Étienne Wolff : L’Intention cachée


11 Jun 2014

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

Étienne Wolff (1904 – 1996) est un biologiste français, spécialiste d’embryologie expérimentale et tératologique.

Il est évident que les scientifiques ne peuvent se prononcer sur le plan philosophique ; ils doivent observer et interpréter les faits au niveau des phénomènes, et non sur un plan qui les transcende. Ils ont le droit d’avoir leurs idées phi­losophiques et religieuses, mais ils n’ont pas le droit de les faire peser sur les travaux scientifiques.

Ceci étant posé, je voudrais com­menter pour vous ce que j’entends par « l’œuf matérialise une intention ». Pour un scientifique objectif, qui ne considère que la réalité présente, l’œuf n’est rien d’autre qu’une grosse cellule, qui se résout en un noyau, un cyto­plasme, des réserves plus ou moins importantes.

Il n’est rien de plus que cela en apparence, c’est-à-dire quelque chose d’assez simple. Aux stades suivants, les embryons sont un peu plus complexes, mais bien loin encore de la réalité de l’organisme complet. Chaque stade est de son temps, et rien de plus. Mais nous savons, car nous avons ob­servé maintes fois le devenir d’un œuf, qu’il représente bien plus que cela, qu’il est un mécanisme monté, qu’il est chargé d’avenir. Sous son aspect simple, on devine une extrême complexité. Un em­bryologiste, dont les facultés se­raient limitées à étudier le pré­sent, ne pourrait jamais imaginer la richesse de l’œuf.

Mais, comme nous connaissons l’avenir, grâce à notre expérience, nous ne pouvons pas ne pas pro­jeter le présent vers le futur, ou ré­ciproquement enfermer le futur dans le présent, Voilà pourquoi l’œuf est une « intention », il ne se suffit pas à lui-même, il ne s’expli­que pas par son devenir. Une in­tention de quoi ? Une intention de construire un organisme, conforme à un genre, une es­pèce, un individu. Nous ne nous demandons pas de qui vient l’in­tention. On peut à la rigueur ima­giner que l’œuf a une sorte de conscience obscure de ce qu’il doit réaliser, encore que le facteur psychique n’appartienne plus au plan de l’expérience. Nous devons admettre que chaque état explique et détermine le stade suivant, et qu’à chaque moment suffit sa peine. Mais il est bien diffi­cile de ne pas reconstituer l’en­chaînement de tous les stades et de ne pas concevoir que l’œuf, l’embryon, représentent plus que ce qu’ils sont au moment présent. Les choses sont encore plus nettes si l’on envisage le devenir de l’es­pèce, la phylogénie, au-delà des ontogénies individuelles.

On voit alors les générations suc­cessives se relayer, faire en quel­que sorte « la courte échelle » pour réaliser des formes nouvelles, une espèce d’idéal (ce terme n’a au­cune « intention » finaliste) qui est en fin de série.

Il semble qu’il y ait une sorte de conscience obscure, de tentative sourde de faire quelque chose de mieux ou simplement de nou­veau, ou encore d’inévitable. Je sais ce qu’il y a d’équivoque dans un tel mode d’expression.

On n’est pas éloigné de cette for­mule de Wintrebert, vide de sens, à mon avis : « la genèse du vivant par lui-même ». Mais il faut remar­quer que presque toutes les classes de Vertébrés ont « cher­ché » à réaliser un organisme vo­lant, que les Reptiles l’ont tenté de bien des manières et y ont échoué, jusqu’à ce que les oi­seaux aient réalisé un type par­fait. Les Mammifères, eux aussi, s’y sont essayé et ont trouvé une for­mule assez satisfaisante, celle des Chéiroptères, jusqu’à ce que l’homme en ait trouvé une toute différente et à peu près parfaite qui s’inscrit aussi dans l’évolution, Je dois m’excuser ici, en tant que scientifique, d’employer un lan­gage en apparence finaliste.Il est peut-être dans les termes, mais non pas dans l’esprit. Il y a dans tout être une tendance à réaliser un mieux-être, peut-être par une sorte de volonté obscure, peut-être simplement en pro­fitant de transformations surve­nues par hasard, et qu’accumule l’espèce. Mais ceci nous mènerait très loin.

Par un singulier virage certaines données récentes paraissent confirmer cette notion d’inten­tion. Ce sont les recherches de Biologie moléculaire. Elles nous parlent de « programmes » inscrits dans la cellule œuf, de codes, de codons, qui en sont les éléments, et même de ponctuations entre les éléments du programme ins­crit dans l’ADN des chromosomes, Ainsi le programme serait écrit, dès le début de l’ontogenèse, dans les noyaux des cellules, à la manière des enregistrements des cartes perforées de l’informati­que. Il n’est pas seulement ques­tion de programme et de code, mais encore de transcription, de déchiffrage, de traduction des messages transmis du noyau au cytoplasme. Ainsi quelque chose existerait déjà dans l’œuf, qui matérialiserait l’avenir sous une forme concrète, et qui correspon­drait à cette « intention » que j’ai in­voquée. Que ces notions puissent être considérées par les uns comme purement mécanistes, par les autres comme finalistes, cela n’a rien d’étonnant : car c’est le plan même de l’orga­nisme qui est présent sous une forme concentrée, télégraphi­que, et qui se déroule suivant un mécanisme monté dans le temps et dans l’espace.

Et l’on pourrait appliquer au déve­loppement de l’espèce ce qui est valable pour l’individu. Cela aboutit à un déterminisme rigoureux, et presque à un fatalisme, dont l’expression la plus rigide se­rait que tout est décidé irrémé­diablement dès l’apparition du premier et du plus simple organisme vivant dans l’Univers. L’on s’en remet aux variations du mi­lieu, aux mutations apparues par hasard, pour moduler le mode d’apparition de ce qui est déjà en quelque sorte prédestiné : sim­ples broderies autour de lignes déjà tracées.

Telle est, à mon sens, la con­ception vers laquelle on s’oriente, si l’on pousse à fond les choses. Ainsi l’on verrait renaître les discus­sions autour d’une sorte de doc­trine de la « prédestination ».

Que des scientifiques mécanistes ou des théologiens puissent y trouver des satisfactions, cela ne me surprend pas. Mais l’aspect fi­naliste de la biologie moléculaire, encore qu’elle s’en défende, ne peut non plus échapper ni aux uns ni aux autres. Un programme, un plan préalablement tracé, n’est-ce pas là l’expression d’une « intention » ? Un mécanisme inexorable, un finalisme déguisé, telles sont les deux voies possibles de la biologie moderne, parties des mêmes données.

C’est pourquoi il est impossible de se prononcer sur le plan méta­physique qui est inaccessible à l’expérience. J’ai voulu seulement traduire un ensemble de faits, en montrant qu’ils peuvent apporter des arguments à des théories ad­verses.

Et c’est pourquoi vous avez plei­nement raison quand vous dites qu’il ne faut pas mêler les genres, et que l’on ne peut attendre que confusion si l’on essaie de tirer di­rectement des conclusions méta­physiques et religieuses de l’ordre des faits scientifiques.