Jacques Kalmar : L'in~formation du moi


08 Jul 2008

(Revue Être Libre Numéros : 84-85-86, Mai-Août 1952, 87-88-89 Septembre-Décembre 1952, 90-91 Janvier-Février 1953)

Le dépassement du Moi, le franchissement des remparts de la citadelle du Moi, le libre épanouissement hors des limitations de l’ego est un chapitre important de l’enseignement nécessaire à la complète réalisation de l’homme. Avec la « dissolution du Moi » se produit, en effet, une transformation dans l’être qui lui assure la vision et la compréhension de l’Unicité de tout ce qui est.

Cela est bien connu. Mais il est intéressant de constater que la plupart de ceux qui le savent ne peuvent réussir à s’extraire des limites strictes de leur Moi, ni échapper à l’emprise de ses exigences. Bien au contraire, tout en proclamant leur méfiance à l’encontre du Moi et leur foi à l’égard du plan d’existence où le Moi s’est évanoui, ils ne cessent, en pratique, de fortifier et d’alimenter leur Moi de multiples façons. Il semble bien, à ce point de vue, que la sujétion au Moi, pour celui qui désire s’en libérer est, en fin de compte, presque aussi impérative que pour ceux qui ne connaissent rien de ces questions et ne s’en préoccupent pas.

La personne qui s’est proposée de procéder au démantèlement de son Moi et au détachement de tout ce qui constitue une importance vitale pour l’ego se heurte à une résistance, butte contre le mur de l’ego qui la renvoie dans l’enceinte de son Moi. Ces obstacles, en apparence infranchissables, ces difficultés, qui paraissent insurmontables, doivent avoir un motif justificatif, doivent relever de causes qu’il importerait de définir d’une manière précise. Mettre les échecs subintrants sur le compte d’une infirmité dans le vouloir, d’une compréhension mal développée ou d’une connaissance insuffisante ne résout certainement pas le problème. Les facteurs déterminants sont plus profondément enracinés dans l’individu. La connaissance de ces facteurs est donc importante à maints égards, cela est peu contestable. Et cependant, on ne parait pas s’être vraiment préoccupé des conditions qui peuvent interférer avec le libre franchissement du mur de l’ego. Ces conditions contrariantes, ces facteurs interférants qui, chez les uns expliquent le non-dépassement du Moi sont, sans doute, identiques à ceux qui, chez d’autres, conduisent aux multiples formes de syndromes dégénératifs du Moi. A la source on trouve dans l’un et l’autre cas ~ qu’il y ait stagnation ou régression ~ un caractère ou un faisceau de caractères qui entrave l’ascendance à un plan d’être supérieur et la rend techniquement irréalisable. Qu’il s’agisse d’une réalisation matérielle, mentale ou spirituelle elle implique, pour se produire, la présence d’un certain nombre d’éléments sans lesquels elle ne saurait se manifester. Ces éléments représentent les conditions techniques de la réalisation et l’absence de l’un d’entre eux suffit à rendre le projet de construction matérielle, mentale ou spirituelle techniquement irréalisable. Et cela indépendamment, en quelque sorte, du vouloir, de la connaissance, du degré de compréhension de la personne. Il devient, dès lors, inutile d’exhorter hommes et femmes à se transformer si l’on ne s’est pas, auparavant, inquiété de savoir si les conditions nécessaires à la réalisation recherchée sont présentes, si la transformation est techniquement réalisable.

Dans les milieux spiritualistes on parle habituellement du « Moi » comme d’une inclusion étrangère à l’être, comme d’une production dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est indésirable. Cette notion parasitaire du Moi incite, évidemment, à s’en débarrasser mais la volonté qui préside à cette détermination de mettre un terme à l’intoxication chronique provoquée par le parasitisme ego~ique est un facteur de tension qui a pour résultat de fixer l’individu sur le plan où le parasite se développe. On doit attacher une grande importance à ce fait que les actions dont l’objet théorique, et d’ailleurs logique, est d’extirper le corps étranger qui s’est incrusté dans l’être et qui l’épuise ont pour aboutissant pratique une vitalité accrue qui rend l’hôte toujours plus intolérable. Mais, au juste, quel est ce « Moi » dont on parle tant ? On le définit, habituellement, comme étant l’ensemble des contenus mentaux de l’individu (connaissances intellectuelles. scientifiques, professionnelles, opinion religieuse, politique, économique ; conceptions philosophiques ; sentiments familiaux et pour tout ce qui touche la sphère individuelle ; sentiments nationaux et pour tout ce qui intéresse la sphère collective) contenus mentaux qui pénètrent la conscience et qui donnent à l’individu la notion de la continuité de son être. Le Moi ainsi compris donne à la personnalité sa formule et constitue le but et le terme de ce que se proposent d’atteindre les systèmes éducatifs quelle que soit la méthode dont ils se prévalent. Ce Moi, dont les éléments constitutifs relèvent en partie d’acquisitions individuelles et en partie d’apports collectifs, s’identifie donc avec les formules typologiques de l’adapté social. Ce processus d’adaptation sociale représente pour les Ecoles pédagogiques le problème central de leurs investigations et l’élaboration d’une personnalité équilibrée l’objet majeur de leurs préoccupations. Pour ces Ecoles le Moi de l’adapté social est le Moi normal, la forme naturelle du Moi. Pour elles la personnalité, avec tous ses composants hétéroclites s’impose comme formule logique d’expression de l’individu cependant que l’im~personnalité est considérée comme représentant un tonus mental déficient, comme étant l’indice d’un obscurcissement pathologique des potentialités de l’être. Lorsque les spiritualistes se refusent à confondre l’accession au Moi socialisé avec l’accomplissement de l’Evolution individuelle ils sont certainement dans le vrai. Mais lorsqu’ils se laissent abuser par les affirmations des Ecoles pédagogiques aussi bien que par l’opinion des foules selon lesquelles le Moi de l’adapté social s’identifie avec le Moi normal et définit le Moi naturel, ils s’écartent du vrai et les conséquences en sont graves. Car c’est précisément par cette imprécision dans la compréhension du Moi que s’explique à la fois l’impossibilité de le dépasser et les syndromes dégénératifs qui peuvent résulter d’un effort mal conduit parce que mal compris. Car ce qui est mal compris, en fin de compte, c’est que ce qui est néfaste dans le Moi n’est pas tant son existence que son in~formation, son vice de développement, la dysfonction générale de sa physiologie.

Pour autant que l’homme existe sur un plan d’être ou règne la dualité, il est logique que le rapport Moi/Non-Moi soit régit par des lois strictes. Que cette dualité soit une illusion, qu’elle ne corresponde pas à la réalité, c’est certain, mais elle n’en existe pas moins et il est nécessaire d’en tenir compte à moins de sombrer dans des spéculations fumeuses et stériles. Il y a un plan de réalité et l’homme ne s’y trouve pas. Il y a de multiples plans d’être qui ne sont pas réalité mais qui existent cependant. C’est sur l’un ou l’autre de ces plans irréels que chacun d’entre nous se trouve selon son niveau d’évolution ou d’involution. Ce qui importe, sans doute, et c’est bien là le sens profond de l’existence, c’est de retrouver le plan du réel et de faire coïncider la formule de l’existence avec la formule de la Vie. Dans ce but avoir la connaissance lucide de ce que l’on doit atteindre et réaliser est évidemment nécessaire mais ce n’est pas suffisant. On doit également s’attacher à définir clairement où l’on se trouve, sur quel plan d’existence on pense et agit. Faute de répondre à cette exigence on risque d’être la victime de phénomènes hallucinatoires et de s’imaginer avoir accéder à des plans d’être supérieurs alors qu’on s’est, en fait, dirigé dans une direction diamétralement opposée. La réalisation spirituelle n’est pas simple car l’homme est généralement dans une situation qui s’oppose à toute ascendance et la méconnaissance de cette situation peut être un sujet de décomposition plutôt que de dissolution de la personnalité. Eu égard aux rapports dualistes des êtres et des choses sur les plans d’existence de l’homme la formation du Moi répond à un stade nécessaire du développement mental de l’individu.

Il importe donc d’étudier les cinq points suivants :

1. ~ Quels sont les critères qui permettent de définir le Moi sans ambiguïté ; quels sont les caractères fondamentaux qui conditionnent la normalité du Moi. Autrement exprimé analyser quelles sont les fonctions du Moi.

2. ~ Les connaissant, établir si le Moi de l’adapté social, considéré généralement comme une norme, est identique au Moi normal tel qu’il aura fonctionnellement été défini.

3. ~ S’il ne l’est pas, rechercher en quel point du processus d’adaptation s’est produite la dissolution.

4. ~ Etablir ce qui distingue le Moi de l’adapté social des formes pathologiques du Moi.

5. ~ Cela étant connu définir les conditions qui assurent le retour au Moi normal et préparent l’accession aux plans d’existence où le Moi est dépassé.

Chacun de ces points va être brièvement exposé. Ils sont l’objet d’une étude plus approfondie dans un livre actuellement en préparation. Leur connaissance est vraiment à la source de la compréhension des motifs profonds qui entravent si souvent les essais de re~naissance spirituelle.

Il ressort des études psychologiques contemporaines (Piaget, Odier) qu’après le passage de l’adualisme primaire au dualisme, c’est-à-dire de l’indistinction à la distinction, de l’indifférenciation à la différenciation entre le Moi et le Non-Moi, la construction du Moi se résume dans l’élaboration de trois fonctions fondamentales ; fonctions qui confèrent le sentiment d’autonomie, le sentiment de valeur et le sentiment de sécurité. Le Moi est formé lorsque les trois fonctions d’autonomisation, de valorisation, de sécurisation s’étant développées assurent à la personne les trois sentiments correspondants. Ces trois sentiments constituent l’infrastructure nécessaire à l’édification d’une personnalité équilibrée. La formation d’un tel Moi est indispensable et c’est précisément le rôle de l’éducateur que d’en permettre la réussite. Mais la considérer comme le terme ultime de l’avancée psychologique c’est, évidemment, méconnaître l’existence sus-jacente du Soi. Car il convient de remarquer que le Moi, même parfaitement formé dans sa triple exigence fonctionnelle, ne dépasse pas, en tant que Moi, le rapport Personne/ Non-Moi dont il définit, d’ailleurs la formule. Le Moi formé implique, pour se former et pour durer, l’harmonie dans les relations entre la Personne et tout ce qui n’est pas la Personne. Cette harmonie, ce respect réciproque entre les êtres et les choses justifient le sentiment de sécurité. Le sentiment d’autonomie, de complète différenciation d’avec le Non-Moi et la connaissance claire de la situation occupée par la Personne dans le Monde assurent le sentiment de juste valorisation. Mais il n’en reste pas moins que le passage de la Personnalité à l’Im~personnalité représente le stade suivant de l’Evolution psychologique qui conduit de l’existence selon le Moi à l’existence dans le Soi. Le Moi formé est dans la trace directe qui mène à l’unité du Soi car sa formation s’est opérée ~ condition nécessaire ~ dans un climat d’harmonie générale et la connaissance de cet Amour universel prépare la métamorphose du dualisme, qui est la loi sur le plan de la Personnalité vers l’adualisme qui est la loi sur le plan de l’impersonnalité. Autrement exprimé, l’individu, dans la trajectoire de son évolution psychologique, aura traversé successivement les états d’indifférenciation (adualisme primaire par absence de conscience), de différenciation (dualisme), puis d’indifférenciation (adualisme par prise de conscience de l’Unité).

Le Moi parfaitement formé étant compris et fonctionnellement bien défini il importe maintenant de savoir si le Moi de l’adapté social, c’est-à-dire de la personne qui évolue, pense et agit dans le milieu social et selon les normes de ce milieu, est identique au Moi formé. S’il ne l’est pas il resterait alors à déterminer par quels caractères il s’en différencie. Or, si l’on tient rigoureusement compte des conditions nécessaires à la formation normale du Moi on peut remarquer, dès le premier abord, que le processus d’adaptation sociale est incompatible avec la construction d’un tel Moi. Car toute l’architectonique du milieu social est formellement dépendante de l’exercice exclusif de l’Intelligence. Et celle-ci tend à la multiplication de la multiplicité ; à la rupture des rapports de complémentarité et leur transformation en rapports d’opposition ; à l’introduction de la division, de l’antagonisme, de l’hostilité là où il y avait harmonie et mutuel respect. Il en résulte que le sentiment d’autonomie complète ne pénètre pas la conscience pour le motif simple que se substitue à lui un sentiment de dépendance à l’égard de forces obscures, anonymes, incontrôlables. Ce sentiment de dépendance entraîne l’éclosion d’un sentiment d’insécurité permanente avec son cortège de manifestations réactionnelle : peurs, anxiété, angoisse, phobies. D’autre part l’étude de la psychologie de l’homme socialement adapté, l’observation des coutumes, des « styles d’existence » des milieux sociaux montre que l’homme s’est très incomplètement libéré des mécanismes psychologiques infantiles ressortissant de son évolution ontogénique et primitive relevant de son évolution phylogénique. L’un de ces mécanismes est représenté par le processus projectif tel qu’il a été énoncé par Baldwin. Projecter, selon Odier, « c’est localiser en dehors de l’esprit ce qui se passe en lui, c’est commettre une fausse-localisation. L’enfant prête ses idées, désirs, ou sentiments à autrui… Il les prête avec d’autant plus de naturel qu’il ignore que leur auteur est son propre esprit. La projection consiste donc à situer un élément du moi dans le non-moi, pour ensuite en attribuer l’origine et l’appartenance à ce non-moi ».[1] Parallèlement au processus projectif se manifeste le processus introjectif. « Introjecter, c’est en un premier temps, introduire dans le moi tel élément exogène. Puis dans un deuxième temps, en revendiquer la propriété. »[2]

Ces mécanismes psychologiques se retrouvent chez l’adulte dans les états névropathiques qui prendraient ainsi l’aspect de formes mentales régressives par retour au stade infantile du développement du Moi. En tenant compte toutefois que ce stade est normal chez l’enfant et qu’il a une signification pathologique chez l’adulte. Mais l’adulte névrosé a-t-il réellement l’exclusivité du phénomène projectif comme l’affirment les psychologues ? L’adulte dit « normal » en est-il indemne ? Evidemment non. L’observation simple du comportement des hommes dans les groupements sociaux montre, qu’en fait, les procédés mentaux de la projection et de l’introjection se produisent en permanence et sur une échelle universelle. Ce sont les rapports parents et éducateurs-enfants qui sont à la source des premières manifestations projectives de nature valorisante de la part de l’enfant. Là s’amorce l’action corollaire de l’introjection dévalorisante. On peut affirmer que ce double mouvement psychologique ne cesse pas mais tend, au contraire, à se développer chez l’adulte toujours davantage tout au long de l’existence sociale. Comment s’expliquent, en effet, les rapports entre chef et subordonné, entre maitre et étudiant, entre les divers échelons de la hiérarchie militaire, entre maitre et serviteur, entre client et fournisseur, entre citoyen et Etat, entre les castes, entre les classes, etc. ? Comment, sinon par le procédé de la projection et de l’introjection. Projection valorisante du subordonné vers son chef, de l’étudiant vers son maître, du soldat pour le gradé. Or, celui qui valorise se dévalorise cependant que celui qui est valorisé s’identifie avec les caractères valorisants qui lui sont conférés et dont il fait sa personnalité : ainsi du maitre, du chef, du gradé, etc. Qu’est-ce que la timidité sinon une manifestation de valorisation de l’interlocuteur et de dévalorisation simultanée pour sa propre personne ? Même celui qui est valorisé dans certaines circonstances, en présence d’un « inférieur » hiérarchique sera nécessairement dévalorisé dans d’autres circonstances, par ses adversaires ou par ses « supérieurs ». L’estime, l’affection réciproque peuvent, sans doute, amenuiser la tendance dévalorisante mais sont incapables de la supprimer complètement. Nous parlons couramment de la « puissance » d’un Etat, d’un homme, d’une croyance, d’un parti sans comprendre que c’est nous qui créons cette puissance, que c’est chacun d’entre nous qui l’entretenons et la développons et que sans nous elle n’existerait pas. L’homme social est ainsi emporté dans un courant dont la source est dans l’intellect et qui fait obstacle à la formation du sentiment de valeur. L’enfant ne naît pas bon ou mauvais. II naît dans un monde hostile, un monde où tout s’oppose et se contrarie, où les relations inter~humaines sont sous la dépendance de procédés de pensées qui, tour à tour, construisent et détruisent les valeurs. Cela doit nécessairement influencer sa mentalité car son adaptation à ce milieu doit se faire sur le plan des oppositions, des contrariétés et des hostilités. Plus les groupements sont étendus, plus les concentrations humaines sont importantes et plus les hommes s’éloignent les uns des autres en dressant des barrières entre eux. Plus les groupements sont civilisés, technologiques et plus la dévalorisation de l’homme devient un élément essentiel de leur développement et de leur perpétuation.

On voit combien nous sommes loin des conditions d’harmonie requises pour la formation équilibrée du Moi. La relativité de la condition matérielle ou mentale, la méconnaissance de la réalité spirituelle sont autant de motifs pour provoquer dans le Moi des déséquilibres fonctionnels et pour installer dans la Personnalité des sentiments d’infériorité. La dysfonction ainsi amorcée va s’étendre en chaine et gagner les autres fonctions du Moi. Il est bien évident que le sentiment de sécurité, dans un tel milieu, ne pourra guère s’épanouir. L’insécurité, ou à la limite l’a~sécurité, viendra s’accoler au sentiment d’infériorité, ils se fortifieront mutuellement dans leur dégradation et ainsi se précisera le syndrome dysfonctionnel du Moi. L’inclusion de la personne dans un milieu hostile, instable, générateur de peurs, d’inquiétude par l’insécurité toujours plus menaçante ; son introduction au sein de la machine sociale qui l’écrase de toute son énormité et de toute son irresponsabilité suscitent, naturellement, un sentiment d’étroite dépendance à l’égard de forces contre lesquelles on a l’impression d’être plus ou moins démuni. Cette sensation d’impuissance, associée au sentiment d’insécurité mène en droite ligne à l’angoisse et au-delà aux phobies. Le syndrome dysfonctionnel du Moi est ainsi complètement formé : sentiment d’infériorité et de dévalorisation ; sentiment d’insécurité ; sentiment de dépendance. Il apparaît clairement ainsi que le Moi de l’adapté social est, en réalité, un Moi in~formé, un Moi totalement vicié et perturbé dans son développement. On comprend comment et pourquoi l’adaptation sociale ne peut s’opérer que par la contrainte intellectuelle, morale et affective. Car l’individu résiste à une telle opération de désagrégation de son être. La pénétration dans l’océan dénaturé des conventions et des arbitraires qu’est le monde social provoque une gêne psychosomatique analogue à la pénétration dans un milieu défavorable à la Vie. Aussi, vouloir énoncer les conditions nécessaires à l’adaptabilité sociale ne peut être qu’une énumération, de dysfonctions, de perversions fonctionnelles du Moi. Pour que l’homme s’adapte pleinement à l’existence sociale il est indispensable qu’il se dégrade dans ses fonctions les plus profondes et les plus fondamentales.

Mais un tel Moi in~formé, dénaturé, uniquement composé de négativités n’est pas viable. L’insécurité ne peut, en effet, que s’acheminer vers l’a-sécurité ; le sentiment de moindre valeur vers celui de non-valeur et le sentiment de dépendance vers celui d’impuissance. Nous aboutissons rapidement aux marches du pathologique et quittons l’in~formé pour accéder au décomposé. Pour que ce Moi in~formé soit viable des phénomènes compensateurs doivent intervenir. Il convient de bien se pénétrer ici que si l’adaptation sociale conduit inévitablement à la dysfonction du Moi, l’existence sociale a pour objectif majeur de chercher à compenser cette dysfonction. Comment ? Face aux forces et aux tendances dévalorisantes la personne s’emploie à se revaloriser par des connaissances intellectuelles, scientifiques, professionnelles plus étendues ; par des recherches artistiques, littéraires ou philosophiques ; par l’adhésion à une doctrine, à un système politique ou économique ; par l’appartenance à une Eglise ; par l’obtention de diplômes universitaires, de titres honorifiques, de distinctions scientifiques, mondaines, etc. Au fur et à mesure qu’il consacre sa revalorisation il éloigne d’autant les influences hostiles et réassure sa sécurité en même temps qu’il réaffirme son autonomie. Cet effort se poursuit dans le domaine matériel par l’accumulation de biens, d’objets mobiliers, immobiliers, d’argent, etc. Et toute l’activité est ainsi tendue vers l’obtention de tout ce qui peut compenser l’action des négativités du Moi et neutraliser la menace toujours présente d’une dissociation totale du Moi. On peut considérer, en règle générale, que plus l’activité est intense et plus te Moi est fonctionnellement atteint. Car la suractivité, l’agitation, la fébrilité dans le comportement, sont la marque de sentiments d’infériorité, d’insécurité et de dépendance qui demandent une action compensatrice énergique. Tous ces gens que vous croisez dans les rues, pourquoi pensez-vous qu’ils courent, s’agitent, s’affairent, vont, viennent, discutent, se disputent, achètent, vendent, construisent, détruisent ? Oui, pourquoi, au juste ? Leur mine soucieuse, apeurée ou désespérée, leur regard en colère ou hagard, leur attitude tendue, crispée montrent que ce n’est pas par plaisir. Considérée telle quelle, toute cette agitation n’a pas beaucoup de sens, semble plutôt puérile et ne parait pas mener à autre chose qu’à un perpétuel recommencement des mêmes gestes, des mêmes paroles, des mêmes tracas. Dans ce cas, pourquoi les hommes persisteraient-ils à se comporter ainsi s’il n’y avait un motif vital pour eux de le faire ? Et quel autre motif plus impérieux que celui qui consiste à étayer, à tout instant, un édifice qui menace de s’effondrer ?

Le Moi in~formé et compensé tel est l’énoncé de la Personnalité de l’adapté social. Parce qu’il est in~formé il doit être compensé, et pour le compenser il convient de se préoccuper, en permanence, de produire, de créer, d’assembler, d’accumuler tout ce que l’on peut concevoir comme facteurs rééquilibrants. Mais on ne doit pas perdre de vue que pour être compensé un tel Moi n’en demeure pas moins informé. Car si le Moi formé trouve en lui-même, dans l’être et dans l’harmonie de ses rapports avec le Cosmos les éléments de sa sécurité, de sa valeur et de son autonomie, le Moi in~formé cherche en dehors de lui, dans un monde bouleversé, dans des choses ou des abstractions purement conventionnelles les compensations à son déséquilibre. D’où une instabilité qui exige une recomposition permanente de l’équilibre factice. Sans ces conventions, ces arbitraires, tout s’écroulerait, à commencer par les personnalités. Il y a les ténèbres dans l’être et les facteurs compensateurs sont l’analogique d’une chandelle. Aussi longtemps qu’elle brûle tout va à peu près bien, mais les ténèbres sont toujours là et la chandelle doit brûler sans arrêt. Cela explique que l’inactivité, la détente, le silence ne sont pas tolérables pour ceux qui doivent s’agiter et vivre dans le bruit. Car dans le silence et le repos ils ne trouvent pas la détente mais perçoivent le bruit sourd et inquiétant de leur personnalité qui se lézarde, se disjoint et tombe morceau par morceau en poussière. Aussi rien n’est-il aussi difficile que de convaincre un homme fébrile, agité, tendu jusque dans son sommeil à se détendre. D’ailleurs une telle détente, pour être totale, ne peut s’effectuer sans une compréhension spirituelle du monde. Et tout cela n’est pas tellement simple à faire comprendre aux hommes pressés.

Connaissant le principe de la compensation du Moi in~formé qui conduit à la personnalité de l’homme socialement adapté on conçoit facilement que si la compensation fait défaut le syndrome dysfonctionnel compensé du Moi laisse place à un syndrome dysfonctionnel non compensé. Le premier formule le Moi de l’adapté social, le second formule celui de l’inadapté social. Celui-ci, à un moment quelconque de son développement a abandonné la lutte ~ parfois il ne l’a même pas entreprise. Il s’abandonne à ses négativités, à son insécurité, se laisse sombrer dans la nuit de ses dévalorisations et enchainer par des puissances occultes, terrifiantes, qui ont un effet inhibiteur sur son jugement et qui le font trembler. Bien souvent il s’agit de personnes qui ont joué le jeu, qui ont plus ou moins bien réussi ~ plutôt mal que bien ~ à s’équilibrer et qui, à la suite d’un traumatisme affectif cessent le combat, ne croient plus dans la valeur des conventions et des règles sociales compensatrices et laissent leur Moi se peupler de phobies et leur personnalité s’affubler d’un quelconque vêtement névrotique. Ces personnes sont désaxées, au sens propre du terme, car situées hors de la voie intellectuelle et sociale qu’elles ne comprennent plus, en laquelle elles ne croient plus, ne trouvent plus d’intérêt, d’attrait ni d’importance. D’autre part elles ignorent la réalité spirituelle ou n’en connaissent qu’un reflet décharné, qu’une image déformée, privée d’efficace et de pouvoir. Et elles restent là effondrées dans leur désespoir, face à tous les horizons enténébrés et de l’angoisse plein le regard.

Que fait-on, en général, en présence de tels malades ? On tente de les ramener dans l’axe de la voie sociale, de les réadapter. C’est, en somme, assez logique, puisque cette voie est considérée comme étant la réalité. On les incite à re~compenser leur Moi. Autrement dit à réintégrer un état d’existence qui leur a toujours plus ou moins répugné. On procède à une espèce de rafistolage du Moi, de rapiéçage de la personnalité et on pousse l’individu dans la fosse aux lions avec des paroles d’encouragement. Comme les lions, qui errent dans la jungle sociale, sont toujours aussi féroces, le rescapé nanti de sa pauvre personnalité, de son Moi à l’équilibre chétif vacille et s’effondre à la première difficulté sérieuse. Il est bien évident qu’un tel procédé « thérapeutique » ne peut avoir un effet bien profond et bien durable. Or, si l’on ne veut pas se borner à déplacer le malade d’un état de déséquilibre confirmé vers un état d’équilibre en perpétuelle instance de rupture il est clair que l’on doit user d’un autre procédé. L’histoire clinique des névropathes n’est qu’une succession de passages de la compensation à la décompensation et inversement jusqu’à ce qu’ils s’enlisent définitivement dans leur marasme mental. Pour mettre un terme à ces transformations il importe de reconstruire le Moi, de re~composer les éléments fonctionnels normaux de sa physiologie. Et cela ne peut s’effectuer que par un enseignement spirituel approprié qui assure à la personne la re~compréhension de la nature réelle de son être. Celui qui enseigne, dans de telles circonstances, doit se présenter tel un donneur universel. S’il est attaché à une religion, à une secte, à un groupe quelconque il est évident que ce qu’il enseignera portera l’empreinte de la religion, de la secte ou du groupe et se développera dans les limites de ce qui y est admis. Dès lors, on ne pourra atteindre que certaines personnes car toutes ne peuvent pénétrer dans la même secte ou adhérer à la même religion. C’est là une exigence très stricte et rarement respectée de la condition d’enseigneur. Ce qu’il convient alors d’enseigner ce sont donc les éléments de Sagesse, éléments qui ne sont de personne et d’aucune époque, qui ne connaissent pas la limitation et que chacun peut retrouver pour autant qu’il accepte, par la méditation et l’intuition, de remonter aux Sources de son être.

Cette rapide esquisse autorise l’énoncé de quelques conclusions qui ont un intérêt pratique. Considérer l’angoisse, les manifestations névropathiques comme une « régression », comme « un retour au stade infantile » ne peut se faire qu’en admettant que l’adulte a formé et développé normalement chacune des fonctions de son Moi. Or, nous avons constaté, qu’en réalité, le Moi reste généralement in~formé parce que déformé. Cette in~formation, d’ailleurs, est ressentie par la personne sous une forme qui n’est pas pleinement consciente car non analysée, mais comme une influence génératrice de malaise vague, d’appréhensions mal définies, de gêne physique et mentale qui ne peuvent entrer dans aucun cadre nosologique. Ce sentiment d’in~formation crée, en effet, un état de crainte, une sensation de danger toujours imminent. Aussi, lorsque la personne ne réussit plus à compenser les constructions négatives de son Moi, plutôt que de rester dans le vague, dans l’imprécis, dans l’indéterminé, elle concentre son insécurité et son impuissance, les cristallise dans un élément anxiogène bien défini. La phobie, la névrose qui en résultent, sont donc, en fin de compte, une délimitation nette de l’angoisse sur un objectif concentré, aux contours bien nets. Ainsi considérés, la névrose apparaît comme un nouvel essai de compensation, un nouvel effort de rééquilibration, mais sur le plan du pathologique. Alors que la compensation de l’adapté social prenait l’aspect d’un élargissement toujours plus grand du Moi et d’une accumulation toujours plus importante de ses « acquisitions », la compensation du névrosé, de l’inadapté social, procède, selon une tendance inverse, par le resserrement du champ d’existence de l’individu, par son repliement sur lui-même. L’adapté cherche à conquérir le Non-Moi pour l’asservir, le réduire â l’impuissance et élargir ainsi ses frontières ; le névrosé, lui, par un mouvement concentrationnaire s’enferme derrière les murailles de sa forteresse et s’abandonne aux volontés de sa phobie. Il y trouve une sécurité négative en ce sens que pour lui, supporter les méfaits d’une phobie bien connue vaut, en définitive, mieux que de trembler devant la meute des peurs que suscite l’immensité ténébreuse du Non-Moi.

Les difficultés que l’on rencontre habituellement à dépasser les limites de l’ego relèvent, avons-nous dit, de caractères qui, par leur présence rendent le dépassement du Moi, techniquement irréalisable. Maintenant nous savons que l’in~formation du Moi constitue une entrave évidente, un obstacle insurmontable aussi longtemps que l’in~formation demeure. Le Moi in~formé (dévalorisation, insécurité, dépendance) ne peut s’acheminer que vers la décomposition (a~valorisation, a~sécurité, impuissance). Il est hors de la trace qui se dirige vers la dissolution du Moi et la réalisation de l’être. Par conséquent, avant de se préoccuper de dissoudre ou de dépasser son Moi, il importe de le former. Cela doit être parfaitement compris. Et pour savoir si son propre Moi est formé ou non il convient de s’analyser, de procéder à la connaissance de soi. Sinon toutes les tentatives seront vaines quand elles ne seront pas tragiques. Car celui qui se propose de dissoudre son Moi-informé, cessant de le compenser, sombre dans les névroses et les psychoses.

Parler de la formation du Moi fonctionnellement normal chez l’enfant cela revient à aborder tout le chapitre de l’Éducation. Nous nous bornerons aujourd’hui à affirmer que la loi fondamentale sur laquelle doit reposer toute l’éducation de l’enfant et la construction équilibrée de son Moi est la suivante : Avant que de submerger l’enfant des flots d’un savoir intellectuel il doit recevoir un enseignement spirituel. L’enseignement intellectuel n’apporte aucune valeur profonde dans lesquelles l’enfant peut puiser le réconfort et la sécurité. Il n’y trouve qu’éléments étrangers à son être qui développent son sentiment de dépendance à l’égard de forces obscures et amorcent sa dévalorisation. L’enseignement spirituel trouvera une résonnance dans son affectivité, l’aidera à s’épanouir dans un climat de confiance, donc de sécurité, lui donnera une notion de la valeur de toutes choses et de sa valeur propre, valorisation d’autant plus naturelle si on lui apprend à voir l’amour et l’harmonie au travers de la confusion de ce monde, autrement dit, si on lui apprend à voir la lumière dans les ténèbres, l’ordre dans le désordre ; si on lui donne la certitude dans un monde qui n’est sûr de rien. Au même titre que l’enseignement spirituel donne à l’enfant un équilibre intérieur qui, par la suite, lui permettra de répondre raisonnablement aux appels du monde extérieur, de même l’adulte au Moi in~formé ne peut reconstituer un Moi normal autrement que par le moyen d’un semblable enseignement. Le remède est unique, aussi bien pour la prévention que pour la guérison. Mais il est utile de préciser un point afin d’éviter tout malentendu. Lorsque nous parlons d’adapté social il faut entendre l’homme considéré comme socialement adapté. Mais, en fait, aucun homme n’est réellement et complètement adapté. L’adaptation est, sans doute, le but postulé par l’éducation mais ce but reste, en vérité inaccessible. On trouve en chaque homme un quantum d’inadaptabilité et la personne se définit, à ce sujet, par un certain coefficient d’irréductibilité à une complète adaptation.

Le Dr Selye a étudié « les Maladies de l’Adaptation » mais c’est, en réalité, le quantum d’inadaptabilité qui explique ces maladies. Car dans la mesure où l’homme s’adapte il peut compenser son déséquilibre menaçant. Mais en chacun des points de son développement son coefficient d’irréductibilité établit une marge infranchissable entre son degré d’adaptabilité et l’adaptation postulée par ce stade d’évolution. C’est cette résistance permanente à l’adaptation qui est une source de tension génératrice de déséquilibre psychosomatique. Qu’est-ce qui, en l’homme, oppose une telle résistance sinon sa composante spirituelle, le noyau d’essence divine qu’il porte en lui ? Dans l’effort d’adaptation sociale l’homme est écartelé entre deux filiations. La filiation qui le lie à la pensée divine qui l’a conçu et la filiation par laquelle chacun se lie à la masse des arbitraires et des conventions sociales. Si nous consacrons notre énergie à fortifier cette filiation illusoire nous nous plaçons en état de déséquilibre mortel et nous resterons en quelque manière inadapté. Mais si nous conservons dans notre conscience la vision claire de notre filiation réelle nous n’aurons plus à lutter contre la force contrariante de notre coefficient d’irréductibilité car pour nous ne se posera plus le problème de l’adaptation mais simplement celui d’intégrer ce monde social dans notre compréhension du monde en général.

En d’autres termes le processus d’adaptation n’est rien autre que la substitution aux lois de la Vie par des lois propres à une forme particulière d’existence. C’est précisément le désaccord entre la formule de la Vie et celle de l’existence sociale qui introduit la perturbation dans la personne. Mais si à l’effort d’adaptation on substitue celui de compréhension on sera alors en mesure de faire coïncider les deux formules ou plus exactement d’extraire la formule de l’existence directement de celle de la Vie. Notre comportement, nos pensées seront, de ce fait, conditionnés non pas par des données arbitraires empreintes d’hostilité parce que marquées du sceau de l’Ignorance et de l’Incompréhension mais par les prescriptions de la Sagesse. Nous pourrons nous déployer dans le milieu social et nous y épanouir non parce que nous nous y serons adaptés mais parce que nous y manifesterons et transposerons les enseignements puisés à l’écoute de la Voix intérieure. Et le « milieu social », à la limite, disparaîtra dans la mesure où chacun d’entre nous manifestera la Vie dans son existence.



[1] « L’angoisse et la pensée magique », p. II. Dr Charles Odier, Delachaux et Niestle, Neuchâtel.

[2] Id. p. II.