René Fouéré : L’illusion sociale des révolutions structurelles


20 Apr 2009

(Extrait de La révolution du Réel Krishnamurti, section IDÉOLOGIE ET VÉRITÉ, Édition Le Courrier Du Livre 1985)

A Michel Troublé, en reconnaissant hommage, ces réflexions nées d’un amical entretien avec lui.

Pendant des siècles, voire des millénaires, les révolutions n’ont été que des échecs, trop souvent sanglants. Elles n’ont jamais fait naître cette société idéale, cette société harmonieuse que les plus sincères d’entre leurs initiateurs appelaient de leurs vœux.

Elles se sont prévalues d’avoir amené des changements, mais ces changements auraient été de toute manière imposés un peu plus tard, non seulement par l’évolution des mœurs et de la culture, par le déclin de certaines classes dirigeantes et la transformation graduelle des institutions politiques, mais bien plus encore, et peut-être surtout, par des découvertes scientifiques dont les conséquences techniques allaient soudainement et inévitablement changer la face du monde.

Si, du fait des révolutions, il a pu y avoir parfois quelque gain de temps en ce qui concernait les transformations sociales, il a été cher payé par l’introduction dans le milieu social de nouveaux ferments de discorde, de haine et de mépris.

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En outre, c’est lorsque les révolutions ont paru réussir matériellement que, sur le plan psychologique, elles ont, en général, le plus lamentablement échoué.

C’est lorsqu’elles sont parvenues à s’emparer des rênes du pouvoir, de l’appareil de production, de l’enseignement, qu’elles ont fait humainement faillite.

Impuissantes à transformer l’individu en profondeur, à créer en lui une conscience radicalement neuve du monde et de lui-même, elles ont dû se résoudre à le conditionner. A lui imposer un conditionnement aussi grave, dans ses effets, que celui qu’aurait pu établir une dictature ouverte, si ce n’est davantage. Car il n’était guère perçu à l’intérieur du pays où la révolution avait triomphé, mais surtout au-dehors.

S’insinuant dès l’enfance dans les esprits, les modelant insidieusement, il n’était pas un objet singulier, un objet distinct, de conscience. Pour l’être plongé dans un milieu clos, et manquant d’éléments de comparaison, les opinions qu’on lui inculque, de même que celles qui règnent dans le milieu qui l’entoure, lui paraissent naturelles. Il ne sait pas qu’il est conditionné. Il pense que vivre naturellement, c’est vivre ainsi.

Ceux qui se disent « révolutionnaires » et, de l’extérieur, dénoncent ce conditionnement, l’attribuent soit à des déviations à l’égard des principes originels, soit à l’autoritarisme, soit à la trahison des dirigeants.

Sans comprendre que cette « trahison » était inévitable, car les structures sociales initialement proposées, et qui présentaient un caractère idéologique, étaient inapplicables aux individus réels.

Elles postulaient chez eux des dispositions intérieures qui n’étaient pas les leurs et qu’on ne pouvait, par magie, leur insuffler du dehors.

D’autant que ceux qui prétendaient, fût-ce sincèrement, les promouvoir chez autrui, n’en avaient pas eux-mêmes le sens intime. Se donnant pour tâche de libérer les autres, ils n’étaient pas de vrais libérés et n’avaient qu’une image intellectuelle de la libération psychologique effective ; tout en éprouvant l’orgueil d’être les détenteurs et les annonciateurs de cette libération imaginaire et imaginée — ce qui leur conférait un sens flatteur de supériorité [1].

Ils pensaient qu’en changeant les formes extérieures du milieu, le « décor » social, ils transformeraient en ses ultimes profondeurs cette conscience humaine dont leur pensée de spécialistes, d’idéalistes, méconnaissait la vraie nature.

L’étonnante facilité avec laquelle les vieilles passions humaines se sont réinstallées dans les nouveaux cadres sociaux que leur offrait la « révolution » soviétique triomphante n’a rien appris à ces prophètes incorrigibles.

L’intérêt même qu’ils portaient à leur tentative de promouvoir un renversement des valeurs politiques, économiques et sociales — voire « religieuses » — les empêchait de se pencher sur les abysses de leur propre conscience et, quand les faits leur infligeaient un démenti cinglant, ils pensaient, soit, comme je l’ai dit, que leur pure doctrine révolutionnaire avait été mal comprise ou trahie, soit qu’eux-mêmes ou leurs prédécesseurs l’avaient imparfaitement formulée. Mais l’idée ne leur venait pas que l’erreur essentielle, blasphématoire et techniquement irrémédiable qu’ils avaient commise avait été de méconnaître la profondeur, la subtilité du problème ; de traiter comme un objet de doctrine une réalité qui ne relève d’aucune doctrine ni d’aucune des méthodes forgées par l’intellect à l’intention des choses.

Il est frappant d’observer que la répétition séculaire, voire millénaire, des échecs subis n’ait pas amené ces entrepreneurs de révolutions à se demander si l’inspiration même de leur entreprise, et non pas seulement ses modalités techniques, ne devait pas être mise en question. Si cette entreprise même n’était pas intrinsèquement stérile parce que se fondant sur une connaissance très marginale et incomplète de la nature humaine et des processus sociaux. Sur une connaissance qui n’était en fait qu’une inconnaissance de la réalité psychologique profonde, car elle postulait que la conscience humaine, dans sa donnée la plus intime, était justiciable des méthodes élaborées par l’intelligence technique à l’intention des objets.

Erreur subtile, mais fatale et meurtrière, qui fit verser, au cours de l’histoire, beaucoup de sang et de larmes. Erreur que l’instinct ne pouvait pas saisir parce qu’elle intéresse un niveau de fonctionnement de la conscience qui lui échappe, bien que, par son opération instantanée, qui ne sort pas du présent perçu, il la préfigure, en un sens.

N.B. — Je me suis servi plus haut des termes « libéré » et « libération » qu’on peut entendre, non seulement au sens que Krishnamurti leur donne, mais encore, de façon plus naturelle et plus restreinte, comme signifiant une libération du sujet à l’égard des conditionnements qu’il a coutume de subir, libération ne concernant pas seulement la forme mais encore le principe de ces conditionnements.

7.3. 1982 — 22.12.1983

[1] Cela rappelle le mot spirituel et si juste de Krishnamurti, que j’ai déjà cité : « Il y a dans le cœur de chacun de vous le désir de réformer quelqu’un d’autre ».


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