André Nataf : L’impossible effet pk


13 May 2016

(Extrait de la revue Autrement : La science et ses doubles. No 82. Septembre 1986)

PK pour psychokinèse : action à distance sans contact physique entre un sujet humain et un système matériel donné. C’est sans doute le plus saisissant — et le plus insaisissable — des effets Psi.

Le Pr John Hasted se consacre depuis plusieurs années à l’expérimentation dans ce domaine, principalement avec des enfants et des adolescents. Reconnaissant chez tout sujet Psi, aussi sincère soit-il, de puissantes motivations à « forcer » le phénomène lorsque celui-ci tarde à se produire, il a élaboré des protocoles d’expériences selon la méthode des « actions impossibles ». On demande au sujet de laboratoire de produire des déformations d’objets métalliques sans qu’il sache le moins du monde comment les obtenir par la voie normale. La surveillance est ainsi « cachée » dans le protocole d’expérience lui-même, puisque les analyses des objets déformés révèlent s’il y a eu tentative d’action mécanique ou si les transformations structurales sont dues à un effet résolument « autre ». Reste à savoir — car toute l’histoire de l’effet PK est celle de ses déclins et réapparitions — que faire de ce phénomène… énergumène !

Si l’effet PK est une chimère, comment expliquer les phénomènes constatés par les parapsychologues ? Bien simple ! Les gens « raisonnables » jouent sur un clavier à trois touches : ces parapsychologues sont malhonnêtes, on les a trompés ou encore ils sont les jouets d’une illusion. Cherchez donc le trucage ou la duperie ! D’ailleurs, comment voulez-vous qu’une action impossible devienne possible ? Un peu de bon sens !

Prenons le cas du Pr John Hasted, qui dirige le Département de physique expérimentale du Birbeck College de Londres. Il est connu dans les milieux qui s’intéressent au sujet pour ses expériences, qu’il dit scientifiques, sur l’effet PK. C’est-à-dire sur l’effet impossible par excellence puisque c’est celui où un sujet est censé agir sur la matière par ce qu’il faut bien appeler son esprit ou son psychisme. Le professeur Hasted, disais-je, se livre à des expériences sur la torsion des métaux. Il les peaufine depuis de nombreuses années. Il ne cesse de mettre au point des protocoles, il ne cesse d’imaginer de nouveaux dispositifs, pour prouver qu’il n’a ni truqué ses expériences, ni lui-même été dupé.

Je reviens de Londres où je me suis longuement fait expliquer par l’inventeur lui-même les expériences en question. L’entretien que nous avons eu a porté sur trois niveaux : celui des procédés objectifs, celui de la théorie d’ensemble, et celui du défi. Je m’explique. J’ai pris soin de rigoureusement distinguer entre la description des expériences qui sont censées montrer que les actions dites « impossibles » sont une réalité, le commentaire théorique qui expliquerait pourquoi cet impossible est en fait possible ; et ensuite ce que j’ai appelé le défi. J’ai demandé en effet au professeur Hasted de me dire s’il était prêt à lancer un défi à ses détracteurs. Quelque chose d’irréfutable pour leur faire rendre les armes. Quelque chose comme le coup du siècle en quelque sorte !

A LA RECHERCHE D’UNE TROMPERIE INITIALE

Je n’insisterai pas sur la minutie qui a présidé à ces expériences, sur les dispositifs techniques, sur les protocoles, ni sur les résultats stupéfiants. Qui les découvre, qui veut bien en prendre connaissance, croit aussitôt qu’un monde parallèle vient de se manifester. Ou bien l’on se ferme, on fait la forte tête, on pique peut-être même une colère, pour ne rien admettre. Ou bien on se laisse embarquer pour un voyage sans repères. Mais le premier moment d’étonnement passé, on se demande, dans le cas où on a accepté d’entrer dans le jeu, si on ne s’est pas laissé piéger. La démarche des parapsychologues ressemble à celle des fous : leur minutie, leur côté maniaque, dissimulent peut-être une tromperie initiale. Les parapsychologues ne sont pas des malades mentaux, mais chez eux, s’ils se trompent, comme chez les psychopathes, ce sont les prémisses du raisonnement qui sont viciés, non sa cohérence.

Ce vice provient-il d’un trucage ? D’une illusion ? Mais si c’étaient nos soupçons eux-mêmes qui relevaient d’une illusion préalable ? Si, après tout l’effet, PK était une réalité que seule notre cécité volontaire empêchait de constater ? Et si le scientisme ambiant était une immense machine à refouler le paranormal… ?

Vérité ou mensonge ? Allez savoir ! Les commentaires théoriques, fondés sur les quanta — rien que ça ! — sont, eux, une belle construction de l’esprit. Mais une théorie a besoin d’être validée en se confrontant à la rudesse de l’expérience. Or ici un soupçon disqualifie tout résultat tangible. Au sens matériel, au sens physique, on ne sait pas exactement « ce qui se passe » et la théorie risque, dans de telles conditions, d’illustrer un songe creux. Quant au défi, Hasted refuse de le lancer. Et en discutant avec lui je me suis rendu compte qu’il avait raison. Il n’est pas un forain. D’ailleurs, même si d’incorruptibles huissiers, un cénacle de savants, une foule de monsieur-tout-le-monde, constataient tous ensemble que l’effet PK existe, cela ne prouverait pas qu’ils n’ont pas été victimes d’illusions.

Les fantasmes collectifs, ça existe ! La science est précisément la prophylaxie antimythique par excellence.

Impossible donc de s’en sortir ! J’aurais longtemps ressassé, j’aurais indéfiniment tourné en rond, si une idée n’avait fini par s’imposer à moi au bout d’un certain temps. Une idée toute simple : il est vain de vouloir démontrer la réalité du fait parapsychologique dans le cadre de la science. La raison tombe sous le sens : la science ne s’élabore, n’existe, qu’en refusant tout ce qui n’est pas le monde dit matériel. Jamais la science ne pourra démontrer, c’est-à-dire repérer, un fait non scientifisable.

FANTASME ET SYMPTÔME

S’étant mis en quête de la pierre philosophale, Albert le Grand disait : « Je veux voir comment (et pourquoi) est la chose si elle existe, et comment (et pourquoi) elle n’est pas si elle n’existe pas. » Attitude de rigueur semblable à celle de Freud face à l’interprétation des rêves. La chose freudienne, l’effet PK, la pierre philosophale, peuvent relever de l’absurdité, voire du néant, mais que veut dire, que signifie, le fait d’y croire ? Quel est le sens de cette illusion-symptôme ? Le problème de la science n’est pas de réfuter l’impossible mais de savoir comment l’intégrer.

L’effet PK est peut-être une réalité ; ou il relève au contraire de l’illusion. Le problème le plus urgent n’est pas d’essayer de le saisir ou de le réfuter mais de comprendre en quoi il interpelle ce que l’épistémologie appelle le sujet de la science, c’est-à-dire le projet scientifique. Est-ce tellement s’avancer que de dire que le sujet de la science traverse aujourd’hui une crise ? Si l’effet PK existe, il n’est qu’un épiphénomène du réel sur lequel la science risque de s’enliser et la parapsychologie de continuer d’errer sans trouver sa voie et son autonomie. (Faut-il rappeler que la parapsychologie dite scientifique, celle que nous ont fait connaître certaines universités américaines et européennes, ne fait que calquer mécaniquement sa démarche sur les sciences de la nature ?) Si l’effet PK est un fantasme, il reste tout de même un symptôme intéressant. Car un fantasme révèle toujours un problème à résoudre d’urgence. Ce serait à la philosophie des sciences de décrire celui-là, mais on peut rapidement dire qu’il concerne la relation du sujet au réel. On peut dire aussi que l’on n’avancera pas d’un pouce tant que, confondant technique et science, on dissimulera la crise sous une cascade d’expériences répétitives et spectaculaires.

ANDRÉ NATAF

Écrivain

EXISTE-T-IL UNE ANTIRÉALITÉ ?

La seule « bonne expérience » pour repérer l’effet PK, la seule expérience qui ne peut absolument pas prêter à supercherie et qu’aucun illusionniste n’est capable de faire, est la torsion d’un morceau de métal enfermé dans une ampoule scellée. Cela a été fait plusieurs fois par plusieurs sujets sans même qu’ils s’approchent de l’ampoule. Et cela illustre le principe de base des travaux du Pr Hasted et de bien d’autres.

Les techniques de ces expériences comprennent : l’observation visuelle et les enregistrements-vidéo ; l’examen aux rayons X des spécimens pliés ou cassés, la mesure de la microrésistance et l’étude au microscope électronique, l’enregistrement par graphiques des variations des contraintes internes s’exerçant au moment de la torsion, l’exécution proprement dite d’actions « impossibles » telles que la flexion des morceaux de métal enfermés dans des sphères en verre et la torsion de métaux cassants et d’alliages.

La contrainte interne peut être mesurée à l’aide d’un micro-émetteur tel qu’une jauge de contrainte montée à l’intérieur de la pièce où se déroule l’expérience. Un enregistreur approprié a été construit par le Pr Hasted. La jauge de contrainte est fixée par de la résine (Epoxy) à l’intérieur d’une fente creusée dans un échantillon métallique. Pour neutraliser les signaux électriques susceptibles d’être émis par les doigts des sujets, il est indispensable de prévoir un écran suffisamment puissant pour éliminer un signal émis, par exemple, par une batterie alimentant un circuit, placé au-dessus du spécimen.

On n’entrera pas ici dans les détails techniques et les améliorations sans cesse apportées. Le lecteur intéressé pourra commencer à s’en faire une idée par lui-même en se rapportant à la littérature sur ce sujet. (Voir, par exemple La Parapsychologie devant la science, ouvrage collectif, Berg-Bélibaste, Paris.) Toutes les précautions semblent donc avoir été prises. Les sujets avec lesquels on obtient les meilleurs résultats sont des enfants. Est-ce à cause de leur réceptivité ? Le Pr Hasted travaille actuellement avec un psychologue pour essayer de le comprendre.

On remarque, entre autres choses, que :

l’expérience donne d’autant plus de résultats que le sujet est motivé,

le sujet est facilement perturbé (c’est pour cela que les émissions TV ne favorisent pas l’effet PK),

l’effet PK se manifeste au hasard, du moins il le semble.

Ces expériences sont stupéfiantes. Imaginez : un individu, comme vous et moi, qui tord du métal par le seul effet de sa volonté ! Existe-t-il donc une anti-réalité comme il existe une antimatière ? Découvre-t-on une faculté humaine futuriste ? Ou au contraire la survivance d’une interaction archaïque ?

ANDRÉ NATAF

TOUJOURS DUPES ?

En 1979, le président de la firme McDonnell-Douglas (aviation et armement) finance à concurrence de 500000 US dollars l’université Washington de Saint-Louis (Missouri) pour des recherches sur la psychokinèse.

Le directeur de recherche, le Pr Peter Phillips, est un physicien concerné mais prudent. Pour éviter les pièges des Geller et autres truqueurs professionnels, il décide de recruter ses sujets d’expérience par petites annonces. Sur trois cents candidats, deux seulement sont retenus après les tests préliminaires.

Phillips se voit proposer l’assistance bénévole de James Randi, illusionniste célèbre aux USA comme « chasseur de Psis ». Il décline l’offre, arguant du fait que la sophistication des expériences prévues interdit à l’avance toute fraude concevable. Et de fait, sévèrement contrôlés, les deux sujets produisent une série de phénomènes PK qui leur vaudra, après trois ans d’essais, une attestation en bonne et due forme reconnaissant leurs « dons en psychokinèse ».

Randi révèle alors à travers tous les médias que ces deux jeunes garçons sont des illusionnistes amateurs formés par lui et que leurs exploits PK ont été obtenus par fraude systématique, des trucs de magie les plus grossiers aux artefacts les plus ingénieux.

Le défi proposé au Pr Hasted s’inspirait de cette mystification… révélatrice. Puisqu’il prétend, par la méthode des « actions impossibles » enregistrer des effets qu’aucune fraude ne saurait produire ; puisqu’il connaît lui-même la prestidigitation et affirme avoir éventé tous les trucs « paranormaux » déployés devant lui par Randi en personne ; pourquoi ne pas proposer publiquement une épreuve mettant fin au perpétuel empiètement de l’illusionnisme sur le domaine des effets PK ?

Hasted dit ne pas vouloir jouer les bateleurs dans cette affaire. On peut le comprendre, mais alors pourquoi avoir, voici quelques années, invité Uri Geller à la télévision britannique dans le seul but de faire naître une génération de « tordeurs de métal » par mimétisme (ce qui s’est, selon lui, produit) ?

Et comment se défendre de l’impression qu’une expérimentation inattaquable en principe et incapable de contre-attaque dans les faits se dissimule à elle-même une co-illusion constitutive ?

Physiciens PK, toujours dupes ?

JOËL ANDRÉ