André Préau : L’infini


30 Aug 2013

(Revue Être. No 3. 3e année. 1975)

Les philosophes modernes négligeant généralement le fond, ou les fonds de la pensée [1], pour s’en tenir à ses premiers plans, nous nous tournons vers des doctrines plus anciennes, pour voir si elles confir­ment nos aperçus sur le fond, si, grâce à elles, ces aperçus peuvent être rendus un peu plus distincts. Nous choisissons les enseignements de deux écoles hindoues, l’une célèbre, celle du Vedânta shankarien, l’autre aujourd’hui bien accessible et étudiée, le Shivaïsme du Kashmir [2].

La pensée ne réalise qu’une minime partie des possibilités de son fond, alors que celui-ci est ouvert et ne souffrirait pas d’être limité. Mais la possibilité n’a de sens que par rapport à un acte qui la fonde. Dans l’Inde, la totalité des possibilités en acte est désignée sous le nom de Brahma nirguna (« Brahma sans qualités »), ou de Paramashiva (« Shiva suprême ») dans les écoles shivaïtes [3]. De même que l’intelligence est ouverte, Brahma est illimité; et de même que l’intelligence est une, Brahma est un. Il y a là un rapport d’analogie. L’intelligence est infinie quant à l’étendue de ses possibilités, elle ne l’est pas en acte, alors que Brahma est l’Infini pur et simple [4]. Dans la pensée humaine, l’intelligence semble être à la recherche de son unité, alors que Brahma est justement l’Unité [5].

Brahma est un et, comme tel, principe de la cohérence univer­selle, fond de l’intelligence et condition de la pensée intelligente. Nous avons parlé au pluriel de ses possibilités : ce pluriel a ses avantages, mais ne doit pas être pris à la lettre. S’il faut accorder que l’Unité inclut en elle la multiplicité, elle n’en demeure pas moins l’Unité. Brahma, source de tous les ensembles, n’est pas lui-même un ensemble. Dans l’Unité tout est véritablement dans tout, « fondu sans être confondu » : ainsi, sans coupure et sans opacité, est-elle transparente [6].

L’Origine des choses est donc infinie, en elle réside toute possibi­lité, elle occupe toute la place et n’a pas d’extérieur. L’un de ses symboles est le ciel bleu des beaux jours, ce ciel qu’on regarde beaucoup moins que les nuages qui nous le cachent (et parfois y ajoutent une nouvelle et passagère splendeur). Comme lui l’Origine est illimitée dans toutes les directions, transparente et lumineuse. N’ayant pas d’arrière-plan, étant sans toile de fond, elle est un Sans-Fond (Urgrund), un Abîme.

L’Infini n’est pas un réceptacle de possibilités : en les enfermant, il se limiterait lui-même. Il est vie, jaillissement, profusion, dépasse­ment, excès. En tant qu’Unité, il donne à l’intelligence sa consistance, comme nous venons de le voir. Dans sa vie sans cesse renouvelée, l’intelligence trouve la source de son propre pouvoir d’invention. Dans la grandeur de l’Infini, elle reconnaît sa propre ouverture, sa puissance d’extension et d’enveloppement, qui lui permet de voir les choses de haut, chacune à sa place,et d’en saisir l’importance relative. Sans doute pareil survol nous est-il souvent difficile ou même possible. Mais c’est déjà un grand point que de savoir que tout ce qui est étroit,borné, est superficiel. Négligez l’Infini, substituez-lui la Perfection ou l’Amour,et le problème du mal devient insoluble [7]. On peut dédaigner la « philosophie », annoncer sa mort prochaine ou déjà constatée, mais comment nier le rôle décisif que, depuis le Candide de Voltaire, ce problème du mal a joué dans la formation de la mentalité occidentale des deux cents années ?

L’Infini n’est pas un réceptacle de possibilités, en les enfermant, il se limiterait lui-même. Il est vie, création, profusion, dépassement, excès. De la profusion qui lui est propre, de la « surabondance de ses puissances innées », comme dit un texte shivaïte, naît l’univers fini. Production qui serait dérisoire s’il n’en résultait qu’un monde, surtout un monde aussi sec que celui de la science moderne, ce lieu des répétitions chaotiques, monde décentré, sans vie et sans esprit. L’œuvre de l’Infini doit porter la marque de son auteur : l’unité (donc l’intelligence et l’harmonie), la vie et la grandeur. Elle doit être à sa manière un abîme : la profusion des mondes créés en est un, c’est le samsâra, gouffre redoutable où l’homme risque de s’égarer. En outre chaque monde peut posséder des abîmes particuliers : l’homme, du moins son intelligence, en est un. Il n’est pas sûr en effet que l’homme soit, comme le voudrait la Raison, réductible à ses attributs, enfermé dans définition (animal rationale). Pris dans l’Infini, comment ne lui serait-il pas relié par un jeu de puissances s’élargissant sans fin ?

Un aspect négatif de l’Infini est la Mort, ou le Temps, qui détruit impitoyablement tout ce qui est tombé dans son domaine. Si la mort n’était pas au service de la vie, un moment viendrait vite où elle n’aurait plus rien à détruire. Il faut donc qu’elle nous masque une puissance de renouvellement telle qu’aucune création ne l’épuise. Une puissance finie ménagerait ses efforts, chercherait en à tirer le maximum, à conserver ses réussites. Mais la Mort abat tout indistinctement. Individus, les plus rares comme les plus humbles, l’œuvre merveilleuse de la Vie, mondes, tout tombe sous les coups de la Faucheuse, parce que tout n’est qu’une apparence sans valeur, comparé à ce qui l’a créé et qui, toujours en se jouant, produira d’autres créations, différentes des précédentes, et qui, comme elles, confondront notre entendement.

Une idée est normalement prouvée par son contexte; mais l’Infini n’a pas de contexte, étant lui-même le contexte universel. Il ne peut être prouvé que par son excellence propre : sa grandeur, son unité, son absolue plénitude. C’est sa grandeur qui ouvre à notre pensée l' »espace libre » (la Gegnet de Heidegger), dont elle a besoin pour se sentir chez elle et à l’aise, cet espace libre qui est pour ainsi dire sa demeure naturelle. En lui l’intelligence trouve un milieu illimité et transparent qui assure à la fois sa liberté, l’unité nécessaire à une lumière une, et la plénitude nécessaire à une lumière parfaite, à un enveloppement universel. Ainsi sent-elle fondé son besoin de dissou­dre toute contingence, justifié son « sens de la vérité ». À ces divers titre l’Infini est bien le tréfonds nécessaire de l’intelligence.

Faut-il ajouter que l’Infini ouvre à un homme la possibilité d’une liberté vraie, qui ne soit restreinte, ni par les lois d’un monde qui l’emprisonne, ni par les rayonnements d’êtres différents ? On ne peut parler ici que de possibilité; mais il n’y a pas de perspective sans possibilité, et les perspectives jouent un rôle essentiel dans la concep­tion que l’homme se forme de lui-même, de sa destinée, de son bonheur et de son malheur. D’ailleurs cette liberté ne nous est pas absolument inconnue. Nous en possédons en nous-mêmes une parcelle, s’il est vrai que l’homme n’est pas un bloc de possibilités déterminées, mais un faisceau de puissances variées, dont les plus apparentes recouvrent les plus vivantes et les plus libres.

Ce sont ces notes de grandeur, d’unité et de plénitude qui font de l’Infini l’Idée première par excellence. Étant le dernier fond, il est nécessaire; étant un, il est libre; conciliant l’ordre et la liberté, il est intelligent; sa plénitude étant parfaite, il peut être pure lumière et source universelle. Idée première et non exclusive, il est, comme René Guénon l’a bien vu, le mot-clef de la métaphysique, la réponse à la question : quel est le dernier fond ? ou : qu’est-ce que l’Ab­solu ? Les réponses, plus courantes, qu’on y a apportées, sont moins débordantes de sens et impliquent moins évidemment la transcen­dance de l’Absolu : l’Un, qui risque d’être entendu comme un chaos ou une confusion, d’où l’accusation — si fréquente, car trop facile — de panthéisme; — Dieu (Dyaus, le Ciel, ou le Seigneur céleste), menacé par l’immanence dans le devenir, comme on ne le voit que trop aujourd’hui; l’Être, mal distingué de l’existence; — ou encore le Maximum de Nicolas de Cuse, qui évoque trop la possibilité d’une comparaison, et celle d’un point d’arrêt. Nous ne critiquons pas ces appellations, dont nous nous servons nous-même; mais il est nécessaire qu’elles laissent entrevoir, derrière elles, un Fond transcendant et illimité…

L’Infini, disions-nous, est évidemment transcendant. C’est un point parfaitement clair, en effet, que nous ne le réalisons pas dans sa plénitude, encore que nous puissions le pressentir et, pour autant, le penser, mais dans une mesure infinitésimale. Il y a donc, entre lui et nous, un voile, un brouillard, ou un immense espace. C’est là notre ignorance qui, de lui à nous, ne laisse passer que des connaissances bornées, que nous n’hésitons pas à qualifier de « vérités » sans plus. Obscurité, vide, chaos, hasard, matière, mort, ne sont pourtant que des apparences; mais il faut l’Infini et sa plénitude pour nous en convaincre. L’Infini nous rend ainsi l’immense service de nous faire reconnaître notre ignorance et par là de nous mettre en garde contre maint égarement. Comme l’a dit un Chinois, l’ignorance insoup­çonnée et l’ignorance dont on a pris conscience sont à mille lieues l’une de l’autre.

L’Infini nous ouvre le domaine cosmologique par les idées déjà notées d’excès ou de surabondance. Il régit ce domaine par d’autres idées non moins essentielles, celles d’identité et de profondeur, d’ignorance et d’illusion, enfin de possibilité. Toutes ces idées se tiennent et s’appellent l’une l’autre. L’identité ressort de ce que l’Infini envahit tout et ne laisse rien en dehors de lui : il est en tout et au fond de tout et, sans lui, rien ne serait. Cette identité est d’ailleurs irréversible, comme l’a indiqué René Guénon. Le fini n’est pas seulement différent de l’Infini, il est son apparence, alors que l’Infini est la profondeur du fini : rapport qui est évidemment à sens unique. C’est l’apparence qui met en mouvement nos sens et notre pensée, alors que l’intelligence les rattache au Fond. Qui ne voit ou ne pressent pas le Fond demeure à la surface, il flotte au milieu d’un monde soumis à la mort et dont la fragilité lui échappe. Ne voyant pas les choses telles qu’elles sont, croyant stable ce qui est instable, réel ce qui n’est qu’apparent, et ne cherchant rien au-delà [8], il vit dans l’illusion.

À ces idées il faut ajouter celle de possibilité, indispensable pour bien marquer que ce que nous ne comprenons pas n’est pas une simple profondeur, mais une profondeur qui nous échappe, une plénitude qui nous est masquée par notre humaine ignorance; mais, ici encore, seule l’idée de l’Infini permet de l’affirmer. Dernière apparence réalisable d’une puissance, la possibilité représente quelque chose qui agit ou peut agir. Le néant, au contraire, un pur néant, qui ne serait pas simplement le vide causé par notre ignorance, serait sans force et sans vertu et ne pourrait opérer quoi que ce fût. Rien, à proprement parler, ne saurait naître du néant, comme rien ne peut y retourner. « Pour qui n’est pas il n’y a pas d’être; pour ce qui est il n’y a pas de non-être. La vérité dernière sur l’un et sur l’autre a été vue par les Connaisseurs de l’essence des choses » (Bhagavad-Gîtâ, II, 16). C’est parce que rien ne peut eut être anéanti que le monde est encombré d’êtres, en multitudes compactes, dont la vie paraît dépourvue de sens. C’est cette ténacité de l’être qui aide à faire comprendre qu’il puisse y avoir des « limbes », des « purgatoires » et des « enfers ».

Nous avons ainsi été conduits au seuil du domaine cosmologique, domaine où l’on retrouvera ces idées directrices, unies en une seule, qui est celle de la Puissance.

[1]  Les pages qu’on va lire forment la deuxième section d’un essai, dont la première section traite du fond de la pensée.

[2]  Nous ne sommes jamais allé dans l’Inde et avons connu peu d’hindous; ce sont les livres qui nous ont instruit. Ainsi nous ne représentons rien ni personne et nos interprétations n’engagent que nous-même.

[3]  Cf. Nicolas de Cuse : « Et parce qu’il (le maximum) est absolu, il est en acte tout l’être possible ». « Dieu est un de telle sorte qu’il soit en acte tout ce qui peut être » (De la docte ignorance, I § 2 et § 5, trad. Moulinier, pp. 39 et 46).

[4]  « La maximité absolue ne serait pas tout le possible en acte, si elle n’était pas infinie » (Nicolas de Cuse, op. cit., I, § 4, trad. Moulinier, p. 44).

[5]  L' »intelligence » est pour nous l’intelligence « supérieure », celle qui éclaire la pensée, alors que la « Raison », dont il sera question plus loin, n’est que l’exercice formel de l’intelli­gence, attaché à ses schèmes, concepts et techniques logiques. Leur distinction rappelle ainsi celle que les Allemands ont établie entre la Vernunft (traduite par « raison ») et le Verstand (« entendement »), mais notre « Raison », occupant la position inférieure (malgré sa majus­cule), correspond alors au Verstand.

[6]  L’idée de transparence a été utilisée — avant nous — par Jean Gebser et le comte Karlfried von Durckheim, d’une façon différente de la nôtre, mais qui nous paraît l’impliquer.

[7]  « Le mystère, ce n’est pas le mal, c’est l’infinité » (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains, p. 67).

[8] Étendue à l’ignorance propre à l’homme, la remarque suivante de l’écrivain russe Fonvizine conduit tout droit à l’idée d’illusion : « C’est une grande consolation pour l’humaine ignorance, de supposer que ce que nous ne savons pas est dépourvu d’intérêt » (The Infant, IV, d’après la traduction de Joshua Cooper).