Raymond Ruyer : L’Immortalité est inutile : avoir vécu suffit


10 Nov 2011

(Revue Question De. No 32. Septembre-Octobre 1979)

Dans un précèdent article, Aimé Michel analysait l’ouvrage de Raymond Ruyer paru aux éditions Robert Laffont « Un sceptique résolu ». Raymond Ruyer a écrit des ouvrages de philosophie des sciences ; il a connu le succès que l’on sait avec « la Gnose de Princeton » mais il conserve parfois dans ses tiroirs des articles d’humeur qui ne voient pas le jour… En voici deux qu’il a aimablement communiqués. La forme est originale, non moins que la pensée.

I. Dialogue du meilleur des damnés avec le moins bon des élus

Le meilleur des damnés

Je suis si près de toi que je sens à peine, entre nous, la cellophane de séparation. Et pourtant tout me dit que je suis un damné. J’éprouve un vague malaise, comme pendant mon existence terrestre.

Je ne me suis pourtant jamais révolté contre Dieu. Je mettais à tout ce que je faisais beaucoup de bonne volonté. Mais je n’y allais pas de bon cœur, il faut le croire. Quelque chose en moi se réservait toujours. Je me fabriquais, pour moi seul, un petit domaine, escargot à la coquille invisible. Les doctes m’expliquaient que j’étais rétracté devant la vie, schizoïde. Était-ce ma faute ?

A vrai dire, je ne souffre pas. Ou ma faible souffrance est moins d’être damné que de me trouver le meilleur des damnés. C’est désagréable, d’occuper une situation en vue ! Je regrette de n’avoir pas été infinitésimalement plus méchant. Je serais au moins perdu dans la foule.

Le moins bon des élus

Je me demanderai éternellement pourquoi j’ai été sauvé. J’ai toujours été tiède pour le bien, plus que tiède, car je croyais toujours être dupe lorsque je travaillais quelque peu pour les autres. J’en avais comme un remords. Je me rappelle pourtant que j’avais des doutes quand mes compagnons me disaient que tout travail est une duperie, et que j’avais tort de me laisser sottement exploiter. J’aimais assez travailler, et je travaillais même en cachette, pour mon seul plaisir d’ailleurs. Maintenant, j’entrevois que j’avais raison.

Mais les autres élus ne peuvent s’empêcher de me faire sentir que j’ai eu bien de la chance.

Ils ont raison, je le reconnais. J’ai dû avoir un instant d’inconscience qui m’a sauvé, malgré mon égoïsme, pourtant renforcé encore par ma raison lucide.

Le meilleur des damnés

Est-ce vrai, ce que l’on dit, que les élus comprennent le sens de l’existence et qu’ils ont la joie de voir Dieu ?

Le moins bon des élus

Je ne vois rien, et je ne comprends pas grand-chose. Il me semble seulement que rien n’est tout-à-fait vide de sens. Je suis content d’avoir vécu, et même d’avoir mal vécu.

Le meilleur des damnés

J’ai l’impression de comprendre encore moins que dans le cours de mon existence terrestre. Je regrette finalement d’avoir vécu, d’avoir été appelé à l’existence par un hasard, et de n’avoir pas eu le sort normal et probable de tous les germes : être détruit avant de devenir un individu adulte.

Est-ce donc cette différence infime, d’avoir, ou non, été content d’exister, qui fait toute la différence entre nous ?

Le moins bon des élus

N’en doute pas. Je sais que, contrairement à ce que je croyais comme catholique, tous les animaux sont sauvés, et sont des élus à leur manière. Seuls les hommes peuvent être damnés, non seulement les méchants, mais aussi, comme toi, ceux qui n’aimaient pas la vie et qui se condamnaient eux-mêmes, en condamnant toute existence.

Le meilleur des damnés

Périsse le jour où je fus enfanté, et la nuit qui dit : « Un mâle a été conçu ! » Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein ?

Job l’a dit avant moi — et pourtant, il a été sauvé. Pourquoi Dieu a-t-il pris la peine de lui parler directement, de lui raconter la création, et « par quel chemin habite la Lumière et quelle est la place des Ténèbres ? »

Le moins bon des élus

Mais avais-tu besoin de d’apparition de Yahweh ? N’avais-tu  pas des yeux, pour voir paraître la lumière du matin et, le soir, pour voir s’ouvrir les portes de l’Ombre ? N’avais-tu pas plus de connaissance sur l’univers et ses secrets que l’auteur du Livre de Job et que le Yahweh qu’il fait parler ? N’avais-tu pas de quoi pressentir que le mystère de l’existence vaut la peine d’être entrevu, même par un existant infime, comme toi et moi ?

II. NON FUI. FUI. NON SUM. NON CURO.

Je n’étais pas. J’ai été. Je ne suis pas. Je ne m’en soucie pas C’était l’inscription ordinaire sur la tombe des Romains du 1er siècle avant ou après Jésus-Christ quand le défunt et sa famille faisaient profession d’épicurisme et d’incroyance religieuse. Tellement banale qu’on l’abrégeait le plus souvent en sept initiales : N.F.F.N.S.N.C.

Les inscriptions funéraires ne signifient pas grand-chose quant aux attitudes psychologiques devant la mort. Que signifie notre : « Le temps qui efface tout n’efface pas le souvenir ? » Il est même fort possible que les artisans qui gravaient ces initiales n’aient plus su très bien ce qu’elles signifiaient, et les familles guère davantage. Elles signifiaient que le défunt n’était un adepte ni d’Hercule, ni d’Isis, ni de Mithra, ni de Pythagore, qu’il était matérialiste et qu’il, ne croyait pas à la survie.

Aussi, au lieu de spéculer sur l’histoire des mentalités, je veux simplement noter la réaction spontanée, tout à fait irrationnelle, qui est la mienne devant cette inscription.

L’inscription épicurienne exprime à peu de chose près, ma propre attitude théorique, et cependant, elle me choque profondément. Elle me paraît grossière. Elle me paraît même le comble de la grossièreté devant la vie humaine, devant la vie en général, et devant la mort.

Je crois qu’il est vain de penser à une survie, à une immortalité personnelle sous quelque forme que ce soit. Je ne finis pas de m’étonner que tant d’hommes, et tant de civilisations, appellent « espérance », la croyance en une survie personnelle, alors qu’ils devraient parler plutôt du cauchemar que promet une telle croyance. Cauchemar, le Scheol des Hébreux, d’où une sorcière, éventuellement, peut vous tirer, d’où elle peut vous faire monter pour quelques instants. Cauchemar, le lugubre Pays des morts des Grecs, même quand la noble Perséphone est dite, par l’auteur de l’Odyssée, « ne pas être trompeuse », et quand la mère d’Ulysse ou son ombre, lui demande de dire à sa femme, à son retour à Ithaque, le secret de la survie. Cauchemar, les réincarnations sans fin — et les Asiatiques l’ont bien senti puisqu’ils font du Nirvâna, du ne plus être, la délivrance. Cauchemar, la survie selon les spirites contemporains, lorsque, à travers une table tournante ou un médium en transe, un vague psychisme en rupture de ban, affublé du nom de César, de Napoléon, de madame Curie, est censé communiquer  ses radotages, ou ses conseils de sagesse à la Mao, ou ses révélations sur les affaires policières en cours, révélations toujours conformes aux préjugés politiques du moment.

L’idée de « la mort la plus morte », comme dit Montaigne, est au contraire plus que calmante. Elle est le calme même. Elle n’est pas la non-survie. Elle ne dit pas : « Je ne suis plus. » Elle est l’abolition du « Je » en même temps que l’abolition de son champ de vision. Elle est la vision nulle, non la vision noire.

Elle rend notre vie finie sans lui donner de bornes sensibles. Car notre vie, étant bornée par rien, n’est bornée par rien. Rien est anonyme, ne nous concerne pas personnellement. Une inscription sur une tombe devrait ne porter aucun nom, ou même aucun pronom personnel. Je vais plus loin même que les Épicuriens. Non sum « Je ne suis pas », à la première personne, est absurde. La mort n’est pas un royaume, elle n’est pas un espace avec des places, comme un cimetière ou comme un dortoir.

Il n’y a rien de dramatique à être non infini, dans le temps aussi bien que dans l’espace. Quant à la mort d’un être aimé, je prétends que la seule consolation possible, devant cette mort-dans-notre-vie, c’est de penser que nous avons eu la vie de l’être aimé tout entière, et de ne pas avoir à diluer cette vie-de-l’être-aimé-dans-notre-vie, dans un royaume de survie où il deviendrait pour nous un étranger, où il serait nécessairement détaché de nous, où nous aurions même vaguement peur de lui, et de son état transfiguré.

Pourquoi donc, alors, ce recul devant l’inscription épicurienne ? Pourquoi me paraît-elle si grossière ? Est-ce l’effet d’un reste inconscient de christianisme ? Peut-être. Mais je ne le pense pas.

N’est-ce pas plutôt parce que l’inscription est parole d’esclave, qui méprise lui-même l’être qu’il a été, entre les deux néants de l’avant et de l’après ?

Avoir été pour un homme, est une dignité, et déjà une divinisation. « La vie est sacrée » ne rend pas exactement ce que j’éprouve. Il faudrait plutôt : « la vie est un sacrement ». Et la connaissance, pendant sa vie, de la vie des autres, est aussi un sacrement.

Mais le mot sacrement n’a pas un sens bien rigoureux, et il est difficile de le préciser. Vivre, c’est participer à la Source de toute vie. Notre vie est courte et étroite, mais avoir vécu est un honneur que rien n’efface.

R.R.


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