Michel Guillaume : L’importance spirituelle de l’art


27 Sep 2012

(Revue La pensée Soufi. No55. 1977)

(Extrait de l’éditorial)

L’importance spirituelle de l’art: il serait temps peut-être d’y revenir et d’en reparler, tant elle tenait au cœur de Hazrat Inayat, tant il était lui-même la démonstration vivante que l’on peut trouver le divin dans l’Art, tant sa vie entière, jusque dans son expression et ses gestes, était la preuve que le Créateur pouvait atteindre le sommet de son Art à Lui dans un être humain qui a trouvé son accomplissement.

Car il n’avait pas séparé sa recherche spirituelle de sa musique. Plus tard, quand il fut devenu ce qu’il était destiné à devenir, il continua à chanter et à jouer de la vina devant ses auditeurs et ses élèves. Et son art était tel qu’il ouvrait en eux des portes jusque-là fermées; grâce à son chant, voilà qu’ils pénétraient, l’esprit émerveillé dans des domaines qui leur étaient inconnus. Ce n’est pas là une fiction poétique; car de ce phénomène, de ce pouvoir, nous avons maint témoignage.

L’un des premiers en date, et non des moindres, est celui du Cinquième Nizam de Hyderabad, prince, poète et Soufi. Je le traduis tel qu’il est rapporté par Tserclaes (en un style candide et qui n’est pas sans charme) dans sa préface au  » Sufi message of Spiritual Liberty ». Le voici:

« Inayat régala le Nizam de sa musique, faisant chaque fois une impression nouvelle sur lui, et allant même jusqu’à le mettre en larmes par sa musique dévotionnelle. Ce qui fit penser au Nizam qu’il y avait quelque chose de mystérieux en Inayat indépendamment de sa musique. Inayat, à ses questions, répondit: Votre Altesse, le son, étant la forme la plus haute de la manifestation, est mystérieux en lui-même. Quiconque a la connaissance du son en vérité, connaît l’univers. Ma musique est ma pensée, et ma pensée est mon sentiment. Plus profondément je plonge dans l’océan du sentiment, plus belles sont les perles que je ramène sous forme de notes. Ma musique crée un sentiment en moi-même avant que les autres le ressentent. Votre Altesse, ma musique est ma religion. Le succès mondain n’est pas un salaire approprié pour elle. Mon but, à travers la musique, est d’atteindre la perfection dans l’humanité ».

Bientôt, il partit vers l’Occident, où son art allait lui conquérir la sympathie de Debussy, de Scriabine et l’amitié de bien d’autres et la dévotion d’autres encore…

Pourtant, il vint une époque où Inayat Khan prit conscience de l’universalité du Message qu’il devait délivrer non seulement à quelques âmes choisies et artistes, mais à la généralité des hommes et des femmes de notre temps. Il s’aperçut qu’il devait déposer là sa vina et abandonner sa vie de musicien. Que cela lui fût très dur, il l’avoue sans ambages. Comment cela ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs? Ne serait-ce que pour une raison bien compréhensible, supposons que l’on nous demande d’abandonner un instrument dans le maniement duquel nous sommes passés maitre pour employer un outil beaucoup plus grossier et dont nous n’avons pas l’habitude ; comment réagirions nous? L’anglais d’Inayat Khan était peu sûr, son vocabulaire restreint et son orthographe si défaillante que c’en est parfois touchant; néanmoins il transmit en anglais un Message si étendu qu’on en couvrira plusieurs dizaines de volumes lorsqu’ on pourra le publier en entier et que la partie publiée aujourd’hui est une source d’inspiration vitale pour quelques milliers de gens répandus aux quatre coins de la planète….

La meilleure manière d’aborder ce sujet de l’importance spirituelle de l’art serait d’y venir en artiste et par la pratique. Hélas, n’étant pas un artiste, l’Editorialiste en est réduit à des voies plus humbles. Il espère néanmoins que ses réflexions pourront nourrir celles de ses lecteurs qui ne sont pas beaucoup plus que lui artistes. Mais peut-être aussi, par chance, intéressera-t-il tout de même quelques artistes parmi eux.

L’un d’entr’eux faisait un jour la remarque, en considérant les formes assez surprenantes et le niveau d’inspiration à ras de terre, (pour ne pas dire pire) de bien des œuvres musicales, littéraires ou picturales de ce temps, que si l’art avait été divin à l’origine, il commençait bien un peu à prendre des allures d’agression diabolique. Je n’en disconviens pas. Et je pense même qu’Inayat Khan ne l’aurait pas nié non plus. Aussi bien ne s’agit-il pas d’affirmer que toute expression se voulant artistique est par là-même spirituelle et divine. On peut même mésuser de l’art et en faire une sorte d’escroquerie, comme de présenter une marchandise sans valeur dans un emballage de luxe. Et l’on peut confondre, plus ou moins involontairement, deux choses l’impact, le choc, le bouleversement produit par la beauté sur la conscience humaine qui se traduit en émotion esthétique, et l’impact, le bouleversement produit par n’importe quelle impression du moment qu’elle est assez choquante, assez bizarre ou assez violente. Les gens sans culture artistique, ou pire sans conscience artistique, ne font pas la différence. Ils ne voient pas que la première nous élève dans notre niveau de conscience, tandis que la seconde nous laisse, une fois le bouleversement dissipé, là où nous sommes. L’une nous fait entrevoir un rayon de cette lumière dont nous avions soif sans le savoir, qui déchire un instant notre nuit et demeure en nous comme une impression réconfortante et durable. L’autre ne fait que nous distraire un moment dans notre sommeil, nous intéresser une seconde, mais sans nous enrichir aucunement. L’une est une sensation accompagnée d’un sentiment, l’autre une sensation qui ne va pas plus loin qu’elle-même.

L’Art véritable est une nourriture et un réconfort pour l’être intérieur de l’homme, qui ne trouve pas sa subsistance dans la vie telle que nous la menons. Cette vie nourrit notre corps et un peu notre esprit (et encore, parfois par de bien indigestes nourritures). Elle ne nourrit en rien ce qui est plus profond en nous, et crie famine – ou s’atrophie.

Pourquoi la musique de Beethoven est-elle si émouvante ? Pourquoi frappe-t-elle si juste? Parce qu’elle est comme le chant d’une âme qui eut la vision d’une vie plus haute où les contradictions de notre existence, le déchirement entre ses moments de joie, d’exaltation et ses jours sombres, ses passages tragiques et ses heures de triomphe se résolvent en une sorte de splendeur symphonique. Ce qui rend notre vie si médiocre et nos moments de souffrance, de dépression, si insupportables, c’est l’étroitesse de notre champ de vision qui nous fait séparer et diviser ce qui, en réalité, n’est ni séparé ni divisé: Mon Moi et le monde méchant qui me fait souffrir, mon Moi et l’autre qui ne me donne pas ce que je lui demande. Et encore: ceci est ma possession et ceci est en dehors de mon atteinte etc. Lorsque cette vision s’élargit, lorsque le sens de l’ego s’atténue, notre souffrance comme notre joie ne sont plus perçues comme des expériences isolées, faites par un malheureux qui se démène comme un pantin solitaire gesticulant dans un univers minéral, incompréhensible et sans âme. Cette vision nous restitue une perspective plus chaleureuse et plus exacte ; et l’expérience qui en résulte est celle dont Beethoven, justement nous donne comme un avant-goût. On peut prendre Beethoven comme exemple parce qu’il est un des sommets d’une certaine conception de la musique et peut fournir une démonstration sinon facile, du moins plausible de ce que cette musique peut suggérer à tout esprit assez ouvert pour l’entendre.

Mais il est une toute autre conception de la musique, qui n’intéresse guère d’habitude les mélomanes parce que leur sens musical s’est développa dans une direction unilatérale – qu’on pourrait appeler passive (sans y mettre d’ailleurs aucun sens péjoratif). Notre vieux et vénérable chant grégorien représente très exactement cette conception dans notre culture occidentale, ou ce qu’il en reste. C’est une conception que l’on pourrait appeler active, car elle est en opposition radicale avec la précédente; c’est une musique qui n’est nullement faite pour être écouté par des tiers, mais pour être chanté par des chantres l’esprit préparé. La vertu ne s’en manifeste que quand on la chante, et quand on la chante juste, chaque note résonnant où elle doit résonner dans l’organisme du chanteur, C’est alors que des portes peuvent s’ouvrir et c’est alors qu’il peut se faire des découvertes. Et la joie est dans la découverte. Et plus profonde est la partie de notre moi engagé la découverte, plus riche de signification est la joie, plus durables, ses échos répercutés aux cent demeures de notre esprit, et plus incalculables pour nous, ses bénéfices.

C’est en quoi le chant grégorien peut être appelé un chant sacré. Et c’est par cela et à cause de cela qu’il a pu mener et mène encore aujourd’hui bien des êtres à l’expérience religieuse: une expérience authentique de notre profondeur, de notre moi plus stable, plus profond et plus vrai, en une sorte d’émerveillement.

Ce qu’on peut dire du chant grégorien peut être dit – sans changer aucun des termes – pour le Zikr chants des Soufis dont la mélopée et les paroles agissent de façon exactement semblable. Zikr, ajoutons-le – qui ferait fuir les mélomanes encore bien plus que le chant grégorien, car il leur paraîtrait encore bien plus insipide et plus monotone.

Pourtant, c’est à partir de cette expérience, de cette ouverture que l’on peut commencer à comprendre le mystère du son, des vibrations qui composent et régissent l’univers, depuis l’origine de la Conscience jusqu’à son terme minéral. De cela, nous ne savons presque rien. Nous savons seulement qu’Inayat Khan avait entrepris pour lui-même cette recherche et qu’il l’avait menée à bien. Il a tenté de nous expliquer un peu de son expérience, les débuts de cette expérience dans un livre étrange, Le Mysticisme du Son. Mais il est permis de penser que seuls pourront le déchiffrer ceux qui passeront à leur tour par les mêmes expériences. S’il y a un livre occulte dans l’œuvre lnayatienne qui l’est si peu d’habitude, c’est bien cet ouvrage, dont bien peu de ses lecteurs ont sans doute pu saisir la substantifique moelle. Et pourtant, comme la mathématique est aujourd’hui la science des sciences, il est probable, si l’humanité survit, que cette science expérimentale du son, liée à la science du souffle, dont l’instrument est l’organisme humain lui-même, pourra devenir demain l’art des arts. Mais qui peut préjuger de l’avenir?

Nous n’avons parlé que de la musique, mais que dire de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et de tous les arts qui ne s’entendent pas avec l’oreille mais dont on peut jouir par les yeux?

La peinture est l’art de jouer avec la lumière et avec les couleurs de la lumière afin d’en tirer et l’espace et la forme; de même le dessin qui n’est qu’une peinture monochrome. La sculpture et l’architecture (du moins si l’on y cherche l’art et non des profits immobiliers) sont aussi l’art de jouer avec la lumière sur des supports solides: la plus splendide architecture, dans le noir d’une nuit d’encre ne nous apporterait aucune joie.

La découverte de ce qui précède peut suggérer à un esprit ouvert à la recherche artistique, à un esprit intuitif, que l’essence de toute chose belle dans l’univers visible est la lumière. Et que s’il est permis à des yeux mortels de contempler quelque manifestation qu’on puisse appeler divine, c’est encore la lumière.

Là se trouve l’origine en même temps que la justification des anciens cultes de l’adoration du soleil. Les traditions nous rapportent que ce culte fut rendu dès l’aube de l’humanité. Mais il est encore rendu spontanément par tous ceux qui s’élèvent assez haut pour percevoir cette essence qui donne sa vie à la beauté visible et pour l’adorer au fond d’eux-mêmes, an esprit et en vérité. Ceux-là, sont les artistes, sinon tous ceux que le monde nomme artistes, du moins certains d’entr’eux. Et c’est aux artistes, aux artistes de la musique ou de la lumière, qu’est dédiée la huitième des Pensées Soufies:

« Il y a un seul objet de louange, la beauté, qui exalte le cœur de son adorateur à travers tous les aspects du visible et de l’invisible. »

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Kismet fut non seulement une disciple et l’une des secrétaires de Hazrat Inayat, mais aussi une poète inspiré par son Message.

Poème tiré de « Musings from a Sufi » par KISMET disciple do Hazrat Inayat

O mon ami, mon moi, ne l’abandonne pas, Lui

Qui rêve en chacun de tes actes,

Qui voyage en tes rêveries,

Qui agit à travers tes propos

Et chante à l’intérieur de tes silences.

O mon ami, mon moi, touche-Le, Lui, l’Immortel

Qui vit au dedans

Et puis regarde au dehors et vois l’empreinte de ses pas gravés

Dans les peines et dans les joies,

Dans le rire et le désespoir.

O mon ami, mon moi, la délivrance est maintenant, ici même

Si seulement tu respires la douceur de Son être,

Si seulement tu goûtes la présence de cet Unique

Dont l’amour est tout ce qui existe.