Pierre d’Angkor : L'intuition, instrument de notre progrès spirituel et moral


06 Jun 2008

(Revue Spiritualité Numéros : 14 et 15, Janvier – Février 1946)

La sagesse et la science poursuivent le même but, dit-on souvent. Elles recherchent la Vérité. Oui mais ce n’est pas la même Vérité! Entre la sagesse et la science, il y a d’abord une différence de niveau dans la connaissance : il y a ensuite une différence d’instrument utilisé pour atteindre à cette connaissance.

Je dis d’abord une différence de niveau. La sagesse perçoit la vérité d’une attitude telle qu’elle permet de l’embrasser d’un seul regard dans son aspect total, unitaire, en mettant chaque chose à sa juste place, tandis que ce sont des vérités multiples et différentes que découvre la science. Mais la Vérité est une dit-on. Oui, mais précisément, la science ne découvre pas cette Vérité une ; elle découvre des vérités multiples, sans lien apparent entre elles.

Essayons d’illustrer ceci par un exemple.

Si nous faisons l’ascension d’une montagne, nous voyons la terre, les pierres, les rochers, les arbres, etc.; nous distinguons par l’observation tous ces objets que nous rencontrons le long du chemin et dont l’ensemble fait la montagne : mais précisément nous ne pouvons guère voir la montagne dans son ensemble. Nous ne voyons celle-ci que quand nous sommes parvenus au sommet. Alors nous dominons l’ensemble des choses particulières que nous avons rencontrées au cours de notre ascension; nous voyons cette unité de la montagne formée de tant de choses différentes. Cet exemple nous donne une image de la différence qu’il y a entre la Vérité une et les vérités particulières qui la composent. La Vérité une, dans sa totalité complexe, est l’objet de la sagesse : les vérités particulières — les pierres, les rochers, les arbres, etc. — l’objet de la science.

Mais il n’y a pas seulement ici une différence de perspective résultant d’une différence de niveau dans l’observation — la différence entre celui qui regarde du sommet et celui qui gravit le versant — il y a aussi, dans les deux cas, la différence dans l’instrument employé par l’observateur. L’instrument de la science est l’intelligence analytique ; l’instrument employé par le sage, l’intuition synthétique.

La science, disons-nous, par l’observation, l’analyse, l’expérimentation, découvre les phénomènes, les classe en des domaines séparés, en induit les lois générales qui les régissent. Mais la science demeure impuissante à aller plus loin, impuissante à relier métaphysiquement les uns aux autres les ordres de phénomènes multiples et divers, c’est-à-dire à découvrir le lien profond qui fait de toutes ces catégories qu’elle distingue, de toutes ces lois qu’elle découvre, un tout solidaire, une unité. La science s’y essaye pourtant car l’homme a soif d’unité — et c’est ce qu’on nomme un peu audacieusement la science synthétique. Mais elle n’y arrivera jamais par sa méthode de division, d’analyse, de classement. Toujours quelque fait nouveau, quelque nouvelle découverte, viendra renverser cette synthèse laborieusement édifiée par elle. Seul, théoriquement, un esprit universel, qui connaîtrait toutes choses et toutes les lois de la nature, y pourrait réussir. C’est dire que nous, pauvres humains, nous sommes loin de compte!

Mais alors, faut-il donc désespérer d’arriver jamais à cette synthèse rêvée, à cette vision unitaire de l’esprit, que notre condition humaine semble nous interdire?

Non, car en l’homme existe en germe, et grandit, une autre faculté, l’intuition, dont philosophes et savants eux-mêmes se plaisent aujourd’hui à reconnaître les mystérieux et merveilleux pouvoirs. Qu’est-ce donc que l’intuition?

Depuis Platon jusqu’à Bergson, les philosophes ont tenté de définir cette puissance spirituelle de pénétration, de perception directe de la vérité qu’est l’intuition alors que par la méthode de l’intellect, nous distinguons entre le sujet connaisseur et l’objet à connaître, le sujet abordant en quelque sorte l’objet du dehors, de l’extérieur ; par l’intuition au contraire sujet et objet se compénètrent, fusionnent, ne forment plus qu’un s’identifiant, s’harmonisant l’un avec l’autre, en vibrant au même rythme.

Parlant de l’intuition, on ne peut dès lors dire d’elle que c’est une faculté objective, comme l’intelligence scientifique par exemple, laquelle s’applique, à l’objet à connaître. On ne pourrait la qualifier davantage de faculté purement subjective, comme l’imagination, qui crée son objet, en dépassant ces deux catégories créés par l’intellect.

Dans l’acte d’intuition, le sujet pénètre la nature spirituelle de la chose à connaître en s’unifiant à elle dans un même synchronisme vibratoire. L’intuition crée donc en nous un sentiment profond du vrai et du réel perçu au plus profond de nous-mêmes comme une harmonie.

On comprend mieux dès lors ce qui différencie la connaissance intuitive de la connaissance ordinaire. Celle-ci se fait par les sens et par l’intelligence. Par les sens d’abord, nous obtenons une perception directe des objets, c’est-à-dire que par la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat nous percevons directement leurs qualités physiques. Par l’intelligence ensuite, nous percevons indirectement ou médiatement ces mêmes objets c’est-à-dire que notre esprit en crée d’abord une ou plusieurs images sur les données fournies par nos sens; puis tire de ces images concrètes une idée abstraite. C’est ainsi qu’après avoir perçu par les sens une, deux, trois, tables déterminées, de formes ou de dimensions semblables ou différentes et en avoir retenu les images, l’esprit se crée en lui-même le concept abstrait de table. Mais ces images concrètes et cette notion abstraite ne sont qu’une connaissance indirecte des objets primitivement perçus par nos sens.

Dans l’acte d’intuition au contraire, nous avons en quelque sorte la perception immédiate de la nature spirituelle des objets considérés. L’intuition se rapproche donc de la sensation en ce qu’elle est comme elle perception directe : elle en diffère en ce qu’elle est perception spirituelle et non purement physique. Elle se rapproche de l’intelligence, en ce qu’elle est comme elle perception spirituelle : elle s’en distingue, parce qu’elle est perception directe et non indirecte — directe parce qu’elle s’unifie avec l’objet au lieu de s’opposer à lui comme le fait l’intelligence.

L’intuition ne doit pas non plus, disons-nous, être confondue avec l’imagination, ainsi qu’on ne le fait que trop souvent. Intuition et imagination sont en effet des pouvoirs tout différents de l’esprit. Un exemple remarquable de cette confusion se rencontre dans un livre que beaucoup de mes lecteurs connaissent sans doute, livre que je ne voudrais pas avoir l’air de dénigrer parce que, par ailleurs, je l’aime et je l’admire beaucoup : Les Grands Initiés, d’Édouard Schuré. Ce sont manifestement des récits imaginatifs et non des vies réelles que décrit l’auteur. Schuré confond, met sur le même plan, intuition, vision psychique ou spirituelle, et imagination. Sa propre imagination crée ces vies d’initiés selon ses conceptions ésotériques et il croit percevoir intuitivement des biographies réelles, historiques.

Je trouve la même confusion encore dans un article récent intitulé : La Science et l’imagination de H. J. Proumen. L’auteur nous montre comment Henri POINCARE, l’éminent mathématicien, découvrit brusquement durant son sommeil les fonctions fuchsiennes après avoir longuement et inutilement recherché la solution du problème et l’avoir abandonnée, l’auteur de l’article commente le fait comme suit : « Les matériaux de son inconscient s’étaient groupés, sélectionnés, triés, sans qu’il y prit garde : son imagination avait travaillé à son insu ». Eh bien, non, ce n’est pas l’imagination, mais une activité superconsciente de l’esprit, très différente de l’imagination. Quelle est donc cette différence?

L’imagination est un pouvoir subjectif d’invention ou de création, tandis que l’intuition est un pouvoir de discernement ou de vision spirituelle. Dans l’imagination, on ne discerne pas la réalité qui est : on en crée une de toutes pièces. L’intuition perçoit ce qui est, l’imagination crée subjectivement (c.-à-d. dans l’esprit) une réalité qui n’était pas avant. On saisit toute la différence.

Essayons d’appliquer ceci à l’art du peintre. Le grand artiste intuitif qui fait un tableau, discerne dans le sujet qu’il reproduit des beautés réelles que le vulgaire ne voit pas. Percevant ces réalités supérieures et les reproduisant, il crée un chef-d’œuvre. L’artiste imaginatif lui, ne perçoit pas nécessairement telle ou telle beauté réelle dans le sujet, mais il en crée de toutes pièces en son esprit et les reproduit en son tableau. L’œuvre du premier artiste révèle donc des réalités qui sont dans la nature et il les interprète d’après sa vision. L’œuvre du second, qui peut être belle elle aussi, reproduit surtout les fantaisies, les créations toutes personnelles de son auteur. Elle révèle moins le sujet même qui est traité dans le tableau que le pouvoir de création imaginative déployé par l’auteur en son œuvre.

Appliquons maintenant cette même différence entre intuition et imagination dans le domaine de la science, car ce serait une erreur de croire que l’intuition n’est valable que dans le domaine artistique ou mystique. La faculté s’appliquera valablement partout. Dans le domaine scientifique nous distinguerons donc également entre intuition et imagination, bien que les deux facultés y rendent, toutes deux, de précieux services.

L’imagination permet au savant de faire d’ingénieuses et audacieuses hypothèses que l’expérimentation doit ensuite contrôler, dont elle doit vérifier si elles sont bien ou mal fondées.

Dans l’intuition au contraire, ce contrôle, cette vérification, ne sont même pas nécessaires. L’intuition permet au savant de voir soudain clairement, lumineusement, la vérité. C’est ce qu’affirment de nombreux témoignages et notamment celui du célèbre physicien A. AMPERE relatant l’illumination soudaine qui lui fit trouver la formule fondamentale de l’électrodynamique, ou bien encore l’expérience citée de Poincaré, apportant avec elle un tel degré de certitude que la vérification ultérieure, faite par acquit de conscience, en devenait inutile et superflue.

L’intuition est, disons-nous, une faculté qui peut s’appliquer à tout, aussi bien au domaine positif de la vie quotidienne que pour les plus grandes envolées de l’esprit, dans les domaines artistiques, scientifique et mystique. L’intuition est perception directe, immédiate, des êtres et des choses : elle nous révèle en tant que vision suprême, leur unité cachée. Voilà pour sa nature.

Voyons maintenant quel mécanisme préside à l’éclosion de cette mystérieuse faculté.

L’intuition ne peut naître qu’en unifiant en nous après les avoir purifiées ces deux facultés du moi qui trop souvent s’opposent ou demeurent étrangères l’une à l’autre : je veux dire la raison et le sentiment, l’intelligence et le cœur. PASCAL se plaisait à souligner l’opposition entre les deux, dans sa phrase célèbre : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Mais ce n’est jamais en les opposant que l’intuition véritable pourra surgir en nous. Le philosophe GUYAU insistait donc justement sur la nécessité d’annuler ce divorce entre le cœur et la raison quand il écrivait que « la pensée humaine doit être aimée pour être comprise ». Et ce n’est pas seulement la pensée humaine mais tout le réel qui ne peut être vraiment compris sans cette intime collaboration du cœur et de l’esprit : car s’il faut aimer pour comprendre, il faut tout aussi bien comprendre pour aimer. Aussi BERGSON définissait-il justement l’intuition comme « une sorte de sympathie intellectuelle par laquelle en se transporte à l’intérieur des objets… » Sympathie intellectuelle, c’est bien, on le voit, l’union de deux puissances!

Nous disons donc que pour que l’intuition puisse naitre, il nous faut développer conjointement l’intelligence ou la raison, d’une part, le cœur ou la sensibilité, de l’autre. Il nous faut au préalable les purifier de leurs souillures — les préjugés pour l’intelligence, les mauvais sentiments pour le cœur — puis les porter à un degré de tension extrême, et tenter de les harmoniser, c’est-à-dire de les unifier dans la poursuite de la vérité recherché. Enfin, après avoir réalisé tout cet effort et cette tension, il faut savoir au contraire s’arrêter, suspendre toute cette activité consciente, lui imposer le silence. Il s’opère alors — chose étrange — une sorte de maturation obscure, silencieuse : l’activité consciente suspendue se poursuit à notre insu dans notre inconscient. Ce travail secret peut se prolonger quelque temps, puis brusquement la lumière de l’intuition surgit. Le vieux PLATON nous décrivait déjà ce processus il y a 2500 ans, dans sa septième lettre : « Il faut une longue intimité avec l’objet de la connaissance, nous dit-il, et un effort assidu pour en pénétrer le fond. Alors il semble qu’une étincelle jaillisse et allume dans l’âme une lumière qui, dès lors, s’entretient d’elle–même ».

Les modernes n’ont fait que confirmer par leur expérience propre les dires du vieux philosophe grec. Goethe a écrit : « Tout ce que nous appelons inventer, découvrir, au sens le plus élevé, est la réalisation représentative d’un sentiment original de la vérité qui, après s’être longuement développé en silence, se manifeste inopinément avec la rapidité de l’éclair, en donnant naissance à une idée féconde ». SHOPENHAUER est plus explicite encore : « Nos pensées les meilleures, dit-il, se présentent subitement à notre esprit comme une inspiration et sont évidemment les résultats d’une longue méditation dont on n’a pas conscience ». Et, chose curieuse, il assimile cette transformation inconsciente de nos pensées au fond de nous-mêmes à celle de nos aliments dans notre corps.

Parmi les savants modernes, Henri POINCARE que j’ai cité, reconnaissait également que « les apparences d’illumination subite » n’étaient que « les signes manifestes d’un long travail inconscient antérieur ». Dans la relation de son cas particulier, il dit pourtant : «… l’idée me vint, sans que rien dans mes pensées antérieures parût m’y avoir préparé ».

Ecoutons le témoignage d’un autre mathématicien, Paul PAIN-LEVE : « Depuis des années, dit-il, je m’acharnais sur le problème des équations différentielles. Parvenu à un certain point je m’arrêtai, ne pouvant aller plus loin. Henri Poincaré qui suivait mes recherches, m’avait dit : « Vous êtes arrivé devant un obstacle infranchissable ». Et en effet j’avais renoncé à le franchir. Or un jour, partant pour Gênes et montant dans le train de Marseille, une soudaine lueur m’éclaira. J’avais résolu le problème! La chance? Mais non. Mon subconscient avait travaillé pour moi tout simplement ».

Le plus souvent l’illumination est donc brusque et soudaine après de longues et infructueuses recherches : parfois au contraire, elle est plus lente et progressive, comme chez l’illustre astronome KEPLER. Dans sa conclusion de l’exposé des trois lois, il écrit : « Depuis trois mois, j’ai vu le premier rayon de lumière; depuis trois mois j’ai vu le jour; enfin depuis peu de temps, j’ai vu le soleil de la plus admirable contemplation ». Le ton du savant, son exaltation, nous montrent que sa vision s’apparente à la vision mystique. Les visions mystiques sont toujours fulgurantes, elles ont une date précise, bouleversent la vie, ébranlent l’être tout entier : c’est, après la contemplation de Kepler, la vision de Descartes, la nuit de Pascal, bien d’autres encore. On dirait que l’individu, dans ses efforts ardents pour hausser sa conscience à un niveau plus exalté, y accède brusquement, après un temps de silence, par l’éveil subit d’une vision nouvelle, d’un pouvoir nouveau de connaissance, quelque chose comme une fenêtre qui s’ouvrirait en son âme sur cette région sublime des vérités éternelles et des lois transcendantes de notre monde.

Et c’est exactement ce que nous suggère aussi un autre savant illustre, le prince Louis DE BROGLIE, lorsqu’il écrivait ces lignes concernant les grandes découvertes : « Tout s’est passé, dit-il, comme si en inventant des conceptions nouvelles, il (le savant) n’avait fait que déchirer un voile comme si ces conceptions enfin atteintes, existaient déjà, éternelles et immuables, dans quelque monde platonicien des Idées-pures ».

Ceci nous ferait ainsi mieux comprendre pourquoi la suspension momentanée de notre activité consciente est nécessaire à la genèse de l’intuition. Nos facultés conscientes — ce que nous nommons la raison et le cœur — sont les facultés du moi, elles appartiennent à notre moi : l’intuition au contraire n’appartient pas au moi. Elle ne naît qu’en celui qui est parvenu à transcender son moi, son ego. Il faut donc imposer silence à l’ego, et à ses puissances pour hausser notre conscience au delà, c’est-à-dire en ce qui est encore pour nous l’inconscient. Alors seulement peut s’effectuer le travail superconscient de l’esprit qui nous apporte sa lumière. N’avons-nous pas éprouvé nous-même combien de fois au réveil, après une longue nuit, des solutions embrouillées nous sont apparues toutes éclaircies ? Mystère de l’inconscient !

Je dis donc que l’unification parfaite du cœur et de l’intelligence ne peut se faire que sur un plan supérieur à notre moi conscient. Voilà pourquoi KRISHNAMURTI, le penseur de l’Inde, parlant de ces choses, non pas théoriquement, comme nos philosophes, mais comme quelqu’un qui sait parce qu’il se tient lui-même à ce niveau supérieur, nous dit avec cette simplicité qui le caractérise : « Penser et sentir sont pour moi la même chose parce que j’ai perdu la distinction de ce que vous appelez la pensée et le sentiment ».

Mais pour en arriver à ce niveau, l’homme, je le répète, doit s’être centré sur un plan supérieur à l’ego, c’est-à-dire sur un plan sur lequel il a dépersonnalisé ses sentiments et universalisé ses pensées, ou, si on le préfère, sur un plan où il a cessé d’être égocentrique pour devenir cosmocentrique. Son pole d’attraction s’étant ainsi déplacé hors du moi, l’individu dépasse sa propre perception psychique et mentale, cessant alors d’opposer son moi à l’univers pour s’unifier au contraire avec celui-ci et atteindre ainsi à la connaissance universelle qui résulte de cette unification même.

Voici donc aussi pourquoi, dans l’ascèse chrétienne, le même enseignement nous est donné au sujet de l’intuition mystique. Seulement le mot Dieu remplace ici le mot univers. L’abbé BREMOND, l’éminent auteur de l’Histoire du sentiment religieux en France, parlant de l’extase des saints, nous dit« qu’elle ne se passe pas plus dans la zone sensible que dans la zone rationnelle ». Bremond cite aussi sur le même sujet le philosophe catholique Maurice BLONDEL, « il importe de se dégager des sens et de l’entendement, d’entrer, par rapport à eux, dans une sorte de nuit obscure qui est la vraie voie de l’illumination véritable et tout le contraire de l’illuminisme ».

L’illuminisme, tel est en effet l’épouvantail de tous les vrais mystiques.

Qu’est-ce donc que l’illuminisme et quels sont ses dangers ?

L’illuminisme, c’est ce que théosophes ou occultistes, appellent la vision psychique ou astrale, vision toujours illusoire et dangereuse, parce qu’elle est le plus souvent viciée, déformée, faussée, par les préjugés de notre ego, c’est-à-dire par nos passions personnelles, nos idées ou nos croyances préconçues, en un mot notre formation mentale propre. Jadis, au Moyen-âge, quand l’Eglise elle-même contrôlait souverainement la foi du fidèle, cette foi commune était une sorte de garde-fou collectif contre les dangers de l’illuminisme, c’est-à-dire contre les écarts ou les erreurs de la raison, les divagations toujours possibles du sentiment. La foi générale maintenait donc en ce temps-là un certain équilibre dans les esprits. Mais aujourd’hui que la foi s’est amenuisée ou même éteinte chez le plus grand nombre de personnes et que l’intuition naissante, qui doit prendre sa place, se traduit chez elles par le truchement d’une pensée libre, ce garde-fou collectif de la foi n’existe plus et chacun n’a plus dès lors pour se garder des aberrations de l’illuminisme, que sa seule raison. Il importe donc que celle-ci soit fortement équilibrée et sainement développée. Il en résulte donc que si dans l’ascèse mystique l’individu doit suspendre parfois pour un temps l’usage de sa raison, jamais pourtant il ne devra consentir à son abdication. En tout domaine, la raison demeure le flambeau mis en nous pour nous guider. Et voilà pourquoi, quelles que différentes que soient les voies que suivent le philosophe, le savant, l’artiste ou le saint, ces voies doivent toutes, aujourd’hui plus que jamais, être des voies d’intelligence ou de raison, et le demeurer, sous peine de verser dans l’illuminisme, c’est-à-dire l’illusion ou la folie. L’extase véritable du saint, le « Samadhi » du Yoguin en union avec la Divinité, ou encore le Bouddha réalisant l’épreuve suprême du « Nirvânâ », assis sous l’arbre « Bô », n’ont rien voir avec l’illuminisme. Ils ne représentent nullement des états purement passifs ou réceptifs d’immersion ou d’absorption béate dans un absolu négatif, mais au contraire l’activité suprême et superconsciente de l’esprit, unifié à l’Activité créatrice. Sans doute, je l’ai dit, de pareils états requièrent l’inhibition momentanée de nos facultés conscientes, mais nullement, je le répète, leur abdication définitive. Nul n’a plus énergiquement prôné l’usage de la raison et du bon sens que le Bouddha lui-même. (Kalâmâ Suta.)

Il semble pourtant que, en ce qui les concerne, la mystique et la théologie catholiques aient laissé subsister ici une certaine équivoque. Les saints semblent, dans l’extase, vouloir rompre définitivement avec leur raison et leur sensibilité. Les auteurs catholiques nous disent que dans le domaine de la foi, comme dans l’ascèse spirituelle, l’homme ne doit plus penser : il doit aimer, il doit agir. Comme si l’amour et la volonté pouvaient suffire pour la conduite du saint, à l’exclusion de sa raison. Et comme si, d’autre part, cet amour divin devait exclure toute sensibilité humaine, ce qui n’est manifestement pas le cas même chez les plus grands saints.

Suspendre momentanément l’activité de la raison et de la sensibilité pour atteindre aux hauteurs de l’extase, ce n’est donc pas supprimer cette activité. Et c’est d’autant moins la supprimer qu’il s’agit au contraire de retrouver en quelque sorte ces deux facultés mais comme transposées sur un plan supérieur, unifiées dans l’acte d’intuition. Bien plus, il importe que nos deux puissances subissent ici un changement complet d’orientation, une véritable transmutation, puisque, orientées naturellement vers le monde sensible, elles doivent l’être désormais vers les mondes supérieurs, vers les mondes invisibles.
Oh ! Je ne sais que trop qu’un tel langage ne peut être entendu par beaucoup.

Il sera rejeté par les jouisseurs qui ne considèrent dans la vie que les plaisirs et les satisfactions sensuelles ainsi que par les pessimistes qui ne veulent voir que les faiblesses et les misères de l’homme. Il sera ridiculisé par les esprits forts qui se piquent de positivisme et de réalisme. Rêveries, divagations, que tout cela ! diront-ils dédaigneusement.

Eh bien non ! Car nous avons ici à leur opposer le témoignage unanime des sages et des saints de tous les temps. Que nous disent-ils eux-mêmes en effet, de cette connaissance qu’ils ont acquise et de leur expérience ? Ils nous disent qu’elles sont en eux le fruit d’un état sublime de la conscience, auprès duquel toute autre connaissance et toutes nos petites certitudes terrestres ne sont rien. Aussi nos philosophes contemporains les plus éminents, un William James, un Bergson, un Keyserling, pour ne citer que les plus connus, reconnaissent-ils tous la haute valeur qu’elle propose à nos méditations. A tous les tournants de l’Histoire en effet, les sommets de l’humanité ne furent-ils pas les grands mystiques ? C’est là un fait que nul ne peut contester et que l’on doit opposer à nos négateurs. Or, ces mystiques furent des êtres comme nous, un peu plus avancés seulement que nous.

Nous sommes peut-être mieux à même de juger maintenant du grand rôle qu’est appelé à jouer dans l’avenir notre faculté intuitive, non seulement pour la connaissance de l’univers mais encore pour l’approfondissement de ces grands problèmes métaphysiques qui, de tout temps, ont angoissé l’esprit des hommes.

Pour la connaissance de l’univers d’abord, disons-nous. La méthode inductive de la science, basée sur l’analyse et l’observation des phénomènes, se complétera de la méthode déductive prenant son origine dans une vision intuitive de l’unité du Cosmos. Mais, je le répète, c’est bien au delà encore que peut nous mener l’intuition : c’est à la solution des grands problèmes métaphysiques, concernant Dieu, l’essence des choses, l’âme humaine, notre origine première, notre fin dernière, tous problèmes déclarés insolubles par la science. Et ceci représentera en fait une véritable révolution dans l’Histoire, car s’il est une constatation plutôt décourageante mais que l’on doit faire, s’il est une question que l’on doit se poser, c’est bien celle-ci :

Pourquoi la solution des problèmes métaphysiques n’a-t-elle jamais avancé sérieusement au cours des âges ? Nous constatons que philosophies et religions nous proposent depuis des siècles des enseignements contradictoires. Matérialistes et spiritualistes défendent avec acharnement des positions aussi incertaines les unes que les autres. En fait, c’est le piétinement sur place de nos philosophies depuis près de trois millénaires. Serait-ce là une preuve de l’impuissance congénitale de notre esprit à résoudre de tels problèmes? Non, répondrons-nous, car la nature ne crée jamais rien d’inutile. Si donc elle nous a mis au cœur ce besoin irrépressible de sonder les mystères, c’est bien la preuve que ceux-ci répondent à une réalité à laquelle nous pouvons atteindre un jour. Autrement la Nature se tromperait elle-même en nous.

Mais alors pourquoi n’avançons-nous pas dans cette connaissance ? La réponse est simple. Parce que les hommes ont toujours prétendu résoudre ces grands problèmes à la lumière d’une seule de leurs facultés seulement, soit l’intelligence pour les philosophes, le cœur ou la dévotion pour les esprits religieux. Or, on n’arrivera jamais à rien avec l’intellect seul. L’exemple des philosophies depuis l’antiquité jusqu’à nos jours le prouve suffisamment. Les systèmes se contredisent et s’opposent. D’autre part, on n’a pas progressé davantage du coté religieux, en s’appuyant seulement sur la foi aveugle et la seule dévotion du cœur, ainsi que le prouve nettement l’exemple des plus grands mystiques eux-mêmes, du moins de ceux qui demeurent inféodés à une religion positive et à leurs dogmes de foi. Quelles conclusions positives en effet ces grands visionnaires que sont les saints nous ont-ils apportées ?

Quels progrès ont-ils réalisés dans la connaissance précise de l’invisible et la compréhension plus claire des grands problèmes ?

Plongés dans les délices, dans les ivresses de l’amour divin, leur esprit parait confondu et impuissant à rien tirer d’intelligible de leurs visions. Leurs aveux sont formels sur ce point. Saint Augustin avoue, dans ses « Confessions », son impuissance à soutenir la vue de l’invisible qu’il perçoit. Saint Jean de la Croix écrit à son tour en parlant de ses expériences : « Je ne dirai pas ce que j’ai entendu. J’étais comme quelqu’un qui ne sait rien : j’avais dépassé toute science. Et plus haut je montais, moins je comprenais : c’est le nuage qui illumine la nuit… En vérité celui qui monte si haut, annihile son moi et ce qu’il savait précédemment semble toujours et toujours diminué. Sa connaissance s’accroît tellement qu’il ne connaît plus rien… »

Tout ceci n’est guère encourageant, il faut bien l’avouer !

En dépit donc de leurs extases sublimes, de leur joie surhumaine et de l’illumination intérieure qui les éclaire, la connaissance acquise par ces grands saints demeure obscure et leur entendement ne parvient pas à saisir la chose présentée et encore moins à la comprendre. Pourquoi cela, se demandera-t-on ? Mais parce que leur formation mentale les emprisonne et les paralyse. Dès lors les voies divines, les grandes lois cosmiques, leur demeurent aussi énigmatiques qu’à nous-mêmes. Ils donnent l’impression d’être parvenus sans doute à des visions réelles et sublimes mais perçues au travers de verres déformants, les rendant inintelligibles pour eux. Quoiqu’il en soit, il est de fait que le supplément de connaissance réelle ou de compréhension de l’univers que leurs expériences nous apportent apparaît comme nul.

Soit, diront quelques-uns, l’argument peut être admissible pour les adeptes des religions, liés mentalement à leur foi obligatoire et emprisonnés clans les cadres rigides, mais pourquoi les philosophes qui, en tout temps furent des esprits libres, ne purent-ils faire progresser en eux cette vision intuitive de l’esprit ?

Parce que, répondrons-nous, l’intuition ne peut réellement s’éveiller et s’épanouir que dans des conditions bien déterminées : un corps suffisamment purifié par l’observation des règles d’une existence saine et de haute tenue morale : hygiène sévère, diététique appropriée, et surtout, conscience affinée et spiritualisée. Ceci suppose une intelligence libre de préjugés ou de prétentions, un caractère droit, intègre, désintéressé de toute visée personnelle d’ambition ou de lucre. La conscience de l’homme comme un miroir qui ne peut refléter exactement la lumière universelle de l’Esprit que quand le cœur et le mental ont été suffisamment purifiés l’un et l’autre de toute souillure, c’est-à-dire de toute passion personnelle. La vraie perception spirituelle postule donc cette purification préalable, physique, morale et mentale de l’individu. Seuls, les cœurs purs verront Dieu, c’est-à-dire la Vérité, nous dit l’Evangile.

Comment s’étonner, dans ces conditions, que l’intuition, même chez les philosophes ou les savants qui ne sont pas des hommes meilleurs que les autres, n’ait pu progresser depuis l’antiquité jusqu’à nos jours ? Aujourd’hui comme il y a 3000 ans, une alimentation grossière et désordonnée empoisonne les corps : d’autre part, les traditions aveugles, les conventions étroites, les préjugés ataviques, sociaux ou religieux, comme aussi et surtout les passions de chacun, les jalousies et les rivalités d’intérêts, obscurcissent les cœurs, faussent et déforment l’intelligence des hommes, qu’ils soient philosophes ou simples mortels. Comment, dans ses conditions, la pure lumière spirituelle de l’intuition s’éveillerait-elle dans l’âme du philosophe ? Quel qu’il soit, l’individu demeure aujourd’hui aussi étroitement que par le passé le prisonnier des limitations, des déformations, des imperfections qui l’enserrent de toute part.

Certes, il y a aujourd’hui le progrès scientifique qui est formidable et qui nous émerveille chaque jour un peu plus. Mais nous ne savons que trop, hélas, que celui-ci n’a nullement fait progresser l’homme intérieur, l’homme moral, et que la déficience morale de notre civilisation n’en a été que plus tristement soulignée.

Or, le progrès dans la connaissance supérieure est étroitement lié au progrès moral de l’homme, puisque, ainsi que je l’ai montré, l’intuition postule la purification préalable du cœur et de l’esprit de l’individu.

Je sais bien que beaucoup souriront en entendant parler d’un progrès moral possible pour notre humanité. La guerre et toutes les atrocités qui l’ont accompagnée et suivie ne témoignent-elles pas au contraire d’une formidable régression morale ? Evidemment, mais ce recul est tout momentané et imputable à des causes bien précises qu’il importe de souligner. Ce sera ma conclusion.

Je dis donc que si nous faisons abstraction de la régression actuelle qu’impliquent les événements — sorte de fièvre éruptive, de grave maladie qui s’est brusquement déchaînée sur le monde — nous devons constater que le progrès de notre humanité a été constant au cours des siècles — progrès dans les mœurs, dans l’esprit public, dans les institutions et que ni des intermittences, ni des arrêts, ni même des régressions passagères, n’ont jamais pu l’enrayer. Que ceux qui en doutent, 1isent le livre magistral de J. NOVICOW, « La fédération de l’Europe » (Alcan). Ce livre dresse un tableau éloquent et convaincant des progrès successivement accomplis par notre humanité depuis les origines jusqu’à nos jours.

Mais alors pourquoi aujourd’hui une aussi lamentable régression ?

Un recul s’est fait aujourd’hui, comme il s’est fait à différentes périodes de l’Histoire, et comme il se fera encore demain peut-être, chaque fois que les hommes feront taire leur conscience individuelle pour s’en remettre aveuglément à une autorité extérieure, — que celle-ci soit l’Eglise ou l’Etat —, et suivre sans contrôle, sans discernement, les directives ou les commandements qu’elle leur imposera. Au Moyen-âge, quand l’autorité de l’Eglise s’imposa ainsi aux consciences particulières, nous eûmes les horreurs de l’inquisition et des bûchers, puis les sanglantes guerres de religion, l’extermination des Albigeois au dix-huitième siècle, la Saint Barthélemy et les guerres de la Réforme au XVIe s.

Aujourd’hui, c’est l’Etat qu’on a divinisé et qui a prétendu suppléer à la conscience de chacun. La conséquence en fut le nazisme, le fascisme, le bolchevisme. La guerre universelle, avec les horreurs de Dachau, Belsen, Buchenwald, etc. Que d’aussi désastreuses expériences nous servent de leçon !

Rejetons les fausses doctrines que déifient les institutions. Que ces institutions soient l’Eglise ou l’Etat, elles sont faites pour les hommes et non les hommes pour elles ! Que chacun retrouve donc au fond de lui-même, l’autorité intérieure de sa conscience profonde : alors aussi l’humanité aura retrouvé son âme, le progrès spirituel et moral reprendra rapidement et l’homme marquera du sceau de sa victoire l’ère nouvelle où nous venons d’entrer, l’ère de l’intuition.

Que voilà certes une belle perspective ! Hélas, il en est une autre que l’on ne peut méconnaître. Toute entreprise d’évolution comporte des risques : et aujourd’hui c’est le risque le plus grave, le plus catastrophique, dont la possibilité s’avère devant nous : la faillite humaine et l’échec définitif de notre monde. Car le fait est là qui doit dessiller tous les yeux.

La terrible menace que constituent pour le monde les découvertes atomiques, et leur utilisation comme armes de guerre représente, en effet, la plus lourde épée de Damoclès qui ait jamais été suspendue sur nos têtes, mettant dans le jeu des balances divines le sort final de toute l’humanité. Il est de toute urgence, devant un péril aussi extrême, que les élites spirituelles de la terre puissent se rencontrer, se grouper, s’organiser et que, par delà leurs divergences de pensée ou de croyances, elles 1’associent leurs efforts pour le salut commun. L’heure n’est plus au rêve, mais à l’action énergique. Il nous faut quitter tous ces chemins de malheur qui nous ont menés aux abîmes, ces voies néfastes de l’égoïsme et des visées partisanes, opposant les unes aux autres les classes, les races et les nations, les épuisant dans des luttes mortelles sans fin. Il serait criminel à l’heure grave où nous sommes de se cantonner dans une attitude hautaine d’esthète ou de philosophe. Il est purement illusoire aussi, pour échapper aux tristesses du moment, de vivre dans le souvenir d’un passé qui n’est plus ou dans l’espoir d’un avenir, qui ne sera jamais celui qu’on escompte. C’est oublier la seule réalité qui est, l’inéluctable présent, et la rigoureuse alternative devant laquelle nous nous trouvons tous aujourd’hui de choisir, de choisir en notre cœur, entre une réconciliation humaine, basée sur la justice pour tous, le progrès moral et social universel, ou bien au contraire la poursuite continuée de nos égoïsmes particularistes, de nos rivalités féroces, menant jusqu’au suicide final notre humanité condamnée.

L’homme, sachons-le, est seul maitre de son destin. Nul Dieu, nul démon, extérieur à lui-même, ne peut le contraindre, ni à droite, ni à gauche. Mais ce Dieu, ce démon, sont en lui, en chacun de nous, et nul ne peut servir les deux maîtres, nous dit la grande Voix de l’Evangile.

A la lumière de notre intuition, il nous faut donc choisir !