Robert Linssen : L'Inde avant le bouddhisme


27 Nov 2009

(Revue Être Libre, Numéro 237, Octobre-Décembre 1968)

Une vue panoramique des principaux courants de la pensée indienne s’impose pour deux raisons : premièrement, le bouddhisme est apparu en Inde; deuxièmement, il est partiellement une réaction contre les pratiques rituelles, les sacrifices, les superstitions de l’époque védique et certaines notions du brahmanisme.
La pensée indienne résulte, en grande partie, d’un mélange de deux courants.

D’abord, et très longtemps avant la période védique, le Yoga. Ensuite, la période des védas, des Upanishads et du Védanta formant le fond du brahmanisme.

1°) LE YOGA.

Ainsi que l’indique le professeur Masson-Oursel, la science du Yoga est très antérieure aux Vedas quoiqu’elle se soit mélangée aux courants védiques et non védiques.

Lors des fouilles de Mohenjo Daro dans le Bas Indus, l’expédition John Marshall a découvert des céramiques intactes datant de cinq mille ans environ. On y trouve les représentations des diverses postures ou asanas du Yoga et des manifestations du culte de Shiva.

L’Inde était alors en pleine période sacrificielle de son histoire religieuse.

Qu’est-ce que le Yoga ? La racine sanscrite « yuj » signifie joindre. Le yogui est « joint », il a relié et entre elles toutes les parties de son être. Le Yoga est moins un courant de pensée qu’une discipline. Ce n’est que plus tard qu’il participera de ces deux aspects.

Le Yoga, nous dit le professeur Masson Oursel, est une discipline de comportement psycho- physiologique… Il est le fond permanent de l’indianité (1).

Il s’est ensuite mêlé au brahmanisme, au jaïnisme, au bouddhisme ainsi qu’à la plupart des écoles de la pensée indienne.

En tant que discipline de comportement psycho-physiologique, le Yoga peut s’intégrer à la plupart des nuances de la pensée religieuse. Nous en avons pour preuve le fait que de nombreux prêtres catholiques le pratiquent en Occident.

C’est à partir de Patanjali, entre le deuxième et cinquième siècle de notre ère que le Yoga connut l’une des principales tentatives de codification dans les célèbres Yoga-Sûtras.

Les spécialistes consulteront avec intérêt les ouvrages de l’indianiste américain James Houghton Woods (2).

Le texte comporte quatre chapitres :
1° La concentration. — Son utilisation dans la vie spirituelle ;
2° La concentration. — Sa pratique ;
3° Les pouvoirs psychiques et spirituels ;
4° L’indépendance.

Nous pouvons donc résumer comme suit les grandes lignes de l’histoire du Yoga : au début, à une époque que certains situent entre 3.000 et 5.000 avant notre ère, il est une discipline de comportement psychophysiologique. Il se mélange ensuite aux courants védiques. Dès les premières Upanishads il s’insère entre les rites et la gnôse. Au cours des dernières Upanishads plus élaborées du Védanta et des travaux de Patanjali nous assistons à la naissance d’une pluralité de Yogas.

Ainsi que l’exprime le professeur Jean Herbert (3) :
« Pour les fins du Yoga les Hindous répartissent les hommes en plusieurs catégories, selon que prédominent en eux l’activité intellectuelle consciente, le besoin de travail et le discernement, les aspirations affectives; la soif d’ascèse, etc. A chacune de ces catégories correspond l’un des Yogas principaux. »

Dans la recherche assidue de l’unité, l’homme peut s’attaquer directement à l’infinie multiplicité du cosmos pour l’englober en un tout unique ou la réduire à une essence unique. C’est le « jnâna yoga » ou yoga de la connaissance.

Si l’on se prend soi-même pour objet d’étude et de dépouillement, il faut se dissocier de tout ce qui est accessoire et adventice (corps physique, pensées, sentiments, désirs, etc.)

Il faut aussi se désintéresser de tout ce qui constitue pour nous le monde extérieur en orientant, provisoirement, notre esprit vers l’intérieur. Telles sont les lignes essentielles du « Raja-Yoga ». Il a pour but de saisir l’essence même de notre être vrai, d’abord en ses manifestations les plus grossières, ensuite dans ses manifestations plus subtiles.

Le « Karma-Yoga » est le Yoga de l’action. Son but consiste à réaliser la gratuité et le désintéressement total de l’action.

Le Bhakti-Yoga est le Yoga de la dévotion et de l’amour.

Il s’agit de faire disparaître la différence entre l’être imparfait que nous avons conscience d’être et la perfection absolue que nous désirons réaliser en nous-mêmes. Dans les formes mineures du Bhakti Yoga, le « yoguin » personnifie son idéal en un « Dieu » qu’il façonne à son gré (ishta devata) et s’efforce d’arriver avec lui à une union totale par la voie de l’amour et de l’adoration. Dans les formes supérieures du Bhakti Yoga, le «yoguin » s’élève au niveau de la réalisation divine par une dépossession progressive de l’amour.

Il conserve intacte et vive la flamme de l’amour humain en la libérant de tout attachement pour atteindre finalement la gratuité totale. Au sommet du Bhakti-Yoga, se trouve le « Para-Bhakti ». A cette étape il n’y a plus de dualité entre l’adorateur et l’objet de son culte. Le « yoguin » atteint l’état d’amour « qui est sa propre éternité » selon l’expression de Krishnamurti.

Dans le Hatha-Yoga, le « yoguin » cherche à réaliser la fusion entre deux ordres de courants psychiques, prâna et apâna, absorption et rejet, dont la dualité crée la vie différenciée.

Signalons cependant que les grands maîtres de l’Inde moderne, tels Shri Aurobindo enseignent que l’éveil spirituel parfait s’obtient par la synthèse de tous les yogas. Ainsi que l’exprime le professeur Masson-Oursel, le Yoga « a l’estampille brahmanique dans ses Sûtras, ceux de Patanjali » (4).

Il est nécessaire d’examiner sommairement le Brahmanisme qui, mélangé au Yoga, précéda l’avènement du bouddhisme.

2°) LE BRAHMANISME.

Le professeur Masson-Oursel écrit : « L’usage du Yoga par les théoriciens du Véda fut bientôt le brahmanisme… Au sens ancien et strict, le brahmanisme est la théorie et la pratique de l’efficience rituelle dont la caste des brahmanes détient le monopole et dont les moyens sont précisés dans les brâhmanas (5).

Le brahmanisme englobe l’enseignement des Védas, des Upanishads et des diverses écoles de la pensée indienne, telles le Védanta, le Sâmkhya, etc.

Les origines premières de la culture védique sont obscures.

Nous y remarquons des influences suméro-dravidiennes, iraniennes. Le Zend Avesta iranien rend hommage au Dieu de Lumière cosmique. Le Vishnou védique était « l’omnipénétration de la Lumière » (6).

Les Védas sont considérés comme des enseignements révélés par des Sages ou « Voyants ». La racine sanscrite du terme «Védas » est la même que celle du verbe « voir ». Il est à noter que nous retrouvons la même exigence d’un « art de voir » dans la doctrine du bouddhisme Mahayana, du bouddhisme Ch’an et du Zen.

Le plus ancien des Védas est le Rig Véda, divisé en deux parties ; il aurait été révélé lors de la période Chandas de l’histoire indienne, c’est-à-dire entre 1500 et 1.000 avant notre ère. Il traite de rites, de sacrifices divers. Viennent ensuite le Sâma Véda, le Yajur Véda et l’Atharva Véda, situés généralement dans la période Brahmana de l’histoire indienne, c’est-à-dire entre 1.000 et 800 avant notre ère.

Chaque Véda est divisé en deux parties. Une première partie concerne les rites et diverses pratiques de magie cérémoniale; l’ensemble de ces enseignements porte le nom de « karma-kanda ».

Une autre partie, plus importante dans les Védas plus tardifs concerne les problèmes de la vie spirituelle. C’est le Jnâna Kanda.

Une grande partie des enseignements védiques se trouve dans les Upanishads. Il y en a plus d’une centaine mais onze d’entre elles seulement sont étudiées dans le Védanta. Les principales Upanishads ont les noms de : Brihadâranyaka, Chândogya, Taittirïya, Katha, Maîtri, Prashna, Mundaka, Kéna, Isha, Aitarêya et Mandukya. Le terme « Upanishad » évoque le fait d’être assis en écoutant. Il désigne les enseignements donnés par les maîtres ou Gurus à leurs élèves assis autour d’eux, le plus souvent dans les forêts.

La métaphysique et la gnose des Upanishads succédèrent, dans le brahmanisme à la technique rituelle.

Entre le troisième siècle avant notre ère et le troisième siècle après J.-C., la pensée indienne se divisa en diverses nuances, de grandes encyclopédies s’élaborèrent, telles le Mahâbhârata, le Ramayana qui se prolongèrent par les Purânas.

Peu à peu, se constituèrent les six principaux courants d’une pensée de plus en plus élaborée. Ce sont : le Nyâya, le Sâmkhya, le Vaisheshika, le Yoga, le Mîmânsa.

Ces six « modes » de la pensée indienne ou « darshanas » sont complémentaires. Ainsi que l’écrit A.K. Coomaraswamy (7). « Les six darshanas de la philosophie sanscrite postérieure, ne sont pas autant de « systèmes » s’excluant réciproquement, mais, comme le signifie leur nom, autant de « points de vue » que ne se contredisent pas plus que ne font entre elles la botanique et les mathématiques. »

Aux côtés du Sâmkhya et du Yoga, le Védanta peut être considéré comme l’un des sommets de la pensée indienne. Trois tendances se sont formées en son sein. La plus connue est celle de l’Advaïta Védanta dont le fondateur est le célèbre Shankaracharya. Il s’agit d’un monisme intégral : de toute éternité l’homme et l’univers sont le Brahma unique, indivisible, « l’un sans second » (a-dvaïta). L’éveil spirituel se réalise par la découverte de la nature véritable de l’homme et du monde dont l’essence est divine. Des similitudes incontestables existent entre le brahmanisme, surtout l’advaïta védanta et le bouddhisme.

Nous n’adoptons cependant pas le point de vue du lettré indien A.K. Coomaraswamy qui écrit : Le bouddhisme diffère d’autant plus du brahmanisme, qu’on l’étudie plus superficiellement (8). L’auteur, pourtant très connu, feint ignorer l’existence historique du Bouddha.

Des divergences importantes existent entre le bouddhisme et le brahmanisme. Elles apparaissent moins nettement en prenant pour point de comparaison le bouddhisme indien du Petit Véhicule (Hinayana) et le brahmanisme. Lorsque nous comparons ce dernier avec les enseignements bouddhiques du Grand Véhicule (Mahayana) et ses développements en Chine sous la forme du bouddhisme Ch’an, les divergences sont considérables. De nombreuses formes du brahmanisme enseignent l’existence d’un Soi suprême permanent, l’Atman. Certaines écoles présentent l’existence, au cœur de tout être vivant d’une « monade » ou étincelle divine individualisée. Le bouddhisme nie catégoriquement toute notion d’Atman, de Soi supérieur ou inférieur. Nous le verrons ultérieurement, cette négation ne nous conduit pas au néant mais à la découverte d’une plénitude différente de ce qui nous est familier.

Robert LINSSEN.

(1) P. Masson-Oursel : Le Yoga, éd. P.U.F., Paris 1954, pp. 9 et 13
(2) J.H. Woods: The Yoga System of Patanjali, Harvard University Press, Cambridge 1944.
(3) Jean Herbert : Spiritualité hindoue, éd. Albin Michel, Paris, p. 355.
(4) P. Masson-Oursel : op. cit., p. 51.
(5) P. Masson-Oursel : op. cit., p. 36.
(6) P. Masson-Oursel : op. cit., p. 42.
(7) A.K. Coomaraswamy : Hindouisme et bouddhisme, Gallimard, Paris 1949, p. 16.


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