Wei Wu Wei : L’Innommable


25 Mar 2013

(Revue Être. No 1. 1ère année. 1973)

 L’Innommable 

Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir à discuter,

Étant donné que rien que l’apparent ne peut paraître ?

Vouloir objectiver la source de l’objectivité,

Laquelle, comme telle, ne pourrait pas être un objet,

Comment cela réussirait-il ?

La subjectivité ne pourrait jamais être un objet

De la subjectivité qu’elle est.

Et parler, écrire, penser au sujet de la non-objectivité

Ne pourrait jamais être autre chose que cela !

C’est pourquoi Lao Tze nous dit que le Tao qui peut être nommé

N’est pas Tao.

*** ***

Dialectiquement

« La perception que sujet et objet ne différent pas amènera à l’apercep­tion par laquelle vous vous éveillerez à la vérité de ‘Ch’an’« 

(Huang Po, Wan Ling Record 26).

S’il y a absence, il faut qu’un objet soit absent d’un point quelconque, et de ce fait tel objet est aussi potentiellement présent.

S’il y a présence, il faut qu’un objet soit présent à un point quelconque, et de ce fait, tel objet est potentiellement absent.

Ainsi, tout objet, comme objet, doit nécessairement être potentiellement soit présent, soit absent.

Mais tel objet, pour qu’il soit ou absent ou présent, doit avoir une coordonnée en fonction de laquelle il est l’un ou l’autre, et cette coordonnée doit elle-même être présente en fonction de l’objet. Alors, étant présente, elle devient une « présence » en relation avec l’objet qui est connu. Sans une telle coordonnée l’existence de l’objet ne pourrait pas être établie.

Mais telle coordonnée ne pourrait être que le sujet « connaissant » l’objet et, partout où l’objet peut être perçu, là, son sujet est obligatoirement présent et, partout où l’objet n’est pas perçu, là, son sujet est obligatoirement absent. La présence ou l’absence de l’objet dépend, donc, entièrement de celui qui le perçoit.

Est-ce qu’il pourrait être censé exister sans sa coordonnée, ce qui voudrait dire également, pourrait-il exister sans son sujet ? Etant ni présent ni absent par rapport à quelqu’un qui le perçoit, que pourrait-il être ? Son existence ne pourrait en aucune façon être maintenue. Il s’ensuit que c’est le sujet, non pas l’objet, qui est soit absent soit présent.

Il ne peut donc pas être affirmé que l’objet existe sans le sujet qui le perçoit. Mais quelle évidence y a-t-il, ou pourrait-il y avoir, pour affirmer l’existence d’un sujet qui perçoit indépendamment de son objet perçu ? L’existence apparente ou supposée de chacun dépend de l’existence apparente ou supposée de l’autre. Donc, comment objet et sujet pourraient-ils être différents, étant donné qu’ils sont mutuellement interdépendants dans leur « existence » supposée ? Ne devons-nous pas inévitablement demander quelle évidence il y a, ou pourrait-il y avoir, pour l’existence apparente ou supposée de l’un ou de l’autre ?

Est-ce que deux inexistences interdépendantes peuvent faire un « existant », sans parler de deux ? Deux absences ne font pas une présence, ni deux présences une absence. Si l’objet et le sujet ne sont pas différents c’est parce que ni l’un ni l’autre n’a d’existence indépendante qui pourrait les rendre soit différents, soit une unité objective qui serait de ce fait toujours relative.

Ce que chacun relativement pourrait être – absolument – ne serait pas soit « existant ou inexistant », soit « ni existant ni inexistant », les idées d’un « sujet et d’un objet » étant des concepts relatifs.

Il s’ensuit que ce qui les conçoit est tout ce qu’ils pourraient être absolument, et pour le « concevant » il n’y a pas, et ne pourrait jamais y avoir, un nom, parce que les noms sont des concepts objectivés exprimés en langage relatif. Mais tout être sensible, en étant sensible, représente ce qu’absolument il EST.

Note : Métaphysiquement, tout comme la « forme et le vide » dans le Sutra du Cœur (Hridaya Sutra), « l’objet et le sujet » ne sont que leur absence mutuelle relative, dont il résulte que pour chacun il peut être dit qu’il est l’autre absolument.

*** ***

Le mécanisme de réintégration

Quand je perçois comme « moi » – n’importe où, quand, ou quoi je parais être – je suis ce « mental » relatif dans lequel l’univers objectivement paraît.

Je perçois comme sujet relatif par l’intermédiaire de son objet phénoménal, lesquels constituent la pseudo-entité qui s’appelle moi.

Cette compréhension peut être considérée comme étant la base de l’intégration, ce qui implique la réintégration du sujet relatif avec ce qu’il est.

Puisque le sujet est relatif à son objet, seulement l’abolition de cet objet peut libérer son sujet relatif, lequel affranchi de la servitude de la relativité et perdant de ce fait sa fonction, se trouve réintégré et redevient absolu.

Et c’est en reconnaissant la phénoménalité de mon moi objectif comme apparence spatio-temporelle – c’est-à-dire une pseudo-entité étendue dans l’espace-temps – que, comme sujet relatif, automatiquement je retrouve ma liberté absolue.

*** ***

Deblayer le terrain

I.

Si nous pouvons oublier, ou ignorer, ce que nous ne sommes pas, nous trouverons que nous sommes ce qu’en effet nous avons toujours été.

Nous ne pouvons pas trouver ce que nous sommes – parce que cela est ce que nous sommes et non pas ce que nous ne sommes pas.

Nous ne pouvons pas non plus connaître ce que nous sommes, parce que nous ne sommes pas quelqu’un d’autre pour pouvoir nous connaî­tre.

Que pourrait-il y avoir à rechercher, que pourrait-il y avoir à trouver ? Nous ne sommes pas double pour que l’un de nous puisse rechercher et trouver l’autre ! Pour jouer à cache-cache il faut être deux.

Par conséquent chaque fois que nous recherchons ce-que-nous-sommes ce ne peut qu’être ce-qui-est cherché qui est en train de rechercher ce­ qu’il-est-lui-même. A-t-on déjà vu un chaton réussir à rattraper sa pro­pre queue lorsqu’il tourne en rond ?

Toutefois étant donné que – absolument – il ne peut y avoir une entité relative, ni à chercher ni à trouver, tout ce qui peut être aperçu est `d’être conscient’ de ce qui, dans la relativité de l’espace-temps, est connu comme `le cherchant’. Mais `chercher’ est lui-même un concept dans l’espace-temps, dont la contrepartie conceptuelle est `trouver’, la négation mutuelle des deux ne laisse rien à être recherché ni trouvé. Et `d’être conscient’ de l’absence totale de la relativité est ce qui est indiqué par le symbole verbal qui s’appelle `l’Absolu’.

II.

Puis-je être ce que je suis ?

Sûrement pas ! Comment pourrais-je ?

Pas vous ! Ce que je suis.

C’est bien ce que j’ai dit.

Comme vous pouvez être pénible ! Je ne parlais pas de vous mais de moi-même.

Il n’y a pas de telle entité — Cela n’est qu’une image dans le mental.

Eh bien ! Mais je ne veux discuter de cela.

Vous ne pouvez l’éluder : vous l’êtes déjà.

Alors, bien; est-ce que je peux l’être ?

Étant donné que vous l’êtes déjà, qu’est-ce qu’il y a à l’être ?

Donc ‘être’ c’est `étant’ ?

Précisément; toute espèce d’action aurait besoin de quelqu’un pour l’accomplir.

Et `étant’ est une action ?

S’il n’était pas un concept de `faire quelque chose’ vous n’auriez pas posé cette pseudo-question.

`Étant’, donc, est obligatoirement une action ?

C’est un concept, un mouvement dans le mental. De plus il a besoin de la durée dans l’espace-temps conceptuel !

Ainsi je ne peux `être’ ce que je suis ?

Ce que je suis n’a aucun besoin `d’être’ !

Tout simplement, je, forcément, suis ?

Faut-il le penser, encore moins le dire ?

Alors je ne suis rien ?

Pas du tout !

Ainsi je dois être quelque chose. ?

Ni rien ni absence de rien.

Simplement être je’ ?

Certainement pas !

Pourquoi cela ?

Toutes les façons `d’être’ sont nécessairement des concepts de quelque `chose’, étendus conceptuellement dans l’espace et dans la durée.

Un concept ne peut-il suggérer ce qu’il n’est pas ?

Négativement, oui; autrement les mots n’auraient aucune utilité dans la métaphysique. Mais tout `être’ implique quelque `chose’ qui est censé exister.

Mais—absolument—je dois `être’ !

Non pas si vous le croyez.

Pourquoi pas ?

Parce que si vous le `croyez’ c’est une entité que de le croire étendu conceptuellement dans le `temps’ et dans `l’espace’ !

Impossible de vous parler ! ! Impossible d’avoir une réponse !

Dans l’Absolu, bien sûr; autrement il faudrait qu’il y ait une `réponse’ et quelqu’un pour la donner.

Et il n’y en a que dans la relativité ?

Enfin ! I1 ne peut y avoir une réponse relative à une question qui, elle, n’est pas relative.

Mais vous venez d’admettre qu’un concept négatif peut suggérer ce que lui-même n’est pas.

C’est parce qu’un concept, étant relatif lui-même, est relatif à ce qu’il est absolument.

Donc, un concept quelconque peut être vrai ?

Absolument, oui; relativement, non.

S’il en est ainsi, dans lequel réside sa vérité ?

Relativement par la négation mutuelle de ses facteurs relatifs. Absolu­ment dans l’aperception qui résulte de cette négation-comme-telle.

Telle aperception est-elle pour ainsi dire fondamentale ?

Absolument ultime et `ultimement‘ absolue.

Pourquoi en est-il ainsi ?

Parce qu’alors aucune trace de relativité ne peut subsister.

Ce qui laisse l’Absolu absolument présent ?

Ni présent ni absent—parce qu’eux aussi sont relatifs.

Par exemple … ?

« Je ne suis ni ne suis pas ».

Ce qui veut dire … ?

Ni aucun en l’absence d’aucun.

Ce qui est inconcevable ?

Ce peut-il ?

Sûrement pas. Cela le révèle donc ?

Je ne le crois pas.

Alors qui le permet ?

La frustration qui en résulte, peut-être ?

C’est-à-dire l’échec ?

Échec ou succès de quoi ?

De ce qui essayait de concevoir.

Il n’y avait pas d’entité pour faire cela !

Qu’est-ce qu’il y avait donc ?

N’y avait-il pas un acte d’essayer dans l’espace-temps supposé ?

Oui.

Essayé par quoi ?

Ce qui a échoué.

Il y avait un acte d’échouer dans l’espace-temps ?

Je l’étais.

………………………………………………………………………

Pourquoi ne répondez-vous pas ?

Un `vous’ ne peut pas.

Pourquoi pas ?

Parce qu’un `vous’ quoi qu’il soit, étant objet, est toujours étendu conceptuellement dans l’espace-temps.

Et alors ?

Parce que seulement je suis—n’importe qui représente ce qu’objecti­vement je suis, c’est-à-dire assujetti à l’extension spatio-temporelle.

C’est cela la relativité ?

C’est cela la relativité.

Mais la relativité est tout ce qui est relatif à l’absolu !

Tout ce qui est relatif à l’absolu l’est par suite de l’extension concep­tuelle en contraste avec celle de son opposé.

Mutuellement interdépendantes dans leur extension conceptuelle ?

En effet.

Et leur négation mutuelle abolit leur extension mutuelle ?

Inévitablement.

Ainsi c’est l’abolition de l’extension conceptuelle dans l’espace-temps qui abolit la relativité ?

Indubitablement.

En révélant ce-que-nous-sommes, intemporel, infini, vide dans la non-extension, ainsi absolu ?

Aucun commentaire.

Pourquoi donc n’enseignez-vous pas cela ?

Je n’enseigne rien. Que pourrait-il y avoir à enseigner ?

Pourquoi d’autres ne l’enseignent pas ?

L’aperception ne peut pas être enseignée, et l’enseignement relatif est asservi par la tradition.

L’enseignement traditionnel est donc, diffus et confus, compliqué et étouffé par un vocabulaire défunt et de concepts dépassés.

Je m’incline.

Tandis que cette façon de le révéler est simple, claire et évidente.

Je me prosterne.

Que faire ?

Appréhendez l’extension—cela doit suffire.

Non-étendus, nous pouvons `être’ ?

Non-étendus dans l’espace-temps conceptuel, nous ne pouvons pas ne pas `être’ — parce que nous SOMMES.

*** ***

La voie immanente

« Aucun `passé’ n’est passé, aucun ‘présent’, n’est présent, aucun `futur’ ne pourrait être à venir ». Celle-là est une légère mais plus nette `reverbalisation’ de l’excellente traduction de John Blofeld de la dernière exhortation de Huang Po à la fin du Wan Ling Record, ch. 55, p. 131 (Rider and Co).

En somme, l’aspect temporel de la vie est fictif, tandis que ni « mouvement’ ni `changement » ne pourraient jamais avoir aucun degré de validité (prouvé dialectiquement par Seng Chao) mais l’appa­rence de `vivre’ semble résulter.

Est-ce que cela ne dit pas tout ? N’est-ce pas assez ? Sommes-nous trop conditionnés superficiellement dans l’ignorance de notre conditionnement — pour nous permettre de Regarder directement du Mental-Entier et pour apercevoir la vérité si simple et si évidente que ceux qui savaient ont essayé de révéler ?

Étant donné que les faits peuvent être regardés en face, quel besoin pourrait-il y avoir de consacrer nos `vies’ à essayer de les circon­venir ?

II

Comment l’illusion se produit-elle ? Chaque `geste’ a lieu maintenant, chaque `endroit’ est ici, chaque `objet’ est ceci, de tels faits évidents, les concepts conditionnés de la spatialité-temporelle produisent l’illusion de `mouvement’, de la `durée’, et du `changement’. Lorsque nous nous éveillons des rêves (dans le sommeil) nous ne croyons plus à ce que nous avons rêvé, il en est de même quand nous nous éveillons du songe `vécu’.

Pourquoi donc sommes-nous si peu à croire cela ? Parce que nous essayons de ‘croire’ — et ne réussissons pas ? Inévitablement si nous essayons. Il ne peut pas être `vu’ — il n’y avait rien d’objectif pour être `vu’. Il n‘y a besoin que de REGARDER.

N.B.: Comme au cinéma, du reste : chaque mouvement est une `photo’ indépendante (un `maintenant’) : on nous fait `marcher’ là aussi !