L’imaginal et l’homme de lumière de Michel Random


01 Jan 2012

(Revue 3e Millénaire. No 6 ancienne série. Janvier-Février 1983)

Libres propos

L’IMAGINAL est mon royaume. Ah, si je comprenais ce mot et j’entendais ce lieu, j’entrerais dans le «Jardin des Délices», je connaîtrais le fin mot de toutes les énergies, je revêtirais mon véritable corps, je deviendrais en quelque sorte un homme de lumière. Mais cela n’est pas donné dans la réalité présente. Cela n’est donné que dans l’Imaginal.

Toute réalité disions-nous est sensorielle [1]. Cela reste vrai au sens le plus ténu. Parce que la matière n’est pas seulement physique, elle est psychique et aussi «spirituelle». Seul le principe transcendant ou âme n’a pas de matérialité, car c’est le principe stable et permanent dans l’homme. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce que nous concevons comme appartenant au domaine de la pensée ou de la psyché possède une matérialité. La tradition soufi en Islam, est parmi toutes les traditions celle qui a sans doute le mieux perçu ce concept que nous retrouvons dans les Pères de l’Eglise. C’est l’idée de la corporéité. L’ensemble de nos sens sont portés à des sensorialités de plus en plus fines, au point que nos pensées elles-mêmes possèdent une sensorialité donc une corporéité qui s’étend jusqu’à la vision ultime de l’homme revêtu de son corps de lumière. Le fameux corps de lumière dans lequel le Christ apparaît à ses apôtres et qui rend si beau le Christ en gloire entouré de sa mandorle, c’est-à-dire de son corps de lumière. Ce corps aussi est une réalité ultime de la matière. Nous possédons ou non la faculté de cette vision, parfois dès cette vie présente. Et même si ni vous, ni moi ne verrons jamais aucun corps de lumière, nous ne pouvons nier le témoignage des grands mystiques et des grands maîtres pour qui c’était une réalité familière.

Cependant il n’existe pas de mot pour qualifier cet état où l’être peut «voir» et disons toucher par la vision intérieure ce corps de lumière. Mais pas seulement ce corps, tout ce qui est de l’état ou du royaume de ce corps. C’est de l’angélologie direz-vous. Et pourquoi donc irions-nous nous perdre dans des sommets si hauts, alors que nous avons tant à faire pour comprendre ce par quoi nous sommes vécus ici-bas.

Reprenons donc l’argument de la base au sommet mais autrement. Qu’est-ce que la lumière? le jeu des photons. En quoi se transforme toute énergie? en lumière. Et que connaissons-nous du photon, de sa qualité intrinsèque ? peu de choses, en tout cas rien de sa qualité (hors celles qui sont mesurables et quantifiables) qui fait que la lumière est porteuse d’une autre lumière, d’une lumière contenue dans la lumière, d’une lumière qui est révélée non pas par l’œil du dehors, mais par l’œil de la vision, par l’œil Imaginal dirions-nous, une lumière qui est à la fois reçue et produite par l’être. Où se réalise la conjonction du semblable qui découvre son propre semblable. Autrement dit le corps de lumière est en nous, et nous ne parvenons à le voir chez autrui que lorsqu’il se révèle à nous-mêmes.

Nadj ud din Kubra (mort en 1220) qui fut l’un des plus grands maîtres de l’Islam et en particulier le maître du Père de Rûmi (Mawlana) apprenait à ses disciples à voir le corps de lumière et il savait juger du degré spirituel où ils étaient parvenus à leur faculté de décrire telles ou telles qualités de ce corps de lumière. Car derrière ce mot se cache encore une géographie infinie de la connaissance subtile.

Il existe en effet de multiples approches entre les impressions lumineuses, les photismes colorés et les différentes manifestations de la lumière psychique que l’on peut voir en soi et la vision du monde de la lumière où l’aperception visionnaire devient stable. C’est alors que surviennent des événements réels. Dirons-nous que ces événements ou ces visions réelles sont de pures hallucinations ou qu’elles sont de l’ordre imaginaire? Ceux qui sont entrés dans ce monde disent que non. Ce qu’ils «voient» est perçu comme une réalité.

Si nous ne sommes ni mystiques ni visionnaires, nous n’avons que la science de ceux qui témoignent pour nous aider. Mais ici le témoignage prend une valeur nouvelle car il introduit, si j’ose dire, une physiologie inhabituelle et nouvelle des sens, une physiologie subtile que nous pourrions nommer «physiologie de la transconscience ». Tout ce qui est physiologique est commandé par un organe. Mais les organes que nous connaissons, le cœur, les poumons, etc., sont comme toutes choses, des produits du vivant. Mais où commence et où s’arrête cette énergie? Quel en est le substrat fondamental? Existe-t-il un moment où nous pouvons dire, voici une infime particule et ici commence l’énergie? Nous savons bien que non. Tout ce qui est, tout ce qui nous apparaît ne sont que des formes émergentes ou apparentes d’une énergie plus subtile encore: celle du vivant. Toute énergie comprend donc des manifestations apparentes et possède une réalité cachée. Il en va de même de toutes choses. Le cœur organe est un centre, et ce centre porte en lui l’œil du cœur. L’intellect porte en lui la compréhension essentielle et rigoureuse: l’intellection. Le féminin est la manifestation d’un principe plus subtil: l’anima. Il n’est que l’émergence d’une féminité qui associe en elle les qualités stables de la nature. Le masculin est l’expression de l’animus c’est-à-dire le principe actif et dynamique qui existe dans l’énergie. Et de même toutes les choses, tous les êtres, tous les éléments ont un aspect corporel visible au premier niveau. Ainsi l’eau, l’air, le feu, la terre, possèdent bien des propriétés physiques et chimiques quantifiables et mesurables. Mais ces propriétés stables changent quand ce que nous appellerions aujourd’hui leur réalité quantique se révèle. Une énergie quantique traduit le fait que toute particule est aussi une onde et donc une vibration. L’aspect vibratoire de toute réalité implique la possibilité d’échange entre toutes choses, comme s’il existait une possibilité naturelle et spontanée d’échange de fréquence comme on dit en physique, ou de vibrations. L’aspect quantique reflète le deuxième niveau de la réalité. C’est sur ce principe que se fondent toutes les médecines subtiles et même toutes les «magies». Faire résonner une chose par le principe qui lui est semblable, c’est faire interagir deux énergies de même essence et les potentialiser l’une par l’autre. Quand le Feu reçoit sa qualité ignée, la Terre sa part terrienne ou tellurique, l’Air sa partie éthérique ou pranique, chaque élément se trouve enrichi, potentialisé. Il existe un mot employé par les habitants de l’île de Pâques et les Polynésiens pour traduire la nouvelle énergie, la nouvelle qualité qui se manifeste quand une chose a intégré son principe subtil, elle possède alors le mana. Le mana est la forme la plus accomplie de l’énergie, c’est aussi ce que les Chinois nomment Ch’i et les Japonais Ki. C’est l’énergie cosmique universelle, mais dont les propriétés sont intégrées et spécifiques d’un être particulier. Le Mana ou le Ki est une réalité en soi, bien que différente pour chaque être.

Toutes les propriétés dont nous avons parlé restent sensorielles et énergétiques. Elles sont une manière de rétablir l’équilibre harmonieux de la nature, tout simplement parce que dans la nature tout est mouvement et que rien n’est séparable, car la nature et le monde cosmique tout en obéissant à des lois simples s’offrent à nous sous l’aspect d’une extrême complexité. Mais cette complexité est elle-même toujours réductible à quelques lois simples. C’est le jeu des interactions.

Cependant, quand des formes lumineuses apparaissent, ou lorsque des sons se manifestent c’est que les centres de la physiologie subtile sont éveillés. Les organes sont toujours des organes, comme en acupuncture, mais ils prennent aussi valeur de symboles. Chaque organe devient en effet le «centre», ou le premier ministre, d’un ensemble de fonctions auxquelles il va commander et qui sont précisément des fonctions dont le principe est d’Air, d’Eau, de Terre ou de Feu. Au premier degré les éléments restent séparés, chacun ce qu’ils sont, au second degré les éléments s’associent avec leur principe subtil, leur semblable, et se trouvent de ce fait mariés à eux-mêmes. C’est l’alliance du soufre et du mercure. Cependant au troisième niveau la pierre philosophale doit se réaliser. Le soufre et le mercure deviennent or ou soleil. La mutation s’accomplit.

Le monde Imaginal est celui de la mutation réalisée. C’est le moment où le plomb s’est changé en or, où le soleil extérieur rejoint le soleil intérieur. Où l’éveil se fait sur la vraie nature de la réalité.

Dans l’état ordinaire nous sommes toujours captifs des formes. Mais toute forme n’est là que pour révéler ce qui la crée. Et cependant en elle-même chaque forme est une entité en soi, elle vibre non seulement au sens symbolique mais au sens propre. C’est la puissance des symboles. Ils représentent les organes subtils des champs vibratoires. Ils potentialisent et distribuent chacun à leur manière des forces vibratoires qui s’adressent plus précisément au domaine psychique ou spirituel. Cependant toute forme possède un champ électromagnétique. C’est le champ qui est perçu et photographié (en particulier dans les photographies connues sous le nom d’effet Kirlian). Il est dans ce cas inexact de parler d’«aura» bien qu’on n’ait pas trouvé de nom plus approprié, car il s’agit d’un halo de nature électrique qui entoure toutes choses et traduit l’énergie vivante des choses. Ce halo disparaît en cas de mort. Ce qui prouve bien qu’il est essentiellement lié à un organisme vivant. (Même une pièce de monnaie possède un halo et reste vivante, tant que les atomes du métal ne sont pas détruits par un acide par exemple.)

En revanche, quand nous parvenons à un état différent il n’existe plus de séparation de l’ombre et de la lumière. Ou encore il n’existe plus la confrontation d’un corps opaque (le corps physique) et d’un corps subtil. L’homme qui reçoit la lumière, la reçoit parce qu’une lumière émane de lui. Le corps de lumière c’est la conjonction de la lumière qui se marie à la lumière. C’est donc l’interaction et l’alchimie de la lumière sur la lumière qui crée le véritable corps de lumière du monde Imaginal.

La réalité présente toujours deux aspects: l’un local, l’autre global. Les deux premiers niveaux ont trait à l’aspect local des choses c’est-à-dire à l’aspect physique (la peau) et à l’aspect vibratoire (la chair). L’aspect global est identique au plus grand rayon d’une sphère (par exemple l’ensemble du monde cosmique) ou au plus petit concept de point: le centre métaphysique. Le propre de toute réalité est d’être à la fois une et multiple, finie et transfinie (ce mot, cher à Stéphane Lupasco, signifie que la manifestation est identique à l’infini moins un). Le troisième niveau de la réalité n’est plus situé dans l’espace-temps, il n’a plus de matière, il n’est même plus l’objet d’une vibration. Simplement il est. Et cet être n’est autre que l’infini présent du présent.

Ainsi chaque fois que l’esprit atteint un point de perfection: le soleil alchimique, ce point est un présent de lumière. Autrement dit toutes les propriétés de l’univers sont homogènes car elles ne sont plus que l’expression de la lumière. Or les photons ont la propriété précisément de réaliser cette unité et eux seuls. Dans la nature certaines particules qui sont dans un même état quantique, s’excluent mutuellement. C’est le principe de Pauli. Les photons eux peuvent s’unir et se fondre, former un seul corps. Quand l’homme revêt le corps de lumière il revêt autrement dit le corps de l’univers, il devient véritablement un avec l’univers, parce que ni en lui, ni hors de lui il n’existe plus de lieu de séparation.

Le royaume Imaginal est ainsi le royaume de l’unité réalisée. Bien que cette unité soit elle-même proche de la perfection, elle n’est pas la perfection. Elle est le Jardin des Délices et non le Paradis, elle est comme un soleil ou une pierre philosophale réalisée, donc capable et de subir et de transmettre toutes les mutations, et cependant elle reste du domaine sensible, bien qu’il s’agisse d’un domaine infiniment subtil où nous n’avons plus le moyen de distinguer l’essence de ce qui la sépare encore de l’Absolu, bien que cette séparation existe encore.

Ce rien qui sépare encore le manifesté de l’Absolu est évidemment immense. Toute chose manifestée l’est en effet par la lumière. C’est parce que la lumière existe que toutes choses existent et que nous les connaissons. Cependant la lumière est le corps manifesté des choses, sans être le corps entier des choses. Le corps entier réside dans ce qui n’est pas manifesté, dans ce qu’est la création à l’état potentiel. La lumière dit-on est alors contenue dans la Ténèbre. C’est la lumière noire, la lumière non manifestée sous sa double constitution positive et négative qui est l’image de l’être et du non-être. C’est Lilith dans la Kabale.

L’Absolu contient l’être et le non-être qui engendrent par leurs oppositions le mouvement et la création de toutes choses. L’Absolu est lui-même derrière l’être et le non-être, il est l’Immobile et le Mobile. Il contient tous les principes et si toute création émane de Lui, il est lui-même intérieur et extérieur à toute création. Cependant dès que la lumière fut, dès que la création se manifesta, les lois divines devinrent les lois de la nature, et la nature devient le corps réel de l’homme. L’homme n’est pas séparé de la nature pas plus qu’il peut se séparer de son propre corps. Corps et esprit sont associés l’un à l’autre, de même que l’homme est associé au monde cosmique tout entier qui n’est que l’enveloppe de son propre corps. C’est pourquoi le corps cosmique est à tous les niveaux une corporéité, une sensorialité qui est comme un corps d’énergies enveloppant notre propre corps.

Ainsi, il faut entendre que tout ce qui est illuminé dans notre esprit est illuminé dans l’ordre cosmique. Ce pourquoi, il est dit que ce qui est lié ici est lié au-delà, ce qui est délié ici est délié au-delà. Cet au-delà n’est pas hors de nous. Il est simplement nous-mêmes, comme le serait une ombre qui nous prolonge. L’au-delà émane donc de nous. C’est dans la spirale de la causalité que nous retrouverons l’aspect karmique de toutes nos actions, et de même dans la spirale qui du corps physique s’élève jusqu’au corps de lumière que nous retrouvons l’ascension de notre corporéité qui revêt successivement plusieurs aspects et s’enrichit chaque fois en dépouillant les vieux corps, pour revêtir des corps toujours plus fins et lumineux. Au fur et à mesure de cette ascension le temps et l’espace changent de nature, l’infini présent du présent se réalise au terme de cette montée, et l’être devient lui-même par ses qualités, partie du corps lumineux de l’univers. Il devient un Bodhisattva, celui qui choisit de retourner pour le bien de son prochain dans le cycle des manifestations, ou plus exactement d’y rester, car ce que nous concevons comme temps, n’existe plus dans cet état, et il est donc exclu de parler de réincarnation et d’aspects cycliques. Enfin, celui qui choisit de rester dans la stabilité acquise, et dans la pure connaissance qui est contemplation, se nomme selon la tradition bouddhique, un Loan.

Tout homme libéré, qu’il soit un saint chrétien ou sage traditionnel est toujours représenté, entouré d’une auréole. C’est pour signifier que le corps apparent se confond avec le corps de lumière. Les astres et les étoiles deviennent alors les luminaires symboliques de ce corps. Cela signifie que l’homme possède non plus la connaissance des sens, ou la connaissance de l’intellect, ou de celle même de l’esprit spirituel, cela signifie que l’homme a perdu le voile de ce qui est séparé, il possède la lecture réelle des choses, il en perçoit la nature profonde, il est désormais hors de toute souffrance, et même au-delà de tout sentiment. Il n’y a pas de mot pour signifier ce qu’est la connaissance du corps de lumière sinon le mot communion, et de plus cette communion relève d’une telle participation et d’une telle naissance universelle que seul le mot amour, dans sa plus forte acception peut donner l’idée de la nature profonde de cette communion.

Si le corps de lumière n’enveloppait pas globalement toute la Création, la Création se serait effondrée depuis longtemps. Nous dirons peut-être que le corps de lumière est la réalisation extrême et la perfection ultime du principe de néguentropie. C’est-à-dire la force active qui combat précisément la dégradation des énergies (entropie). Dire que cette force est à la fois lumière et amour peut sembler, en termes de physique, extraordinaire. Nous dirons qu’elle réalise l’état de la plus haute conscience. En réalité, il n’est pas possible de qualifier à ce niveau la réalité d’une manière différente. En ce sens tout principe qui s’associe à cette dynamique de la Création devient un principe vivant, et produit de la vie. Tout principe qui s’y oppose, et qui par conséquent maintient la réalité au niveau de la peau ou du corps physique est un principe d’entropie, de dégradation et par conséquent produit la mort. Ce que fait précisément dans son ensemble la structure positiviste et réductionniste de notre siècle.

Si aujourd’hui, les physiciens-se passionnent pour la réalité de l’Imaginal qu’Henri Corbin a si merveilleusement développée à travers ses nombreux ouvrages, si la pensée profonde du chiisme persan se trouve conforme aux pensées les plus avancées de la physique contemporaine, c’est qu’il y a à cela de bonnes raisons. Nous avons traversé des époques récentes qui sont non celles du siècle des lumières, mais celles des illuminations. Les facettes du fantastique sont comme un grand spectacle qui n’émeut plus personne. King Kong ne fait plus recette. La réalité fantastique est une peau de chagrin dérisoire. Le fantastique ne recouvre rien que le premier degré de toutes les apparences. Si c’est une telle peau morte, c’est que la réalité est effectivement plus fantastique que nous ne pourrons jamais l’imaginer, c’est le réalisme du global qui englobe l’espace et le temps, qui donne à l’homme les clefs du royaume: celui de l’éternité en cet instant, qui rend l’homme solidaire et fils de l’univers. Cette non-séparabilité de l’homme et de l’univers, cette singulière propriété qu’a l’univers d’être uniquement qualitatif et non quantitatif rend à l’homme tous les espoirs et sera la source de toutes les grandes mutations qui vont venir.

Ainsi l’histoire n’est plus l’histoire. Le récit dans le temps deviendra le récit des péripéties des cycles et des évolutions, et ces cycles eux-mêmes apparaîtront comme des fleuves innombrables qui vont se jeter tous dans le même océan. C’est donc la fin des religions en tant que telles, c’est la fin des philosophies, et la fin des sociétés divisées. Nous n’assisterons sans doute pas à cet âge nouveau où l’homme passera de la conscience solitaire à la conscience planétaire, de la conscience planétaire à la conscience universelle. Cette conscience était celle de l’homme au Paradis. Il possédait la conscience du bien et du mal, le langage de toutes choses, et rien dans l’univers ne lui était étranger. Il possédait la langue unique, celle du monde Imaginal, celle qui émane du cœur et de la lumière et qui est la langue accessible pour tous les niveaux de l’être. Mais l’homme en perdant le Paradis a quitté son corps de lumière et c’est désormais vers un nouvel Eden auquel il tend. L’Eden est le lieu où les événements spirituels existent. C’est le monde de Hurqalya dans le chiisme persan, c’est-à-dire la terre où l’homme a revêtu son corps de lumière, et qui tout en étant encore un monde de la réalisation ultime est analogue au monde spirituel le plus haut. Il correspond à la plus grande extension de la sphère de la création. C’est un monde tellement autre que nous n’avons présentement aucun moyen de le concevoir, nous n’avons pas «d’organe» approprié. Comme l’écrit Henri Corbin: «La « Terre de Hurqalya » est inaccessible aux abstractions rationnelles aussi bien qu’aux matérialisations empiriques; elle est le lieu où esprit et corps ne font qu’un, le lieu où l’esprit prend corps comme carospiritualis, « corporéité spirituelle ».» (Terre Céleste et Corps de Résurrection, p. 14 Buchet-Chastel.)

La grande mutation est donc Imaginale au sens où toutes les réalités se trouvent à nouveau intégrées. Le sens spirituel incarne à nouveau le matériel. Le destin de l’homme change vers un accomplissement qui peut-être sera sans précédent.

Ne demandons pas le prix d’une si grande mutation. Moïse et le Christ apparaissent tous deux précédés du massacre des innocents. Existe-t-il une magie naturelle qui associe le prix du sang et le royaume de lumière? Bien que la question soit étrange n’oublions pas que toute quête et toute conquête sont toujours le résultat d’une lutte, et que cette lutte est toujours conduite par une chevalerie. Notre Graal à nous n’est aujourd’hui que la conscience que nous avons des forces que l’homme déchaîne. La vision de l’homme de lumière, c’est-à-dire de l’homme non séparé est le nouveau Graal des temps modernes. Retrouver cette vision c’est retrouver le centre. C’est pénétrer dans la compréhension harmonieuse des énergies, c’est ouvrir l’être à ce qui est, c’est réaliser qu’il convient d’abandonner beaucoup de concepts et de dévoiler beaucoup de consciences, pour que notre vraie réalité d’homme de lumière apparaisse, pour réaliser que toute action sur nous-mêmes est une action sur le monde cosmique. L’événement humain et l’événement spirituel ne font qu’un. Le comprendre c’est déjà entrer dans la réalité du royaume Imaginal.


[1] voir Michel Random: La Réalité sensorielle. 3e Millénaire n° 3.