Robert Linssen : L’image de soi, suprême et constant obstacle


30 Nov 2008

(Revue Être Libre, Numéro 282, Janvier-Mars 1980)

Krishnamurti insiste avec raison sur l’action paralysante de l’image que nous avons de nous-mêmes en toutes circonstances.

La présence de cette image en chacun de nous est tellement constante et habituelle que nous ne nous doutons nullement de son existence et de la constance de son action.

Cette image que chacun a de soi est le résultat d’un processus dont les origines se situent dans les profondeurs insondables d’un très lointain passé. Elle est intimement liée à la mémoire. Ceci est évident.

Mais en analysant le problème plus profondément il apparaît clairement que le processus de cette mémoire remonte lui-même à des périodes qui se situent dans un passé pouvant se chiffrer à des centaines de millions d’années.

Nous savons en effet que la mémoire est un processus bien antérieur à l’espèce humaine, bien antérieur aux mammifères, bien antérieur aux protozoaires et même aux algues bleues du « pré-cambrien » il y a quelques milliards d’années.

Nous savons en effet que l’aube de la naissance de la mémoire se situe lors de la période des premières molécules organiques.

Sans entrer dans les détails de ces processus complexes, que le lecteur pourra étudier dans des ouvrages spécialisés, retenons simplement que l’image que nous avons chacun de nous-mêmes est la manifestation la plus active d’un processus de mémorisation dont les origines sont très lointaines.

Du point de vue pratique, retenons, pour l’utilité de notre méditation ou de notre prise de conscience, que cette ancienneté considérable du processus de la mémoire est responsable de la persistance en chacun de nous de l’image que nous avons de nous-mêmes.

Est-ce là pure théorie ou affirmation verbale ?

Nous allons tenter une approche très simple et concrète de ce problème.

Est-ce que vraiment, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, cette image de nous-mêmes intervient ?

Une observation très simple nous révélera la présence constante de son action, et par conséquent, son importance.

Que ce soit au cours des circonstances que nous qualifions de banales ou d’importantes nous remarquerons rapidement que cette image intervient.

Nous disons bonjour à quelqu’un. « Comment vas-tu cher ami ? » et à ce moment même, secrètement mais avec la rapidité de l’éclair intervient l’image de nous-mêmes qui nous dit « vois-tu comme je suis en pleine forme », si nous sommes biens.

Mais si nous ne nous sentons pas « biens dans notre peau », l’image que nous avons de nous-mêmes se préoccupera de l’opinion peu favorable que notre ami pourrait formuler, extérieurement ou intérieurement, à l’égard de notre personne.

En plus de cela, nous avons toujours une image de notre ami, conditionnée par les mémoires naturelles et inévitables de nos précédentes rencontres avec lui, mémoires de nos discussions agréables, de nos accords, de nos désaccords etc.

Et notre ami lui-même, a de son côté une image de nous-mêmes qui s’est construite de la même façon. Et lui aussi, très vraisemblablement, est l’objet du même processus de son image, lorsqu’il me dit « bonjour mon cher… » Lui aussi comme moi, prend un masque pour se conformer à l’image idéale de lui-même, comme moi-même, je prends un masque, afin de me conformer à l’image idéale que j’ai de moi-même, non tel que je suis, mais tel que je voudrais être, tel que je souhaite que mon ami me juge.

Reconnaissons en toute simplicité l’évidence de ce mécanisme en action au cours de toutes nos relations, de toutes les circonstances de la vie. L’image que nous avons chacun de nous est toujours là, active, très souvent à notre insu. Elle nous poursuit même au cours de nos rêves.

De ce fait, les relations directes avec autrui sont rares.

Ainsi que l’écrit Krishnamurti (L’Eveil de l’Intelligence p. 79)
« Si nous examinons nos rapports actuels les uns avec les autres, qu’ils soient intimes ou superficiels, profonds ou passagers, nous voyons qu’il y a toujours fragmentation. La femme ou le mari, le jeune homme ou la jeune fille, chacun vit sa propre ambition, ses buts personnels et égoïstes, enfermé dans son propre cocon. Tous ces éléments contribuent à la construction d’une image, en soi-même et par conséquent, il n’y a aucune relation réelle directe. Je ne sais si vous avez conscience de la structure et de la nature de cette image que chacun construit autour de soi et en lui-même ? Cela se fait à chaque instant ».

Cette image constitue un véritable écran psychique paralysant toute possibilité de relation directe, totale, révélatrice. Pourquoi ?

Parce qu’elle est l’écho d’un énorme passé dont le vacarme nous empêche d’être à l’écoute d’un message unique qui devrait nous révéler chaque instant présent.

Au lieu d’être « neufs dans l’instant neuf » nous abordons chaque moment présent en nous protégeant inconsciemment derrière le bouclier du passé. Celui-ci est formé à la fois par les images que nous avons de nous-mêmes et celles que nous avons d’autrui, de tous les êtres et de toutes les choses.

Si nous avions la patience d’accorder un peu d’attention aux circonstances les plus simples et concrètes de notre existence quotidienne, nous constaterions immédiatement le bien fondé de ce qui vient d’être exposé.

Lorsque le voisin, ou un ami nous regarde « de travers », si l’on nous insulte, nous nous posons une foule de questions qui se profilent toutes sur une toile de fond où domine l’image que nous avons de nous-mêmes.

Nous sommes attentifs à l’harmonie de nos vêtements, beaucoup plus pour protéger et renforcer l’image favorable que nous avons de nous-mêmes que par simple soucis d’élégance ou de beauté.

Si nous sommes affligés d’un abcès ou d’un furoncle qui nous défigure, nous mesurons l’ampleur du rôle de l’image que nous avons de nous-mêmes. Dans les questions fréquentes que nous nous posons «…que va-t-on dire ? …que va-t-on penser ? vais-je être ridicule ? » On se voit projetant des situations hypothétiques au cours desquelles des personnages imaginaires nous critiquent ou nous accablent en adressant leurs critiques à cette image mentale que nous avons de nous-mêmes et dans laquelle nous nous incarnons avec une acuité telle que nous atteignons l’intensité d’un vécu.

En bref, nous voyons qu’un processus de relations directes, spontanées est totalement inexistant.

Nous n’approchons les autres qu’à travers l’image que nous avons d’eux tandis qu’intervient le processus d’autoprotection de notre propre image, et d’autre part, les autres nous approchent avec l’image qu’ils ont de nous-mêmes et l’intervention des processus d’autoprotection de leur propre image.

En résumé, les relations humaines s’effectuent entre des images respectives élaborées dans le mental des êtres.

Elles ne sont pas des contacts simples, directs et révélateurs. Chacun porte des masques.

Nous ne connaissons jamais le vrai silence intérieur. Constamment résonne le vacarme mental de nos fabrications d’images et de masques. C’est pourtant dans le silence intérieur total que réside la plénitude d’une attention qui n’est plus « notre » attention.

Krishnamurti accorde une importance de premier ordre à la réalisation d’un tel silence. La compréhension intellectuelle du processus présidant au déroulement constant des images ne suffit pas. Cette compréhension intellectuelle est-elle même faite d’images et de pensées constituant la négation du silence.

L’approche du problème par Krishnamurti le situe dans le juste climat.

Nous lisons à ce sujet dans l’Eveil de l’Intelligence p. 547 :
« Etes-vous capable de voir un arbre sans le mouvement de la pensée, sans l’image de l’arbre ? Dans l’observation de l’arbre que se passe-t-il ? Il y a un espace entre l’observateur et l’arbre, il y a une distance, puis il y a la connaissance botanique, la préférence ou l’aversion pour tel ou tel arbre…. J’ai une image de l’arbre et cette image regarde l’arbre, existe-t-il une perception sans image ? L’image est pensée, la pensée est tout ce que je sais de cet arbre. Quand il y a perception à travers une image, il n’y a pas de perception directe de l’arbre. Est-il possible de regarder l’arbre sans qu’il y ait d’image ? Ceci est en somme assez simple, mais devient beaucoup plus complexe si je me regarde moi-même en dehors de toute image … Je suis plein de mes images… Je suis ceci, je ne suis pas cela, je devrais être ceci, je ne devrais pas être cela, je dois devenir… je ne dois pas devenir… Ce sont là toutes les images et je me regarde à travers une de ces images… et non le groupe ».

C’est à cet endroit que Krishnamurti nous pose la question fondamentale qui nous met sur la piste conduisant à une approche correcte de nous-mêmes. Il écrit à ce propos (p. 547 suite) :
«  S’il n’y a pas d’image qu’est ce que « voir » ?Si je n’ai aucune image de moi-même. — chose très ardue à pénétrer — alors que reste-t-il à « voir » ? Il n’y a absolument rien à voir, et c’est de cela que nous avons peur. Autrement dit, je ne suis absolument rien. Mais nous sommes incapable de voir la chose en face, et c’est pourquoi nous avons toutes ces images de nous-mêmes ».

Krishnamurti précise très clairement ici, le processus d’autodéfense du « Vieil homme » ou réseau énorme des mémoires en vertu duquel nous avons pris l’habitude de nous considérer comme des entités réelles, continues, nous éprouvant avec un sentiment d’une certaine solidité psychologique.

Les images que nous avons continuellement de nous-mêmes constituent une sorte de stratégie qui a pour but de nous mettre dans l’ignorance totale du caractère illusoire de notre conscience égoïste.

Il s’agit en bref, d’une sorte de réaction d’auto-défense des mémoires d’un passé énorme contre les exigences d’un Présent toujours neuf qui aboutirait à la destruction de l’ancien pour permettre la création toujours neuve de l’instant présent.

Mais le simple fait de prendre conscience de l’existence d’un processus continuellement générateur d’images n’est pas suffisant pour s’en libérer.

Tout dépend de la qualité de l’attention présidant à cette prise de conscience.

La réalisation de l’attitude correcte est à la fois simple mais beaucoup plus ardue que nous ne supposons en général.

Chacun de nous aura trop rapidement conclu à la nécessité d’une analyse méthodique des images dont il a repéré la constante apparition au cours de toutes circonstances.

C’est en cela que réside précisément une erreur dont Krishnamurti dénonce le danger.

Il déclare à ce sujet (p. 549 op. cit.)
« C’est par mon comportement que je commence à découvrir les images inconscientes accumulées — une image après l’autre…  Je me comporte autrement avec vous qu’avec cet autre homme parce que vous êtes plus puissant, votre prestige est plus grand. Par conséquent mon image de vous est plus conséquente et je méprise l’autre… Ainsi nous progressons d’une image à l’autre. Existe-t-il un fait central qui crée ces images consciemment et à un niveau plus profond ? Si je peux le découvrir, il ne me sera plus nécessaire de poursuivre une image après l’autre ou de compter sur mes rêves. Par mon comportement, je découvre mes images inconscientes. C’est là une forme d’ANALYSE n’est ce pas ? L’ANALYSE va-t-elle dissoudre ces images ? Elles sont des créations de la pensée et l’ANALYSE est elle-même pensée. C’est par la pensée que j’espère détruire les images qu’elle a elle-même créées, et je me trouve pris dans un cerce vicieux ».

Ainsi que nous l’évoquions précédemment, la solution réside dans la réalisation d’une qualité d’attention totalement neuve d’où se trouvent exclus les automatismes de nos jugements de valeurs, de nos choix, de nos préférences, de nos répulsions personnels.

C’est dans ce sens que Krishnamurti conclut le chapitre consacré à l’étude du processus des images. Il écrit (p. 551)
« Nous ne savons qu’une seule chose : la pensée agit perpétuellement. Quand elle agit, il n’y a pas de silence, pas de lucidité… La lucidité, la perception directe implique un état de vision où n’existe aucune image d’aucune sorte. Avant d’avoir découvert s’il est possible de voir sans aucune image, je ne peux rien affirmer de plus. Je ne peux affirmer l’existence ni de la lucidité ni du silence. M’est-il possible d’observer dans ma vie quotidienne, ma femme, mon enfant, tout ce qui m’entoure sans que subsiste l’ombre d’une image ? Découvrez par vous-même. De cette attention naîtra le silence. Cette attention EST le silence. Et il n’est pas le résultat d’exercices répétés qui sont encore de la pensée ».

* * *

Les lecteurs de notre revue et d’une façon plus générale les personnes s’intéressant à l’enseignement de Krishnamurti, apprendront avec intérêt ce qu’un écrivain français, Alphonse de Chateaubriand a publié concernant le rôle néfaste de l’image.

Nous reproduisons ces passages extraits de son livre « Lettre à la chrétienté mourante » publié chez Grasset en 1951 (p. 29, 30, 31).

« Je regardai. Il y avait toutes sortes de figures, de reptiles abominables et mille têtes d’idoles peintes sur les murailles, tout autour… Un nombre considérable des anciens de la maison d’Israël se tenait devant ces idoles, l’encensoir à la main et il s’élevait une épaisse nuée d’encens. Il me dit : Fils de l’homme, vois-tu ce que font dans les ténèbres tous ces anciens de la maison d’Israël, chacun dans son cabinet d’images et disant : « L’Eternel ne nous voit pas, l’Eternel a abandonné le pays I… » Mon ami, qu’est-ce qu’ils font, chacun dans son cabinet d’images ? »

Retenez cette expression remarquable : « dans son cabinet d’images », c’est-à-dire dans son propre esprit, dans son propre esprit personnel, sous la clôture et dans le secret de sa personnalité. Ce qu’ils font, le Seigneur le montre à ce fils de l’homme privilégié, qu’il veut enseigner : ils dessinent sur les murs de leur cachot, de leur chambre privée, de cette cellule où chacun d’eux est enfermé, des images, des figures, des formes. Ce sont toutes les formes dont nos vies sont encombrées et que nous ne reconnaissons pas, parce que nous ne savons pas que nous sommes enfermés dans trois pieds carrés d’espace et que tout ce qui nous parait être les pensées élues de notre intelligence ne sont que des dessins plus ou moins faux, abominables ou grotesques que nos passions ou notre ignorance ont dessinés sur les murs.
Voilà les hommes. Autrement dit, les hommes n’ont de regard que pour les images que leurs passions ont fait naître en eux-mêmes, dans cette espèce de fausse création qu’ils appellent leur personnalité.

Et c’est là seulement l’homme dont parle Pascal, lorsqu’il dit que l’homme est un monstre. Le monstre dont il parle est l’homme de cette recherche de la personnalité, de cette édification de tout l’homme sur la seule conscience de cette personnalité. Et ce monstre n’est nulle part aussi grandiosement montré que dans « les Karamazov ».

Au-dessus donc de cet homme assujetti misérablement au complexe d’images de la personnalité, au-dessus de ce bouffon, dans ce sensuel, il y a Aliocha, qui est, si l’on peut dire, le composé de toutes les images possibles en leur état de pureté et de perfection suprêmes.

« La lutte contre le mal » est une expression je dirais presque impie et qu’il me faut me hâter de répudier car elle semble impliquer que nous douons le mal d’une existence réelle dans les cercles de la vie qui sont tous occupés, sans aucune place disponible, par l’infini de Dieu. C’est « la lutte contre l’image du mal  qu’il faut dire, ce qui est bien différent et qui ouvre à nos pensées des mondes sublimes d’espérance.

La lutte contre le mal, il faut le comprendre, réside organiquement dans la lutte contre l’image du mal, dans l’extirpation, hors de la conscience, de la connaissance du mal par son image. C’est ce qu’ont vu certains hommes parvenus à l’état de sainteté : saint Denys l’Aréopagite par exemple, et c’est bien là l’explication de la parole du serpent : « Vous connaîtrez le bien et le mal », qui contenait, sous les dehors de la promesse d’une supériorité, une terrible condamnation. »

* * *

Le parallélisme de ce texte écrit par Alphonse de Chateaubriand avec l’enseignement de Krishnamurti mérite d’être signalé.

Il évoque non seulement l’importance d’un processus constant de création d’images dans l’esprit de chacun de nous.

Il dénonce également le caractère illusoire et conflictuel de la personnalité.

Une étape reste cependant à franchir. Elle est à la fois simple mais immense et ardue : celle d’une attitude d’attention globale et immédiate, dégagée de l’emprise de l’immense fardeau des mémoires accumulées du passé.

Ainsi que l’exprime Krishnamurti, cette attention EST le silence. Le silence créateur, le silence de la grande révolution intérieure.

Telle est la mutation fondamentale au cours de laquelle, pour la première fois, en l’être humain, une habitude associative qui a l’âge de l’univers, sera vaincue dans le secteur psychologique de ses prolongements inopportuns.

Dés lors, la magie paralysante des images disparaîtra comme les ombres de la nuit s’évanouissent au soleil levant.

Robert Linssen. Mars 1980.