Henri Hartung : L’Iris & le Lotus


23 Feb 2018

(Extrait de L’Iris et le Lotus 1985)

L’Iris

Symbole du lien entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, cette fleur revêtue d’un voile aux couleurs de l’arc-en-ciel, représente le travail effectué sur soi-même pour retrouver dans l’existence journalière ce qui fait que toute personne est une image de Dieu. La Voie, n’est-ce-pas d’abord de vivre au mieux notre quotidien ?

Je ne me rends que trop bien compte, au moment d’aborder ce chapitre, des pièges qui attendent tout mémorialiste : analyser des événements anciens avec les outils dont je dispose aujourd’hui ou embellir des comportements passés. Impossible d’éviter complètement le premier de ces dangers. Quant au second, la réalité des faits en limite malgré tout les effets.

De toute manière, mon propos n’est pas ici de raconter ma vie, mais de dégager de son déroulement jusqu’à ce jour quelques éléments de réflexion concernant mon, c’est-à-dire un, cheminement spirituel au sein de la société moderne, celle-ci étant ce qu’elle est.

Avec ce souci, sans doute trop abstrait et en tout cas très intellectuel, de trouver des mots-clefs, j’ai tendance à le caractériser par le concept d’autonomie. Mais, bien sûr, j’écris cela aujourd’hui.

« Droit de se gouverner par ses propres lois » ; « condition d’une personne ou d’une collectivité autonome, c’est-à-dire qui détermine elle-même la loi à laquelle elle se soumet ». Ainsi, que ce soit le dictionnaire Robert ou le vocabulaire de la philosophie de Lalande, les deux utilisent le mot « loi » pour définir ce que chacun de nous ressent instinctivement comme le symbole de sa liberté. Il me faudra du temps, beaucoup de temps, pour comprendre en profondeur pourquoi. Mais je ne suis pas certain, pas certain du tout, que c’est dans le sens indiqué par les deux ouvrages mentionnés !

Autonomie : du grec autos, soi-même et nomos, loi. C’est naturellement, sans forfanterie et, sauf en une occasion, sans tension particulière, qu’en plusieurs circonstances de mon adolescence, je me retrouve solitaire, sur un chemin nullement préparé, c’est le moins que je puisse en écrire, par mon milieu familial. J’embellirais ce constat en ajoutant que ce fût à la suite d’une analyse approfondie et grâce à une force de caractère peu commune. Si cela a été néanmoins le cas, je n’en garde aucun souvenir, ce qui me conduit à écarter cette gratifiante hypothèse. Non, c’est tranquillement, sans heurt, que je me retrouve autonome par rapport aux critères pourtant précis de la bourgeoisie protestante et militariste.

Sur le plan religieux, je distingue spontanément ce que j’appelle maintenant le noyau et l’écorce. C’est-à-dire que l’instruction religieuse ne retient pas mon attention, mais que je me trouve à l’écoute de toute personne dont j’ai la confuse impression qu’elle « est » comme une présence d’une réalité autre. Cela correspond à ma relation avec telle de mes tantes, mal considérée par ma famille pour son mutisme paisible, ou tel pasteur. Mais c’est un échange généralement silencieux, éloigné de tout débat d’idées comme de tout engagement à l’intérieur de la paroisse. Simplement j’y suis attentif, je m’y sens à l’aise et personne ne m’en dit mot. Le protestantisme libéral n’est pas sans avantages, en tout cas dans ce domaine.

La préparation de ma carrière, comme on dit dans ce milieu qui était le mien, même si je ne m’en apercevais guère, occupé à jouer interminablement avec des voitures de course miniatures, est d’abord plus aliénée à l’environnement familial. Ne devais-je pas à mon grand-père et à mon père, tous les deux officiers et qui plus est, généraux, d’entrer dans l’armée au moment où la politique hitlérienne la place au-devant de la scène ? Et me voilà préparant Saint Cyr. Le vocabulaire militaire, moins opaque que ne le fait imaginer sa réputation, distingue les « brutes pompières », la symbolique n’est pas toujours sacrée, et les « fines ». Cela, au niveau des élèves notamment de Saint Cyr. Plus tard ceux qui relèvent de la première définition deviennent des « fayots », et les autres des « gentlemen ». J’ignore si ce sont à mes mauvais résultats que je le dois ou à ma certitude que cette préparation ne sert à rien et que j’ai autre chose à faire, mais je me retrouve finement d’un certain côté pour y regarder, avec étonnement, les travailleurs acharnés effectué un travail impressionnant. Et c’est paisiblement, malgré la tempête qui vient de s’abattre sur la France, que j’apprends l’annulation du concours militaire et que je prends le chemin de l’Université. Là aussi, le libéralisme joint à la gentillesse naturelle de mes parents, me rend un signalé service, car c’est avec stupeur qu’ils apprennent ma décision. Il est vrai qu’un général français, pendant l’été 1940, s’il n’était pas à Londres, avait peu de choses à redire.

Il s’exprime malgré tout lorsque, non content de commencer des études de lettres, j’entre dans un groupe de résistance et vilipende à longueur de repas l’homme de Vichy. C’en est trop et cela vaut à ma famille de vivre une de ces scènes théâtrales de répudiation du mauvais fils qui, sans être fréquentes, ne se déroulaient pas moins de temps en temps pendant ce triste hiver 1941. Tout-à-fait la « malédiction paternelle » de Greuze !

Chrétien de sensibilité, mais non d’institution, littéraire un peu perdu en milieu militaire, résistant au sein d’une famille conformiste, il manque une ultime différence. Elle est arrivée, mais cette fois-ci, comme la foudre, avec un livre de René Guénon qui me précipite de tous ces petits combats, y compris celui du maquis, vers le seul qui soit totalement digne d’être vécu : la grande guerre sainte, celle que je mène contre moi-même. Que reste-t-il de mon environnement culturel et religieux ?

Ce chemin de mon autonomie, si je le commence aussi naturellement c’est bien à ma mère que je le dois. Elle avait l’intuition qu’une autre approche de l’existence était possible, mais ne pouvait à elle seule, étant d’une génération sans référence solide, trouver une Voie significative. Elle avait le sens de la rigueur sans aucun moralisme de façade et le message de Gandhi l’avait touchée. Son influence était trop prégnante dans le milieu familial pour que je ne bénéficie pas, lors de mes « ruptures » successives, de son affection aussi profonde que protectrice. N’avoir pu lui apporter le témoignage du Maharshi, elle est morte pendant mon premier voyage en Extrême-Orient, reste pour moi un regret permanent. Mais elle l’aura reçu autrement.

C’est donc sans effort particulier que je reste fidèle à cette intuition qui me conduit à éviter toutes les tentations d’un conservatisme religieux, culturel et politique. Je suis bien incapable, pendant toute cette période de préparation, le premier âge canonique hindou, brahmacârin, ou état de l’étudiant, de prévoir à l’avance ce que je dois accepter ou refuser. Simplement, j’accepte ou je refuse. Je sors donc de cette époque sans situation stable, seul objectif pourtant valable pour mon entourage, mais riche d’un nombre impressionnant d’expériences que je laisse pénétrer en moi et d’amitiés aussi variées que formatrices. N’ai-je pas de cette façon vécu au mieux un apprentissage de cette réalité autre que je devine derrière les mots de Guénon ? Je me suis également interrogé sur le caractère de mes rencontres et sur leur aspect humainement spectaculaire que n’explique pas seul un moment exceptionnel de l’histoire française. Je risque une explication sur ces relations souvent affectueuses et toujours authentiques avec des personnalités éminentes de cette société que, par ailleurs, je rejetais par le simple fait de n’y pas entrer. Voilà justement mon interprétation : trop au fait du monde pour ne pas s’apercevoir de mon désengagement total, parce qu’intérieur, vis-à-vis du jeu politique et social, ces hommes et ces femmes peuvent enfin être eux-mêmes avec quelqu’un qui ne les juge ni ne les menace. Le masque tombe, l’autonomie renaît, l’échange est immédiatement vrai. Rien de caché, pas de projet. Une véritable relation humaine inversée par rapport à celle vécue dans le monde moderne. Est-ce cela un cheminement spirituel ? Je ne le pense pas, mais je sais, par contre, le prix de cette formation autrement réelle que celle acquise dans les écoles. Je ne l’oublierai pas quand mes enfants arriveront à la fin de leur enfance, au début de leur adolescence. Comme je m’en souviendrai au moment où s’impose à moi la nécessité de comprendre les mécanismes de la société afin de ne pas m’écarter de celle-ci tout en m’engageant sur une Voie spirituelle.

Mon entrée dans le deuxième âge canonique – grihastha ou état de chef de famille – ne s’effectue pas, cette fois-ci, dans la tranquillité. Coup sur coup, en effet, le message de Guénon se concrétise en des lieux et surtout en une personne.

Chargé de mission par le gouvernement je me retrouve en Extrême-Orient. Je devais ni plus ni moins, à vingt-quatre ans, préparer un rapport pour le général de Gaulle sur « un certain Mao-Tse-Toung ». Il est vrai qu’à cette époque de bouleversement total le Président du gouvernement provisoire de la République française n’avait pas beaucoup de choix et envoyait en Asie qui il trouvait, pourvu qu’il soit volontaire, qu’il distingue l’Est de l’Ouest et n’ignore pas le mot, et le fait, résistance.

Et me voilà projeté dans cet univers « traditionnel », dans cette Inde que je pourrais bientôt qualifier de patrie spirituelle si cette expression de patriotisme métaphysique n’était pas dépourvue de sens. Me voilà chevauchant les sentiers himalayens :

« J’ai trop parlé, le Tibet sait se taire le Tibet sait marcher au-dessus de la terre. »

Me voilà confronté à la force profonde du monde asiatique, secret, implacable, aussi extraordinairement compliqué que d’une simplicité abyssale. Me voilà en présence de Ramana Maharshi.

Ce que je comprends encore mal aujourd’hui, c’est mon acceptation spontanée de cette succession de séismes, commencée dans le Vercors et terminée à Tiruvannamalai. Est-ce parce que je suis autonome ? Mais par rapport à qui ? à quoi ? Certainement vis-à-vis d’un cadre religieux imposé de l’extérieur, d’une carrière induite par ma position sociale et d’un engagement politique inspiré par les privilèges, ou d’ailleurs les inconvénients, de mon milieu familial. Pour entendre, aujourd’hui depuis si longtemps, un si grand nombre de personnes m’exposer, par rapport au message traditionnel, leurs freins religieux, professionnels et familiaux, je me rends bien compte du privilège qui fut le mien, entre quinze et vingt-cinq ans, de les avoir ignorés en grande partie. Mais je sais aussi, sinon à quoi bon écrire tout cela, qu’un point de vue autonome, je le qualifie parfois d’adulte, se prépare, se travaille, s’approfondit. La liberté intérieure peut toujours vous être reprise, à un moment où à un autre et ce n’est pas par hasard – mais qui ne sait qu’il n’existe pas ? – que les textes traditionnels insistent sur la notion d’attention.

Au fond, et je ne suis pas sûr qu’il y ait un enseignement plus décisif que celui-ci, tout – disons, presque tout – repose sur la place respective que chacun de nous donne au spirituel, au politique, au professionnel, au familial et à bien d’autres aspects encore. Il y a comme une organisation interne de notre personnalité qui se met en place en fonction de nos propres priorités. Je peux exprimer cela d’une autre manière en plaçant la pratique spirituelle « comme » vie quotidienne et non « dans » celle-ci. Cette première formulation indique bien que la recherche intérieure n’est pas un aménagement, à la limite celui de notre emploi du temps, une activité parmi d’autres. Elle est, le reste vient de surcroît. Pour certains, ce constat est une évidence et tout, pour eux, se met en place naturellement. Pour d’autres, c’est moins simple. Aussi, me faut-il préciser deux éléments dont l’importance peut être centrale.

D’abord, celui que j’évoque ici même des âges canoniques. L’Ecclésiaste nous le rappelle : « Il y a un temps pour tout ». Ces stades successifs de l’existence explicitent la notion de jalonnements, sortes de points de repère placés le long de notre route, comme ils confirment celle de cheminement. Un être humain se construit, comme une cathédrale, de la base au sommet, de la naissance à la mort.

Je sais bien qu’un grand nombre de saints et de sages n’attendent pas leur vieillesse, et heureusement, pour se consacrer à la prière et à la méditation. Comme je n’ignore par qu’une quantité encore bien plus grande de gens, et malheureusement, ne s’interrogent jamais sur Qui ils sont. Mais ces étapes ainsi indiquées apparaissent néanmoins comme un rappel destiné à ceux qui ne sont pas indifférents à leur réalité intérieure. Attention !

Ensuite, un deuxième élément : la vie spirituelle est destinée aux femmes et aux hommes sains, vivant pleinement tout ce qu’ils sont et non à celles et à ceux qui se forcent à l’ascèse et au silence. Ce qui importe, c’est une juste vision de nos moyens propres. La surélévation de nos possibilités, comme l’ignorance de nos limites, est une forme claire d’orgueil et celui-ci est, toujours et partout, porteur de toutes les excentricités et de tous les drames humains.

Cela n’est pas sans signification profonde que le deuxième âge canonique traditionnel soit celui de chef de famille et que sa caractéristique propre soit l’insertion – et la marque – dans la société. Au même âge, l’un quitte sa famille ou sa profession pour vivre en ascète et en moine, l’autre abandonne une existence ascétique pour fonder un foyer ou développer une entreprise. Ce sont des impondérables liés à l’indéfinité des sensibilités humaines.

Ma progression, quant à elle, respecte aussi scrupuleusement les indications spirituelles qu’elle a négligé les habitudes profanes. Ce deuxième âge est pour moi celui de la famille et du travail dans la société. Mais là aussi, attention ! La vie en couple nécessite un accord global s’il prétend durer. C’est se montrer inutilement prude que de ne pas respecter, et ne pas en être heureux, un accord corporel. C’est risquer des incompréhensions continues que de ne pas s’accorder sur le plan culturel au sens large de ce mot ou d’assumer des différences accentuées de sensibilités. C’est enfin se condamner à terme à une routine sexuelle et sentimentale que de ne pas partager le sens de la recherche intérieure, de la prière commune et de la construction à l’Unité de notre Être. Voilà en termes pédagogiques le raccourci d’un grand amour !

Cette union de soi-même, elle n’a pas été facile à vivre sur le plan professionnel. Le choix du métier, cela a été tout seul, naturellement, après le bref projet de Saint-Cyr. Je suis comme ce livre, sans doute bien lourdement, en témoigne, un enseignant. C’est un métier comme un autre, pour ne pas écrire naïvement que c’est le plus beau de tous. Encore convient-il de ne jamais oublier que dans ce travail, comme dans n’importe quelle activité, il y a toujours deux mouvements en sens contraire à respecter. En premier lieu « faire », c’est le leitmotiv de la société moderne. Il faut construire, fabriquer, produire, créer, établir, instituer. « Que faites-vous dans la vie ? » Mouvement centrifuge s’il en est qui se juge donc en dehors du centre puisqu’il se dirige vers le dehors. D’où l’importance prioritaire, quand elle n’est pas exclusive, des fruits de l’œuvre : le produit, la forme, le salaire, les signes extérieurs de la richesse.

En second lieu, « faisant, se faire ». C’est-à-dire se construire, se fabriquer, se créer soi-même. Il y a dans chaque parole, dans chaque geste ce qui part vers l’autre, personne ou matière, et ce qui change celui ou celle qui prononce ce mot et accomplit ce mouvement. C’est la raison pour laquelle, contrairement à ce qui se passe de nos jours dans l’univers professionnel, il est capital de ne pas dire n’importe quoi, de ne pas « faire » n’importe quoi.

Le danger actuel, menaçant directement ce deuxième aspect du travail, est de toute évidence l’économisme. Celui-ci n’est au fond que le reflet du matérialisme triomphant. Il entraîne dans son sillage la souveraine domination du quantitatif et explique par là même l’échec de toutes les tentatives de réforme d’un tel système. Ce dernier ne se modifie pas, par insertion d’un peu de qualitatif par-ci par-là. Il disparaît ou il se développe. Profondément marqué par la doctrine traditionnelle, j’imagine possible de réformer de l’intérieur la société en généralisant une « autre » éducation, que nous avons appelé permanente, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Pour ce faire, je crée à Paris l’Institut des sciences et techniques humaines, complètement indépendant, « autonome », ce qui permet la mise en place de programmes originaux et d’une pédagogie ouverte. Je ne regrette nullement cette initiative. L’illusion, et elle n’est guère excusable compte tenu de ce qu’est le message traditionnel qui inspire l’ensemble de mon action, fut un attachement aux résultats qui ne pouvait que fausser, tôt ou tard, les objectifs. Comme faire, c’est aussi se faire, si ce que j’entreprends n’est pas tout à fait clair, c’est moi qui devient confus, en me laissant notamment entraîner par la réussite. La crispation s’infiltre alors – image de l’Institut et de son « Président », tentation du pouvoir, place prégnante du budget – et il faut la secousse de mai 1968 pour remettre le jeu en ordre. Ce dernier mot est ici à sa place, où il rejoint la loi évoquée par les deux définitions de l’autonomie. Le symbolisme de l’iris du lien entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes, c’est la double notion d’ordre et de loi qu’il contient. Chaque Tradition repose sur un ordre cosmique et dispense une loi destinée à ceux qui se savent, et se veulent, plus qu’humains. Point de vue qui est tout le contraire d’une énonciation orgueilleuse puisqu’il reconnaît en l’homme une présence et une force d’une autre nature que mentale et corporelle. Ce n’est donc pas un « moi-je » prétentieux et centrifuge, mais une réponse au « Qui suis-je ? » modeste et centripète. Donc, dirigé vers le centre, vers mon centre, et porteur d’un ordre et d’une loi qui ne sortent ni l’un, ni l’autre, d’un cerveau humain.

Que faut-il donc « faire » ? Sauvegarder prioritairement cet ordre à la fois interne et externe en ne s’éloignant pas de son centre. Être centré. Rester en harmonie avec la globalité de mon être. « Faire » ce que je ne peux pas ne pas faire, mais sans projection et attachement aux conséquences. Nous sommes bien éloignés d’un repli frileux dans un immobilisme de pseudo-prudence. Vivre pleinement mon métier, parce qu’il me correspond, aussi totalement qu’assumer ma relation de couple et mon rôle au sein de ma famille. Mais famille, couple, métier, ma nature humaine, n’ont de sens que reliés à leur Principe, ma nature divine. Il n’y a pas d’explications satisfaisantes, encore moins d’excuses, d’ordre humain et circonstanciel. Ou alors en acceptant une humanité circonstancielle privée de tout lien avec l’Universel.

Une illustration de ce nécessaire centrage permettant de traverser la deuxième période de notre existence humaine tout en se construisant sur le plan essentiel, est donnée par la comparaison entre l’autorité et le pouvoir. Rien n’est plus prégnant que cette différence car elle s’impose véritablement dans tous les domaines, donc dans tous les métiers, et à l’ensemble des travailleurs, quelle que soit la place occupée par eux sur leurs lieux de travail.

Avant même de s’interroger sur le sens respectif des deux mots autorité et pouvoir, la plupart d’entre nous, comme marqués par un conditionnement qui vient de très loin dans le temps, entendent « autoritaire », et n’aiment pas ce mot, ou « les » autorités, ce qui les entraîne à évoquer, instinctivement en quelque sorte, le pouvoir temporel. Et ils traduisent le plus souvent celui-ci comme étant, de la part de ceux qui le détiennent, une possibilité de commander, d’ordonner, de contraindre. L’amalgame est ainsi fait spontanément entre autorité et pouvoir qui peuvent être considérés comme deux expressions synonymes. De plus, ce qu’ils signifient n’appelle guère l’adhésion.

Les dictionnaires, d’ailleurs, confirment cette première impression. « Autorité », pour le petit Larousse, est une « puissance légitime », pour le Robert le « droit de commander, le pouvoir (reconnu ou non) d’imposer l’obéissance ». Quant au Littré, dans son « Dictionnaire de la langue française », il commence par confirmer, historiquement avec près d’un siècle d’avance…, Larousse et Robert en définissant l’autorité comme « le pouvoir de se faire obéir ». Mais, dans un paragraphe utile pour notre réflexion, il compare les deux mots qui sont très voisins l’un de l’autre dans une partie de leur emploi ; et pouvoir monarchique, autorité monarchique disent quelque chose de très analogue. Pourtant, comme autorité est ce qui autorise, et pouvoir ce qui peut, il y a toujours dans autorité une nuance d’influence morale qui n’est pas nécessairement impliquée dans pouvoir. »

Mais, de même que nous avons tendance à assimiler autorité à autoritaire et aux autorités, de même nous sentons bien qu’il y a aussi une différence et que la notion d’autorité est plus subtile, plus spirituelle que celle de pouvoir. Cette impression peut devenir réalité si nous rapprochons autorité non plus du mot autoritaire mais de celui d’auteur. Et ici, l’étymologie est formelle : auteur vient du latin auctor et autorité, d’auctoritas, l’un et l’autre auctor et auctoritas, étant des substantifs du verbe augeo qui signifie « faire croître, accroître, amplifier ».

Auctor est ainsi « celui qui fait croître, ou qui fais pousser » avant d’être devenu, dans la langue française moderne, celui qui écrit mais aussi donne la vie. Auctoritas est le fait d’être auteur. En grec, auxô veut dire accroître, augmenter et, d’une façon générale, dans toutes les langues indo-européennes la même racine signifie la même chose.

De la même manière, pouvoir que nous avons perçu ci-dessus dans son sens autoritaire, a une autre signification. C’est un mot venant du latin poter qui exprime « la modalité du possible » : se trouver en mesure de faire.

Certains me rétorqueront peut-être qu’il il est toujours réalisable d’obliger une personne à s’accroître, contre son propre désir. Il est vrai, en tout cas il était vrai il n’y pas si longtemps, que des parents peuvent dire, mais aussi des enseignants et des officiers, qu’ils ont forcé ceux et celles qui dépendaient d’eux à devenir des adultes, des diplômés et des héros.

S’agit-il alors d’une croissance dans le sens que nous donnons au verbe accroître ? Pour ma part, j’en doute. Mais cet exemple simple oblige à pousser encore l’analyse. Que signifie ma remarque précédente selon laquelle « la notion d’autorité est plus subtile, plus spirituelle que celle de pouvoir » ? Ces deux mots « subtile » et « spirituelle » veulent dire que l’effet de l’autorité telle qu’elle apparaît ici n’est ni opaque ni temporel. Celui et celle qui ont de l’autorité, et qui, justement ne sont pas autoritaires, informent, disent – mais aussi se disent, c’est-à-dire s’expliquent clairement sur eux – vivent en fonction de ce qu’ils sont et, par là même, donnent à ceux qui comprennent, entendent et voient, la possibilité de changer. Donc, de s’accroître. Il n’y a pas de transformation possible entre deux personnes, l’une aidant l’autre à changer et réciproquement, sans vérité, sans attachement inconditionnel à la situation réelle. Dire ce qui est et, en disant, se faire. Ce qui se passe alors relève de ce qu’il est possible d’appeler l’influence. Mais là encore il y a deux manières de comprendre le mot. Le dictionnaire Robert, d’emblée utilise les deux en écrivant qu’influence veut dire « effet » et « pression ». Les psychologues sociaux distinguent les deux aspects en parlant successivement d’« influence informationnelle » et d’« influence normative ». Dans le premier cas, je retrouve le sens que j’essayais de définir : l’influence peut avoir un effet mais elle permet aussi qu’il n’y en ait pas : elle passe par une information, éventuellement une proposition.

Si, par contre, elle devient pression ou norme, elle n’est autre qu’un pouvoir.

Je suis ainsi amené à préciser qu’il y a influence – donc autorité – chaque fois qu’aucune pression, d’aucune sorte, comme la pression par la violence physique ou hiérarchique ou morale, n’existe.

Si je dispose de la force corporelle, d’une situation institutionnelle dominante, d’un raisonnement moralisateur, je ne peux avoir de l’influence sur les autres que si je renonce, et renonce absolument, à ces avantages physiques, sociaux et intellectuels.

Si ce n’est pas le cas, j’ai sur les autres un pouvoir.

Il n’y a pas, en ce cas-là, de juste milieu rassurant. Le problème posé est simple, la solution que chacun lui donne est claire.

Les différentes conclusions que je tire, au cours des années d’engagements, de ces remarques me permettent de constater que nul n’est à l’abri de dérapage, passant, par exemple, de l’autorité au pouvoir ou de l’autonomie à la dépendance. Mais, en même temps, nulle situation n’est irrévocablement fermée. Il y a dans tous les groupes, même les plus hiérarchisés et enserrés dans un carcan de pouvoir, des gens inconsistants, et d’autres consistants. Que ceux-ci se réfèrent ou non à une Tradition spécifique n’est pas nécessaire, mais la consistance d’un être humain est toujours liée à la vision globale qu’il a de lui-même et du monde. A nouveau, être centré, se recentrer. Ainsi, que cela soit de la part de celui qui dirige – le chef, l’administrateur, le commandant, le « supérieur », le cadre – ou de celui qui exécute – l’exécutant, l’administré, le commandé, l’« inférieur », l’employé et ouvrier – ce qui compte c’est l’état intérieur, le niveau de la conscience. La conséquence touche ainsi l’organisation du travail qui, abordée en tant que telle, reste utile mais insuffisante, ce qui montre bien la fragilité de tout ce qui relève du management. Tragique illusion des responsables politiques et économiques contemporains, parfois même, aussi, religieux, qui misent sur une révolution technologique et organisationnelle pour obtenir le bonheur et la paix. Il n’y a pas d’autre révolution que spirituelle. Je quitte la petite guerre sainte pour la grande…

Nul ne devrait être obligé d’œuvrer dans un domaine qui ne lui correspond pas, sous prétexte de gagner sa vie. Enlever aux travailleurs la possibilité de comprendre vraiment la signification de cette phrase, tout en obligeant le plus grand nombre à s’agiter dans un univers assourdissant, à respirer un air pollué, à toucher des matériaux sans noblesse et à accomplir des gestes sans correspondance avec leur sensibilité propre, est bien la marque du caractère anti-traditionnel de l’économie moderne. Inutile de lire les descriptions de l’âge sombre, il suffit de regarder autour de soi.

Dans ce passage, si naturel par ailleurs, au travers de l’âge de l’engagement au sein du monde, il est prudent, tout en le vivant pleinement, de se situer sans cesse par rapport aux « impératifs » de la société profane. Il est encore et malgré tout réalisable de ne pas se couler dans le monde général et de rester à l’écoute de sa voix intérieure. C’est, bien sûr, au détriment d’un certain nombre de facteurs qui sont, tout le problème est là, les principaux critères de notre société : la sécurité, le haut salaire, le niveau hiérarchique. Mais à quoi conduisent ces derniers éléments, même quand ils sont pleinement satisfaits ? Cela vaut la peine de se poser la question devant le malaise de ces nouveaux invalides que sont souvent les « gagneurs » modernes, sans parler de la généralisation des maladies de « civilisation ». Pourquoi, en mai 1968, les psychiatres se trouvèrent-ils brusquement sans client ? Pourquoi, pendant le mois de Ramadan, les médecins algériens constatent-ils le même phénomène ? En sens inverse, pourquoi, lors de l’invasion du Liban en 1982, six cents soldats israéliens ont-ils été hospitalisés pour troubles psychiatriques ?

Aucun maître traditionnel n’obligera un seul de ses disciples à abandonner une situation à laquelle il tient. Mais, alors, lui demandera-t-il d’être parfaitement au clair sur ce que signifie pour lui son métier, le montant de son salaire, le type de ses relations avec ses collègues, supérieurs et subalternes. Et si, je rencontre ce cas chaque jour, le fond – je veux évoquer ici la finalité du travail – et la forme son organisation générale apparaissent comme des freins à un cheminement spirituel, chacun reste libre de son choix. Je demande seulement l’honnêteté de l’analyse car il est bien clair que la prise en compte de certains arguments, notamment matériels, ne saurait concerner un approfondissement intérieur qui est d’une autre nature. Si les premiers viennent freiner le second, le sens de ce fait est que l’heure n’est pas venue, ce qui peut rejoindre la notion des âges canoniques.

Cependant, les aménagements sont toujours redoutables et l’homme est particulièrement doué pour en inventer de nombreux. Comme s’il était possible de « gagner » sur tous les tableaux. Je pense avoir suffisamment insisté sur l’unité nécessaire de l’être humain et sur la sagesse consistant à être attentif à soi-même, dans un ici et maintenant permanent. Mais, parfois, l’engrenage professionnel moderne interdit de considérer tel et tel travaux, même tel et tel métiers, comme des supports de réalisation. Ce sont dans des cas semblables que le choix s’impose afin de sauvegarder certaines conditions abordées dans ce chapitre. La metanoia, cette rupture de niveau, doit bien s’effectuer un jour pour ceux qui sont concernés par leur vie intérieure.

Un autre aspect de la vie quotidienne, aspect qui touche, que nous le voulions ou non, chacun de nous, est la place de la politique et de l’engagement au service de celle-ci. La réponse donnée peut également, je veux dire peut comme dans les trois cas précédents, faciliter ou freiner notre cheminement spirituel. Je garde le souvenir marquant d’une visite, le mot est beaucoup trop faible, d’un ami roumain. Mais l’expression ami est elle-même impropre car je ne le connaissais pas ! Par un de ces temps d’hiver qui, dans le Jura, peuvent prendre des allures de banquise, je distingue une voiture qui s’arrête devant la maison figée dans la neige, la glace et le froid intense. Un homme vêtu d’un manteau léger, en descend et je lui ouvre la porte. Il me tend un petit paquet, me dit : « Un sage ne fait pas de politique »… et rejoint la voiture, tout en ajoutant qu’il arrivait de Tiruvannamalai. L’objet contenu dans le paquet est en laiton et représente un Shiva Linga, symbole des symboles, pour l’Hindouisme, au point que c’est sa forme qui a été donnée au tombeau de Ramana Maharshi. La base, généralement enserrée dans un socle, est assez large : la matière, le corps ; la partie médiane est octogonale, comme un petit plateau : le mental, l’âme ; la partie supérieure est cylindrique, elle est représentée par un œuf, en jade, posé sur le plateau : l’indifférencié, l’Esprit. Le mot linga signifie « signe ». Il est aussi possible de voir dans la base une figuration de l’organe génital féminin et dans le haut l’image du phallus, l’ensemble symbolisant la procréation et le passage du Principe au manifesté. Le tombeau du sage, à Tiruvannamalai, est ainsi comme le porteur du monde dont il assure la stabilité.

Si j’ajoute maintenant que je ne fais pas de politique, ce n’est pas pour laisser entendre que je suis un sage ! Une première fois, au lendemain de la libération, je suis sollicité pour un poste, marchepied idéal pour une « carrière » publique. Je m’entends refuser et suis assez naïf pour m’étonner de la mauvaise humeur de mon interlocuteur. Je le rencontre vingt années plus tard. Il est Premier ministre et manifeste sa stupeur en me voyant : comment puis-je donc être encore vivant sans faire de politique ! Une seconde fois, en 1958, une troisième après mai 1968, la porte s’ouvre pour un engagement public. Il ne m’effleure pas de la franchir, même si je reste attentif à tout ce qui se passe et si, à plusieurs reprises, je regrette de ne pouvoir agir directement à l’occasion de situations précises. Mais je mets du temps à comprendre que, dans le domaine public il est exceptionnel d’intervenir… J’ai ainsi trouvé petit à petit la place qu’il me fallait donner à chaque chose et, pour reprendre un article défini utilisé, je crois, en premier par Gérard Mendel, j’ai toujours été concerné par « le » politique, jamais par « la » politique. Pour simplifier, je peux dire que celle-ci vous précipite dans le monde du compromis, de l’ambition personnelle, des combinaisons de tous ordres dans lesquelles ne subsistent plus jamais la totalité de notre être. Au contraire, le politique, c’est la possibilité donnée à l’individu, d’abord de prendre conscience de sa situation réelle dans la société et ensuite, se prenant en charge, d’y apporter « ses » solutions et d’entrer en négociation avec les autres personnes intéressées.

C’est pourquoi je suis sensible à une autogestion, c’est-à-dire à une organisation, la forme, au service d’un objectif, le fond. Or celui-ci ne peut être pour moi que la réalisation globale de soi-même et cela pour tous. Conscient des freins supplémentaires qu’une société hiérarchique pose sur le chemin des gens, je m’efforce d’indiquer ce qui est, par rapport à une existence autogestionnaire permettant à tous de se comporter en adultes responsables. Cette seule définition montre bien que je ne fais pas de la politique, mais suis d’une attention permanente à la réalité des positions de chacun dans les groupes où je vis et où je travaille. Une telle sensibilité me place d’instinct à gauche, parmi les socialistes, même si ces deux mots n’ont plus beaucoup de sens de nos jours. Une telle remarque est-elle en contradiction avec l’ensemble de cet ouvrage ? C’est ce que pense un journaliste qui, il y a peu de temps, me pose la question suivante : « Vous vous qualifiez de militant guénonien. D’autre part vous êtes aussi socialiste. N’est-ce pas contradictoire ? »

Évidemment, énoncée ainsi cette interrogation est une provocation. Mais il est quand même possible d’y répondre « sérieusement ». J’ai parfois utilisé le mot militant, pourtant je sais bien que, dans le domaine traditionnel, chacun se trouve, ou ne se trouve pas, sur une Voie. Il y chemine, il n’y milite pas.

Ensuite, que signifie « guénonien », alors même qu’en maintes circonstances, Guénon a affirmé le peu de cas qu’il faisait de son individualité ? Ce que je peux écrire, c’est ceci : par la lecture de l’œuvre de Guénon, et à la suite du privilège de relations directes avec lui, mon univers a été changé et mon existence terrestre est devenue significative. Si c’est cela être guénonien, alors je le suis. Quant au socialiste, si sous ce vocable vous imaginez un militant, et peut-être même un activiste, d’un parti politique, il est clair que cela ne me concerne pas. Et cela d’autant plus que beaucoup de socialistes rejettent, et souvent avec violence, tout ce qui relève du spirituel. Mais si vous notez que l’adjectif socialiste dérive de social et du latin socius, qui signifie l’associé, le compagnon, c’est déjà tout autre chose. Il est même possible d’ajouter que le socialisme, en tant qu’il se présente d’abord comme un mouvement de protestation contre un ordre établi à prédominance financière et économique et, ensuite, comme une tentative d’instauration d’un âge de justice et de fraternité, ne fait que rejoindre les projets humains à toutes les Traditions. La difficulté, et pour moi l’explication de trop d’échecs socialistes, consiste justement dans ce fait que leur espoir humain est coupé de la réalité spirituelle Mais un homme traditionnel peut très bien être socialiste, car il n’y a aucune contradiction entre une certaine forme de justice sociale et les cycles eux-mêmes, dans la mesure où, à l’intérieur d’un cycle, l’éloignement du Principe originel, donc la distance grandissante entre l’homme et sa réalité spirituelle, ne s’effectue jamais d’une manière continue. Chacune et chacun de nous peut toujours – ici et maintenant – atténuer, sinon supprimer, l’enfer ambiant. Le pire n’est jamais sûr. A travers un malheur, et il est vrai que la modernité en est un, il y a toujours une remontée possible. C’est bien le sens profond de la théorie hindoue des avataras, ou manifestations divines qui se projettent d’âge en âge, pour réduire l’écart entre Dieu et les hommes. Que nous sommes loin de la politique politicienne qui, elle, dans son état actuel, ne peut que disperser, donc freiner, une femme ou un homme sur la Voie. Mais l’attention aux vicissitudes existentielles et la contribution, chacun avec son génie propre, à l’harmonie sociale, relève d’un comportement normal. Et le cheminement spirituel n’est pas anormal.

Il ne me paraît guère souhaitable de conforter les passions liées à la double notion, droite, gauche, en politique. Si, pour moi, le travail extérieur, surtout éducatif par suite de ma vocation, est centré sur une transformation de la société, c’est en tant que celle-ci peut alors, en étant moins hiérarchisée et plus fraternelle, aider le travail intérieur de tous. Mais, même dans ce cas, il convient de se montrer prudent vis-à-vis des tentations multiples suscitées par le rôle à jouer, l’image à donner, la place à tenir. Si ces éléments ne sont pas éliminés, l’engagement, même socialement significatif, ne sera d’aucune aide sur le plan de la vie spirituelle, la droite et la gauche n’y occupant alors aucune place. Comment conclure ? A tous ceux qui, à gauche, s’engagent sur la Voie, le danger qui les attend est de ne pas être entendus quand ils parlent de vie intérieure. Car une double déviation est possible pour ces militants. D’abord, bien sûr, d’oublier la dimension sociale au bénéfice de la gestion économique dans l’euphorie même factice de l’exercice d’un pouvoir. Ensuite, de limiter leurs efforts au domaine culturel qui, par rapport au spirituel, est aussi vain que l’économique. L’exemple des chrétiens de gauche doit aider à y voir clair sur ce plan. Depuis des décennies la défense simultanée de sa foi et de son idéal social, est incomprise, comme si, par nécessité politique, un chrétien ne peut être que de droite. Ce qui reste pour moi un mystère puisque peu de maîtres spirituels ont été plus sévères que le Christ vis-à-vis des conservateurs. Alors, un sage ne fait pas de politique.

A tous ceux qui, à droite, s’engagent sur la Voie, le danger qui les attend est de passer insensiblement de la défense de l’œcuménisme authentique à celle de l’Occident ; de la notion d’ordre cosmique à celle d’ordre social, donc policier ; de la notion de valeur à celle de pouvoir. Il consiste aussi à défendre un conservatisme réactionnaire camouflant la sauvegarde de leurs privilèges et la crainte d’un changement réel – qu’est-ce pourtant qu’un Christianisme sans métanoia ? – par le souci de défendre la tradition et de lutter contre les excès progressistes. Alors, un sage ne fait pas de politique.

Et me voici, dans un bouleversement qui me rappelle mon entrée dans le deuxième âge canonique, sortant sans précaution de celui-ci. Mai 1968. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ». Le sourire de mai. Là, vraiment, le signe est trop voyant et je m’entends démissionner de mes fonctions. Les forces conjuguées du monde cherchent à me submerger. Parents, mais Sylvie vivant au même niveau ce séisme, nous sommes deux pour leur répondre, collaborateurs et néanmoins amis, la presse elle-même s’en mêle. Mais que peuvent ces pressions alors que le Maharshi sourit ? Le moment est venu et me voilà au seuil de l’état d’anachorète, vânaprasha, que les Hindous appellent aussi l’âge de la forêt, le troisième.

Nadjm oud-Dine Bammate me fait remarquer avec humour que cette forêt, notre nouveau lieu d’habitation, vieille et grande demeure familiale du Haut Jura, à la frontière franco-suisse, du côté helvétique, est sillonnée par les T.E.E. Il dirait, aujourd’hui, par les T.G.V.

Je n’ai pas l’impression que mon discours change beaucoup, mais le renvoi du monde sonne différemment. En dehors de toute institution, sans le plus modeste soutien « extérieur », il me faut témoigner, à nouveau et toujours, dire ce qui est. Mais le rythme du temps est dorénavant marqué par des médiations quotidiennes, partagées avec un groupe d’amis venus s’installer auprès de notre maison. Ces longs moments de silence et d’immobilité dissolvent aussi bien la critique virulente, qui permet à beaucoup de condamner la forme, afin de n’avoir pas à se déterminer sur le fond, que l’acceptation mièvre, qui masque souvent une certaine peur de l’affrontement. Expliquer clairement, sans concession, sans ironie comme sans attente crispée d’un résultat. Garder, garder précieusement, le respect qu’appelle toute personne, en évitant ces jugements, ces préjugés, ces susceptibilités qui obscurcissent notre entendement. Il n’y a, finalement, d’action porteuse de changement donc de n’importe qu’elle action dans n’importe quel domaine, que si, d’une part, elle est réalisée par quelqu’un qui est intérieurement en accord avec ce qu’il dit et fait, donc qui agit en totale cohérence avec ce qu’il est ; et, d’autre part, si elle est conduite en fonction de sa réalité et non de son résultat. La lente maturation de l’ensemble de ces éléments me conduit à cheminer sur cette étape de la « forêt ». D’abord sillonnée de routes et de voies de chemin de fer, celle-ci devient vraiment une forêt au milieu de laquelle je poursuis mon travail intérieur qui, d’important à prioritaire, devient pour moi « la seule chose nécessaire ». Y aura-t-il un quatrième état, celui du sannyâsin qui abandonne tout pour se consacrer à la vie intérieure dans la solitude ? Je ne le sais pas, même si je pressens qu’à un certain stade de la Voie, les mots n’ont pas beaucoup plus de sens que la forme donnée à ce que nous faisons, tout au long de l’écoulement du temps. Certes, ce monde ne cherche guère à se faire regretter. Mais un vieux maître Zen m’a un jour appris qu’il « convient » de vivre quand il faut vivre et de mourir « seulement » quand il faut mourir. C’est aussi une définition du Soufisme : « Faire ses cinq prières quotidiennes et attendre la mort ».

Le lotus

« Comme un lotus pur, admirable,

Par les eaux n’est pas souillé,Je ne suis pas

souillé par le monde ».

Symbole de pureté parce que s’épanouissant à la surface des eaux dormantes, sans être souillé par la boue des marécages, le lotus à huit pétales représente la sagesse de l’homme et l’harmonie du cosmos. Je le vois, message tranquille et silencieux, dans sa beauté diaphane, me saluer lors de mon arrivée à l’ashram du Maharshi. Il est partout, sans jamais se banaliser et un ami brahmane me dit que son bouton, puis sa fleur épanouie, enfin sa graine, les trois états de la fleur, sont à ses yeux représentations du passé, du présent, du futur. Ainsi, au-delà des vicissitudes existentielles, la vie quotidienne se transforme-t-elle en un creuset où se forge notre réalité ultime, celle de l’Esprit.

« L’adepte se met à contempler la radieuse lumière qui recouvre ce lotus et il le voit recouvert par ce qui le recouvre – Nûr a’zam, la lumière grandiose – Ceci est l’arbre de la purification – Shajârat al-tahur – dans lequel s’obtient l’agrément de Dieu »

Ainsi le lotus est-il célébré par l’Extrême-Orient : « Anguttaranikâya », II, 39, et par l’Occident : Ibn Arabi, « L’Alchimie du bonheur parfait » II, 87. Ainsi s’impose-t-il à moi depuis des décennies comme le symbole d’une Sagesse qui, je le sais, est réelle.

C’est d’abord une crainte, diffuse et vagabonde ; puis la peur s’installe, tenace et se transforme en angoisse qui s’infiltre dans toutes les parties de l’être. Nul besoin d’enquêtes d’opinion ou de sondages. C’est le mal occidental par excellence ou, ce qui revient à peu près au même, le mal moderne, dans la mesure où la mentalité de l’Occident a envahi le monde entier. Mais que d’îlots encore préservés ! J’écoute, comme lors de nos rencontres régulières, la voix chaude de Karlfried Graf Dürckheim. Véritable cheminement initiatique pour arriver jusqu’à lui, en longeant les gorges encaissées de la Wehra, modeste rivière aux eaux froides et transparentes qui, des hauteurs de la Forêt Noire, se dirige vers le Rhin où elle se jette en amont de Bâle, près de Bad Säckingen. Puis c’est la traversée d’un confortable village, cossu et sage, Todtmoos, dominé par son église au clocher en oignon. Encore quelques kilomètres et voici une bonne douzaine de grandes fermes au toit pentu qui descend presque jusqu’au sol. J’entre dans le Doctorhaus, tout est en bois, plafond bas, lumière tamisée par les fenêtres aux nombreux carreaux. Autant l’entrée est bruyante, avec le bruit lancinant du téléphone, des allées et venues, des négociations difficiles autour d’un unique et long agenda, autant le premier étage, que l’on atteint par un escalier proche de l’échelle, est calme et silencieux. Une photographie du Maharshi vous y accueille. Le bureau de Karlfried est plutôt sombre. De l’encens y brûle sans arrêt et les meubles disparaissent sous les livres, lettres, objets multiples, toujours très beaux. Au milieu de ceux-ci le nyoï-bô du maître japonais Yuho-Seki. C’est un bâton court, noueux, à la forme recourbée, qui symbolise dans les temples Zen l’autorité du roshi, le responsable. Sa transmission à une autre personne a une valeur spirituelle rare. Dürckheim le sait et ne s’en sépare jamais. Je suis assis sur un grand fauteuil de bois, au dossier surélevé, juste en face de mon hôte. C’est un rituel dont je ne me souviens pas du commencement. Dès mon arrivée, et après une tasse de café agrémentée toujours d’un excellent gâteau, nous restons en silence quelques minutes. Puis, nous répertorions les sujets que nous souhaitons aborder et un échange s’établit soit à trois, Sylvie, Karlfried et moi, soit à deux. Nous essayons, ce jour-là, de mieux comprendre l’origine de cette angoisse. Dürckheim y voit trois « raisons » extérieures à l’homme : l’« absurde » qui envahit notre existence, traverse nos métiers, pénètre chaque jour plus fortement les actions des hommes. La « solitude » d’autant plus prégnante que notre univers est encombré d’informations, de « relations », d’agitations. La « mort » à laquelle chacun pense avec régularité car elle est, bien sûr, « sa » mort. Toute la sensibilité de Karlfried, celle d’un psychologue allemand jungien découvrant le message traditionnel au Japon, avec le Zen, celle aujourd’hui d’un homme de quatre-vingt neuf ans, aveugle, d’une force vitale qui vraiment vient d’ailleurs et d’un humour décapant, transformateur. Toute cette sensibilité, multipliée par son approfondissement silencieux, aboutit à ce message : « vous êtes ici-bas afin de préparer les conditions pour vivre l’éveil d’une nouvelle conscience. Elle seule peut vous faire dépasser cette peur de vous-même et des autres. » Mais, en pragmatique paysan, ce qui est aussi une définition de la noblesse bavaroise à laquelle il appartient, Dürckheim analyse pour ses interlocuteurs les moyens de s’éveiller. Il en souligne quatre : la « grande nature », celle que j’appelle la nature vierge, qu’il est toujours possible de retrouver, sans aller jusqu’en Afrique ou en Asie, sur ces crêtes austères du Jura où le manteau noir des sapins, tacheté, en automne, des couleurs éclatantes des feuilles caduques, se fond à l’horizon dans le bleu pâle du ciel et de la plaine. De muret de pierres, posées les unes sur les autres sans recherche symétrique, en muret de pierres, le sentier, à travers la mousse et le lichen conduit de la vieille ferme, au toit préservé en bardeaux, à l’infini.

L’« érotisme » qui, loin d’être ce que le dictionnaire qualifie de penchant excessif ou pathologique pour les choses sexuelles, représente cette découverte charnelle et psychique d’une unité de deux êtres qui les dépasse l’un et l’autre sans en amoindrir la réalité. Ayant vécu, comme tous ceux qui sont nés au lendemain de la première guerre mondiale, et l’excès du puritanisme rigoriste et celui du laisser-faire généralisé, je note sans étonnement le retour actuel de la jeunesse à une attitude harmonieuse et réservée vis-à-vis de ce dernier aspect. Mais tout cela, aurais-je pu le remarquer, si je ne l’avais vécu directement, dans une union qui ne diminue pas l’importance de l’expérience sexuelle, mais qui vit celle-ci dans une vérité globale ?

L’« art », exercice, s’il en est, de concentration suivi d’émergence de ce qui est le plus vrai au tréfonds de la personne. Je comprends cette force en voyant peindre mon homonyme, Hans Hartung, toujours tragique et souriant, comme la condition humaine. Et je la découvre en m’initiant à la calligraphie traditionnelle musulmane et japonaise.

La « vie rituelle » lorsqu’elle se développe en dehors de tout formalisme. J’ai déjà souligné l’importance de ce lien subtil entre l’individu et le sacré au travers des rites traditionnels et de leur pratique « réelle ».

En entendant Dürckheim, j’imagine les comportements inverses à ceux qu’il préconise et qui sont si répandus qu’ils ne paraissent même plus répréhensibles. L’« existence quotidienne au sein d’immenses cités urbaines » qui est le lot d’un pourcentage chaque année plus important de femmes et d’hommes englués dans la modernité. La question posée ici n’est pas simple à résoudre. Mais elle est loin d’être insoluble. Je me souviens d’un article de l’Express, du mois de mars 1977, intitulé « Des pâquerettes pour M. Koene ». Les américains découvrent alors que les citoyens des États-Unis ni hippies, ni yippies, ni drogués « sortent » de la société et vivent autrement. Il y a ici, bien sûr, deux pièges qu’il faut éviter : celui du départ, avec tant de raisons pour ne pas le prendre, et celui de l’arrivée, qui peut très bien prendre la forme d’un changement qui reste extérieur à ceux qui l’effectuent. Sylvie et moi avons vécu ce séisme d’un bouleversement total de notre vie quotidienne, au lendemain de mai 1968. Nous entendons parfois des remarques sur le fait que « nous », nous pouvions nous « permettre » cela. Je veux bien mais, en fait, pourquoi « nous » ? Et pourquoi pas les autres ? Parce que nous avions de l’argent ? Si tous les gens qui ont autant, et beaucoup plus que nous à Paris prenaient la même décision, il y aurait dans cette ville moins d’embouteillage. Parce que nous possédions une maison dans le Jura ? Si tous les propriétaires de résidences secondaires quittaient la capitale, les dépouillements électoraux parisiens seraient beaucoup plus brefs. Parce que j’exerçais une profession libérale ? Si tous les parisiens relevant de cette catégorie sociale s’installaient en province il n’y aurait plus de « désert français ». En fait, une réflexion approfondie sur son lieu d’habitation, comme sur son agencement intérieur, fait partie d’un engagement sur la Voie et personne ne peut en faire l’économie.

L’« indifférence blasée » comme la « pornographie » sont les tristes reflets actuels de l’érotisme. Ils sont sans lien possible avec une transformation profonde des individus car ils développent chez eux soit une sorte de léthargie et un ennui paralysant, soit une excitation superficielle et oppressante. Je suis souvent frappé par l’inutilité de cette agitation sexuelle qui n’a plus rien d’harmonieux et de serein. Cette sorte de libération des expériences débouche inexorablement sur une mouvance porteuse à son tour de fragilité et d’incertitude. Construire à deux n’a rien à voir avec le fait de se satisfaire mutuellement, physiquement ou affectivement, jusqu’à ce que l’un des deux, ou tous les deux, changent d’avis. Ce sont deux rencontres d’une nature différente, l’une, dans la continuité du dépassement et de la véritable Unité, support de réalisation, l’autre dans le provisoire et le maintien égocentré, support de distraction.

La « laideur », dans la mesure où elle représente le contraire de l’art considéré comme la recherche de la beauté, enserre les individus comme les bras tentaculaires de la pieuvre. Disgrâce de l’artère moderne, sans matériaux vivants, difformité du corps et du regard, misère de l’appartement banalisé et décentré. Ce n’est pas se désintéresser du malheur de notre époque que de souhaiter, pour la part dont chacun porte la responsabilité, d’apporter à son entourage, donc à soi-même aussi, beauté et harmonie. J’aime entendre Mère Teresa déclarer : « Quoi que vous écriviez, si je peux vous donner un conseil, écrivez quelque chose de beau, afin que ceux qui vous lisent s’élèvent ».

L’« existence profane » par son refus de toute sacralisation condamne ceux qui l’acceptent à une coupure objectivement dramatique avec l’essentiel de leur réalité. Le mystère et le sacré sont remplacés par l’humanisme, c’est-à-dire par la reconnaissance de la seule nature humaine de la personne et par l’abstraction de tout principe d’ordre supérieur. C’est bien là une des indications les plus pressantes de Guénon : « Ne vous détournez pas du ciel sous prétexte de conquérir la terre ».

Quatre lieux privilégiés pour vivre une expérience de l’essentiel. Quatre tentations modernes de passer à côté. Et la voix de Dürckheim s’élève à nouveau : « Nous devons nous montrer attentifs à rester toute la journée en contact avec cette petite voix au fond de nous-mêmes. C’est si facile de se retrouver toujours de nouveau dans une mauvaise attitude. Or chaque situation est la meilleure des occasions de se remettre en contact. Surtout se souvenir de nos expériences, de ces moments où nous sommes l’Être essentiel. Je suis Cela. Je suis. »

Un autre jour, assis au milieu d’un groupe d’amis qui partagent avec lui méditation et réflexions, il insiste sur l’importance qu’il attache à la concentration sur un objet. Ce que les Hindous appellent le Yantra. « En ce qui concerne l’image, envisageons un tableau et restons longtemps assis devant jusqu’à ce que, finalement le tableau n’est plus le tableau qu’on a vu au commencement, ce n’est plus un objet, c’est un être, une réalité différente dans laquelle finalement on se rencontre soi-même, d’une façon nouvelle. Il n’y a pas une pièce d’art, autrement c’est une croûte, qui ne soit pas transparente à la transcendance. Dans la mesure où vous entrez vraiment dedans et surtout avec le courage et du temps et de l’élan si vous vous penchez sur une image, il se passe des choses extraordinaires. Ce n’est pas seulement un tableau qui s’ouvre d’une autre façon mais c’est aussi le tronc d’un arbre, une fleur. Dès que vous restez vraiment avec ce qui « vous envisage » cela nous conduit à une profondeur que nous ne connaissons pas en passant, toujours seulement, comme ça. Tiens, une belle fleur, et nous nous en allons. Voilà, ne pas passer ; réfléchir, voir, entrer dans la rencontre, la rencontre avec soi-même. Dans tout ce que nous voyons dans la journée, en chaque personne, nous nous rencontrons nous-mêmes. »

Un membre du groupe lui dit alors : « Donc ce n’est pas ce qui est dans l’œuvre d’art, mais sa propre profondeur qu’on découvre dans l’œuvre d’art. A la limite, cela pourrait être une croûte ». « Alors, nous nous rencontrerions en tant que croûte »…

Je dois, de toute évidence, à cet homme, une simplification de mon existence. Profondément imprégné par l’œuvre de René Guénon et subjugué par la présence de Ramana Maharshi, j’ai eu tendance, pendant des années, à vivre le spirituel dans une tension intérieure et extérieure et dans une intellectualisation souvent plus spéculative qu’opérative. De plus, j’avais de la peine à intégrer mon travail intérieur à mes activités extérieures et, bien sûr, réciproquement. Karlfried fut sur ce plan un réconciliateur et, aujourd’hui encore, j’attends avec une sérénité exigeante, notre rendez-vous mensuel, et notre partage dans l’immobilité silencieuse du Za-Zen.

Ce dépassement nécessaire de l’angoisse ne peut s’effectuer que par la Connaissance. « Tant que l’homme s’identifie avec son ego, c’est-à-dire tant qu’il accepte, ou, ce qui revient au même, n’en discute pas les limitations, il se condamne à la peur puisque celle-ci ne concerne que l’ego. Peur de la mort, peur de l’insécurité, peur des autres… » Georges Vallin s’exprime à la fois avec une mesure qui impressionne et une flamme intérieure qui vous brûle. Cet universitaire qui se permet de soutenir une thèse sur « la perspective métaphysique » en se référant explicitement à René Guénon et au non-dualisme asiatique, a poursuivi jusqu’à sa mort, survenue prématurément en 1983, sa quête de la Vérité. Il savait et construisait avec Madeleine, sa femme et collaboratrice, un univers de recherche et de Connaissance. Universitaire, il garde de sa fonction l’allure et le langage, ce qui ne facilite pas la lecture de ses livres, mais il travaille sous le portrait de Ramana Maharshi et ne cache pas ce qu’il sait de la condition humaine et de sa finalité ultime. Position incommode au sein de cette institution aujourd’hui beaucoup plus culturelle que spirituelle et résolument rationaliste, humaniste dans le moins mauvais des cas. Il rencontre, souvent douloureusement, l’incompréhension de ses pairs et reste pour moi, au-delà de sa mort physique le frère sur le chemin et l’étonnant décripteur des sujets les plus fondamentaux de l’existence.

« L’individuel doit nécessairement être détruit » dit-il en soulignant chaque mot. Puis, se ravisant, il précise « ou plutôt transformé », ce qui peut se traduire par changer d’état. Ne craignant pas d’expliquer la Tradition intemporelle avec des mots modernes, il parle volontiers de « déconstruction car l’Être de l’homme, qu’il possède d’une façon naturellement surnaturelle, ce n’est pas seulement l’homme » – que, justement, il doit déconstruire – « mais l’Être » – qu’il re-connaîtra alors. Pour Vallin, l’homme de l’Occident, du soleil couchant, s’efforce à chaque instant d’« exploser vers le dehors et vers le bas » alors que l’oriental, l’homme du lever du soleil, s’« implose vers le dedans et vers le haut ». Autres mots, autre approche, mais même direction que celle indiquée par Dürckheim. C’est transmuer notre individualité en Personne, c’est assumer les deux natures de l’homme soudain réunies dans l’Unité de l’Être. Il importe prioritairement, Georges Vallin ne dit et n’écrit « que » cela, de comprendre d’abord ce qui se passe réellement sur le plan de la pensée en ce point mystérieux où le savoir, que nous appelons intellectuel, se fond en quelque sorte en une certitude dont la nature n’est plus humaine mais Universelle. Il exprime ce processus de réalisation avec une simplicité ontologique masquée parfois par un vocabulaire de spécialiste de la philosophie. Il sait réunir en sa personne et avec son langage les hautes conceptions des Traditions non-dualistes et les épisodes communs de l’existence familiale. Son message, mais il n’utilise jamais ce mot, du moins ce que je retiens de notre longue amitié, reste cette exigence d’une base conceptuelle solide sur laquelle chacun peut alors construire son propre opératif. Mais sans jamais « vouloir » plus que nous ne le pouvons. Il se méfie trop de ces personnages déséquilibrés entre le souvenir d’une vision de l’Absolu et un ancrage existentiel opaque. Sa vie est claire, « propre » et même en solitaire, au sein de sa précieuse cellule familiale, il s’efforce, quand il en sort, de ne heurter personne. Comme le déclare Jean Climaque, « Si tu vois dans ton guide, en tant qu’homme, des défauts, ne t’accroche pas à cela ; suis ses préceptes, car autrement tu n’apprendra rien ».

Le premier souvenir que je garde de Julius Evola est notre accord sur ce que j’appelle l’Unité de l’homme au-delà des trois aspects de la personne et qu’il qualifie, de son côté de « tripartition de l’être humain et de tout ce qu’elle peut donner comme base plausible et solide ». Cette angoisse existentielle, dont la disparition est en quelque sorte la marque d’un destin spirituel, est liée à une désunion interne de l’individu. Celui-ci doit donc se reconstruire ou, selon une autre terminologie, s’éveiller. Alors, retrouvant le chemin de son origine, il récupère en même temps une sérénité et une harmonie dont la nature n’est, justement, plus humaine. Ce message si typiquement traditionnel, m’est ici confirmé par une voix qui – diraient les Japonais adeptes du Zen – vient d’au-delà de la bouche. Un immeuble de pierres, massif, dans lequel je pénètre par une large voûte. Le choix entre un large escalier, à l’apparence indestructible, et un ascenseur archaïque dont il est difficile de comprendre comment, à chaque étage, il peut encore continuer à s’élever. Dernier palier. Une gouvernante allemande, chaleureuse, volubile, m’introduit dans un grand appartement, au plafond élevé, moins clair que je ne l’attendais. Par la fenêtre, une vue qui pourrait, mais sans doute l’a-t-elle été, servir de cadre à un peintre ou à un photographe. Au premier plan le clocher ajouré, rougeâtre, d’une église et, se profilant derrière, les contours de la colline du Gianicolo, dans une auréole éclatante, rouge au soleil couchant. Je l’admire depuis le corso Vittorio Emmanuelle II, qui, par un clin d’œil de l’histoire, permet de relier le Vatican au centre de la ville, par delà le Tibre, et reste fasciné par le spectacle. Mais il ne sert que de décor lointain à la scène qui est représentée par cet appartement romain où siège, hiératique, figé à la fois par une intériorité grave et une paralysie corporelle, Julius Evola. La destinée veut que son ouvrage « Chevaucher le tigre » sorte à la Colombe quelques mois après mon livre « Unité de l’homme » et, en même temps que « Hara », de Dürckheim. Par l’éditeur, Jean de Foucauld, un authentique chercheur, désintéressé et lucide, j’apprends que l’auteur vit encore, dans la capitale italienne et qu’il y a un moyen de le joindre et d’être, éventuellement reçu. Malgré le « éventuellement », je suis la filière et me retrouve « assurément » en face de celui qui est alors pour moi, avant de lui adresser la parole, correspondant et ami de Guénon, auteur d’un travail exceptionnel « La doctrine de l’éveil ». J’ignore alors, en m’asseyant à côté de lui, lors de notre premier entretien, qu’il deviendra un ami, un maître malgré son hostilité, à vrai dire d’autant plus forte qu’elle était immobile, pour mes idées « sociales », bien évidemment décadentes et misérables ! Evola est terrifiant. Cela veut dire qu’il terrifie ! mais aussi qu’il permet cette rupture de niveau au-delà de laquelle il n’y a plus de terreur. Comme toujours, il faut traverser le fleuve, le traverser vraiment jusqu’à l’autre rive. C’est un épisode que de découvrir à ce moment-là, en se retournant, qu’il n’existe pas. Mais si le processus n’est pas mené à son terme, il est toujours là, le fleuve, et pas tellement tranquille, pas tellement abordable.

Puis-je écrire que là réside la contribution évolienne à mon cheminement intérieur ? Pour lui, une tension est nécessaire pour se désengluer d’une existence banale. A d’autres époques, la voie de la main droite, Brahmâ, pouvait s’offrir dans une ambiance générale favorable. Mais, aujourd’hui, seule subsiste la voie de la main gauche, Shiva. Des situations exceptionnelles sont encore présentes, appelant des solutions individuelles facilitant l’émergence de la nature profonde de l’être humain : chemin héroïque et noble obligeant ceux qui s’y engagent à aller au-delà d’eux-mêmes et, en tout état de cause, au-delà de la médiocrité superficielle de la vie ordinaire moderne. D’où les engagements successifs d’Evola dans des ascensions très difficiles en haute-montagne, dans des courses de vitesse, comme au sein d’associations d’inspiration chevaleresque, comme le groupe UR. Son objectif est d’utiliser le bouleversement général de l’époque, la décennie 1927-1937 et la deuxième guerre mondiale, pour réhabiliter certaines doctrines traditionnelles. « Le premier signe que le rayon est relié au Centre, donc que nous sommes vraiment engagés, est le recul de l’angoisse existentielle. Celle-ci est comme un mal de dents. Certes les Chrétiens disent que le Saint est soumis à la tentation. Cela peut aller et venir. Mais la peur est temporaire sinon le lien central n’existe pas et la ferraille retombe quand le courant ne passe plus. Ce fut le cas du fascisme et du nazisme ».

Le débat est certes complexe et nos échanges portent souvent sur le prétexte de l’engagement porteur de transformation et sur le danger de s’y laisser prendre. Puis-je travailler avec des hommes qui, par ailleurs, se livrent à tous les excès sous prétexte de ma libération personnelle ? Non, répond Evola, et c’est bien à la fois pour avoir dit oui au principe de l’action et non à ses modalités, qu’il se retrouve traité de fasciste par le plus grand nombre et de traître par les derniers fidèles des régimes totalitaires. Pas simple. Me situant délibérément sur un plan apolitique, je comprends ce qu’avec une patience étonnante et un calme in-humain, il m’explique pendant des heures : « par une action qui vous engage totalement, hors de toute routine mécanique sécurisée, vous rentabilisez graduellement, par catharsis – mot grec signifiant purification, purgation – votre pensée vagabonde. Concentration sur le sujet, attention permanente et gravité continue. Tout cela aboutit à la suppression de la peur, et par le maintien ferme du sentiment de notre propre rectitude, et par détachement vis-à-vis des écarts de notre imagination ». Avec sa puissance habituelle, il me dit un jour, lui qui ne quittait jamais sa chambre, aux murs recouverts de tableaux surréalistes dont il était l’auteur c’est en peignant, me dit-il, qu’il a découvert le monde traditionnel – « Vous avez eu raison en mai 1968. Aujourd’hui, c’est la montagne qui vient voir le prophète. »

L’interrogation est claire, certains diraient provocante, sans doute par sa pertinence indiscutable : « Depuis au moins douze mille ans que nous pratiquons les interventions chirurgicales difficiles, n’avons-nous pas cherché davantage à perfectionner les éléments extérieurs de nos techniques, qu’à nous améliorer nous-mêmes dans l’unité du corps et de l’esprit ? » L’homme qui pose cette question est tout rond, pas très grand, représentation vivante du « laughing Buddha », le Bouddha qui rit. Sa bonhomie qui attire spontanément l’attention et l’amitié, cache une lucidité et une application dont aucune des deux ne trompe sur l’engagement du personnage sur la Voie. Claude Durix est micro-chirurgien oculaire et il suffit de traverser avec lui les souks de Casablanca ou de Tétuan, au Maroc, pour comprendre ce que les Marocains lui doivent. Il se permet aussi d’être 3e dan de Judo, 4e dan de Kendo 2e dan d’Iaido et 2e dan d’Aikido sans oublier sa passion pour la calligraphie traditionnelle. Mais il est surtout un homme apparemment comme tout le monde cherchant à s’« améliorer » de l’intérieur. Ce dernier mot est plutôt un constat qu’un jugement. Chaque fois que, sur ma route, je rencontre des femmes et des hommes qui se sont engagés sur une Voie parce que c’était, pour eux, une aspiration indiscutable, chaque fois je vois leur vie se modifier.

Une double image s’impose à moi : celle du « grand » chirurgien, le « grand patron » au pouvoir sans partage, tel qu’il a été interprété au cinéma par, je crois, Pierre Fresnay et celle de ce praticien français, immergé dans une modeste clinique installée dans un appartement d’un quartier populaire, à Casablanca. Je ne peux juger le premier : il appartient à un monde qui n’est pas le mien. Mais je suis immédiatement frère du second et ne suis pas étonné qu’il prépare ses opérations en méditant et en demandant à son équipe, au premier rang de laquelle sa femme Suzanne occupe une place charnière, de se rééquilibrer par le silence et le contrôle de la respiration. Démonstration tranquille de la différence entre la compétence et l’art. Durix, qui a connu au Japon le maître potier Kawaï Kanjiro, me cite une remarque de lui : « La main médite et le pied pense » et il ajoute que bien au-delà de la recherche d’une compétence qui sert souvent plus la vanité de son possesseur que tout autre chose, « nous devons tendre à réaliser en nous ce qu’en japonais on appelle Tatsu Jin » l’homme accompli, le chirurgien accompli, le professeur accompli.

Une figure irrégulière, les yeux rieurs qui transpercent, un long corps, sec, qui se replie tranquillement pour prendre la position Za-Zen. Je salue le Père jésuite Enomiya-Lassalle dont le nom symbolise un œcuménisme vécu, bien au-delà de toute négociation dogmatique. En ce dimanche de Pentecôte 1984, assis en lotus, le Père célèbre la messe au milieu d’une sesshin, cette retraite communautaire au cours de laquelle les participants pratiquent, de nombreuses heures chaque jour, Za-Zen. Sérénité d’une Connaissance qui n’a plus rien de théorique et d’un Amour tellement vrai que tous ceux qui l’approchent se sentent comme apaisés. Ici il n’est nul besoin de discussions ou de lecture pour savoir immédiatement que ce qui se passe relève du sacré.

La phrase tombe, sans la moindre tension : « Si le Christianisme pratiquait Za-Zen il n’y aurait nul besoin de théologiens… » Cette pratique permet un « recentrage permanent et facilite votre disposition intérieure : encore plus vers le dedans ». A une méditante lui demandant si elle pouvait prier pendant Za-Zen, il répond : « oui, mais vous pouvez aussi faire de votre Za-Zen une prière ».

La force de ce témoignage remet bien des concepts à leur place et permet de saisir in vivo la réalité de la transformation intérieure. Il est capital pour l’Europe qu’il soit donné par un homme d’église, car l’imprégnation chrétienne y est telle qu’elle rend nécessaire pour le moins une clarification vis-à-vis de cette Tradition. C’est pourquoi je suis également touché par ce que dit et fait le père Jacques Breton. Sa transparence, jointe à une modestie tellement naturelle que la désigner ainsi la relègue au niveau d’une qualité alors qu’elle est tout ce qu’il est, me touchent profondément. Son vécu de l’absorption dans le Vide et de sa foi chrétienne est un témoignage, donc une force, pour tous ceux, dont je suis, qui travaillent fraternellement avec lui. Je l’écoute : « Partout où j’allais mes supérieurs me disaient : mettez-vous en présence de Dieu, mais personne, jamais ne me disait comment. Un jour, Dürckheim, que j’avais eu envie de voir après la lecture de l’un de ses livres, m’expliqua ce qu’était Za-Zen. Je sais, aujourd’hui, que c’est un échange direct avec Dieu ». Enomiya Lassalle, Jacques Breton, l’un et l’autre, témoins de cette Unité des Traditions vécue par eux dans le cadre chrétien, la pratique de Za-Zen et l’identité spirituelle des hommes.

Certainement, s’il est un privilège rare, c’est celui de partager depuis plus de trois décennies des relations fraternelles suivies avec Nadjm oud-Dine Bammate. D’abord, parce que sa présence reste souvent cachée, ensuite, quand elle ne l’est pas, parce qu’il relève du miracle de savoir s’il est à la Mecque, à Alger, au cœur de la Chine, à New-York ou à Paris. Pour moi qui suis un voyageur, j’ai conscience, quand je le rencontre, de mon comportement agressivement sédentaire. Je partage avec Bammate cette bénédiction d’avoir vu Ramana Maharshi et connu, lui directement, moi à travers une correspondance, René Guénon. Mais surtout, nous en avons l’un et l’autre tiré une conséquence opérative qui nous rapproche et, pour ma part, me conforte. Un livre ne suffirait pas à narrer les circonstances de nos réunions. Je suis ici, sans doute, à la limite, peut-être franchie d’en avoir trop écrit. En définitive, rien n’est plus dommageable que celui qui voit et entend et n’en parle pas, sinon celui qui ne vit pas ce qu’il dit. Pendant des années, Bammate, l’un des principaux responsables de l’Unesco — le pouvoir international – et engagé sur la Voie initiatique – l’autorité spirituelle – témoigne de la prééminence de celle-ci. Sa rigueur « exotérique », c’est-à-dire son respect du rituel quotidien, les prières, et annuel, le ramadan, me montre bien la force d’une structure traditionnelle. Il est conscient de la tentation des religions monothéistes de recommander aux fidèles de se tourner vers l’acte et non vers l’Être. Mais si l’action porte en elle l’angoisse, son critère étant, de nos jours, son résultat extérieur qui entraîne la peur de l’échec, du jugement et de l’effort, il reste la niyyah, l’intention, sans laquelle l’activité n’est rien. Or, cet état d’esprit peut se situer à l’abri de la crainte s’il est centré sur l’essentiel. Rentrant d’Afghanistan, cette rencontre date de près de vingt années, il me raconte un épisode de son voyage qui lui paraît symbolique de cette niyyah. Sur une route éloignée de toute ville, la courroie du ventilateur de sa voiture louée se casse. Il n’y en a pas de rechange. Imperturbable, après avoir fait sa prière sur la terre sèche, le chauffeur enlève son turban, le mouille avec un peu d’eau qui. restait au fond d’un récipient et le met à la place de la pièce inutilisable. Le voyage se poursuit. « Le même incident m’est arrivé dans le désert de la mort, en Californie, ce fut le désastre absolu et j’ai manqué mourir de soif. le chauffeur représentait la plus puissante société de location automobile ». Et Bammate conclut : « Quelle que soit l’action engagée à vous de l’organiser, pas au sens du management, mais en lui donnant un organisme intérieur, une authentification, par référence à votre réalité essentielle ».

Comme nous confrontons avec régularité nos cheminements respectifs, Nadjm souligne la notion de cohérence par rapport à chaque décision. « Ce qui est significatif, c’est d’agir en Bouddha, par une coupure cosmique au service d’une écoute intérieure, ou en Prophète, gardant son statut afin de mieux dire, écrire, témoigner. Mais jamais en homme du monde, habile à se soumettre à l’attente extérieure ». Un roi philosophe découvre un jour un homme sur le toit de son palais.

Que cherches-tu ?

Mon chameau.

Mais c’est absurde.

Pas plus que de chercher Dieu sur ton trône.

Le seul travail à la portée humaine pour effacer l’angoisse est cette investigation permanente sur soi-même afin d’être son propre Centre. Encore et toujours l’intention droite – cirâta-1 mustaquim – illustrée par cette phrase : « Quand on entre dans un Temple sans intention juste, on fait de ce temple un cabaret ; quand on entre dans un cabaret avec intention juste, on fait de ce cabaret un Temple ».

Janvier 1985: mort de Bammate. La nouvelle me frappe directement au cœur. Impression de flotter. C’est lui qui, il y a quelques mois, m’avait demandé d’écrire ce livre : « le moment de votre témoignage est venu ». Nous avions, une fois de plus, évoqué la proximité de nos deux cheminements dans l’Unité des points de vue traditionnels et Nadjm avait ajouté : « Je pourrai écrire la préface ».

Nous avons peu de points existentiels communs : elle n’est pas très grande et je ne suis pas petit ; il faut qu’elle soit bien fatiguée pour éteindre avant minuit et moi particulièrement en forme pour ne pas dormir à dix heures du soir ; elle met souvent des mets étranges dans nos assiettes et j’ai beau invoqué St-Jacques qui conseille de manger tout ce que l’on vous sert, c’est parfois difficile ; elle est passionnée de théâtre, disons que je le suis moins ; elle oublie assez souvent ce qu’elle avait envisagé de faire alors que je fais facilement plus que prévu ; je suis sans patience mais j’ignore les limites de la sienne ; elle décide au dernier moment un voyage que, pour ma part, je ne peux envisager que longuement préparé. Si je cesse ici cette énumération ce n’est pas faute d’éléments, mais elle est suffisante. Car, ce qui permet à Sylvie et à moi de vivre ensemble depuis bientôt trois décennies, c’est notre accord immédiat, profond et permanent sur l’essentiel de notre vie, notre cheminement sur la Voie, et notre engagement tacite d’être prioritairement attentifs à tout ce qui le concerne. Bien sûr, nous sommes heureux d’être ensemble, mais c’est sous le regard du Maharshi que nous décidons, comme on dit, d’unir nos destinées. C’est, de même, avec l’absolue priorité de leur vie intérieure que nous avons entouré Inès, Laurent et Isabelle dès leur naissance. S’il est un point important à notre époque, c’est de mettre à la disposition des enfants non pas tant des « études » que les moyens de se construire une personnalité susceptible de faire face aux événements qui les attendent. Nous savons, avant d’avoir lu Khalil Gibran, que « nos enfants ne sont pas nos enfants, mais les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même ».

Avec la même communion, nous nous entendons, à la fin du mois de mai 1968, annoncer notre décision de rupture totale et immédiate avec un monde qui nous avait d’autant plus gâtés qu’il savait bien que c’était le meilleur moyen de nous étouffer, lentement mais sûrement. A cet instant, comme aux grands moments de notre vie commune, la certitude nous habite que seule l’écoute de notre voix intérieure a un sens total et doit être respectée totalement. Se déclenche alors, entre deux êtres, une communion qui ne maintient rien en dehors d’elle : ni l’accord de deux corps, ni la sensibilité et la logique, ni la recherche intérieure. Alors, vraiment, quelle importance si nous ne faisons pas notre valise à la même heure et si nous ne mangeons pas la même nourriture ?

« Quand vous ferez le deux Un, …alors, vous irez dans le Royaume ».

En fait, tout a commencé un soir d’avant-guerre lorsque, dans une réunion de quelques jeunes j’étais dans ma dix-septième année – je m’ennuyais joyeusement. Nous étions chez de lointains mais sympathiques cousins. Soudain, la porte s’ouvre et un homme âgé à mes yeux d’alors car il devait avoir quarante cinq ans ! – entre, se dirige directement vers moi en tenant un livre à la main : « Connaissez-vous René Guénon ? » me demande-t-il. Entendant ma réponse négative, il me tend l’ouvrage : « Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues ». Puis, sans un mot, il disparaît.

Lecture immédiate, nocturne. Que s’est-il passé ? Ai-je vraiment compris le message ? A cette dernière question je réponds sans hésiter : « oui », en tout cas, j’ai compris que ce qu’écrivait Guénon n’était pas de la même nature que ces textes culturels ou même philosophiques dont l’étude m’était imposée par l’école. « Connaître et être ne sont au fond qu’une seule et même chose » aboutissant non pas à une « théorie » de la Connaissance, mais à « la réalisation métaphysique ». Paradoxalement, pour un homme dont toute l’œuvre est écrite – vingt sept livres – Guénon fait découvrir à ses lecteurs qu’il ne faut pas « lire » mais « ÊTRE ».

Aujourd’hui, dans la librairie la moins « dans le vent » la plupart des ouvrages de Guénon sont exposés, chaque libraire connaît son nom. Mais, au moment où je prends connaissance de l’« Introduction », ce n’est pas le cas. La guerre sera bientôt déclarée, j’écris laborieusement sur un carnet quadrillé, des chapitres entiers, dans l’impossibilité de trouver un exemplaire neuf. Mais l’homme au livre, Olivier de Carfort, est là et, dorénavant, cela durera trente ans, il parle, il parle d’abondance, mettant à ma disposition sa connaissance exceptionnelle des sujets traditionnels. Il m’ouvre généreusement la porte des messagers de l’Unique mais ce sont toujours – en tout cas à une exception près car il avait une vraie passion pour Cocteau… – les authentiques représentants de ce que Georges Vallin qualifiera plus tard de « l’idéologie fondamentale de l’Asie traditionnelle, telle qu’elle transparaît dans les doctrines du Védânta non dualiste, du Taoïsme, du Bouddhisme du Grand Véhicule », auxquels j’apprends qu’il faut ajouter la Kabbale, le message chrétien, le Soufisme.

L’aventure, la grande, la vraie, commence pour moi et c’est au moment où j’assiste à, ou plutôt subis, mon premier bombardement, le 10 mai 1940, que je pressens qu’il ne s’agit là que d’une « petite » guerre, la « grande » restant celle de mon combat intérieur. En 1940 une telle subtilité n’existe pas pour moi et il me faut traverser les angoisses de l’occupation, de la résistance, de la libération avec toujours sur moi, arme absolue, le carnet rempli de citations de Guénon. J’espère ne pas en être aujourd’hui un ancien combattant.

Comme souvent dans une situation semblable, j’imagine qu’il en est ainsi dans un Ashram et dans un couvent, je vis ce que je lis au travers de ma transformation personnelle, mais aussi au milieu d’hommes et de femmes ayant choisi la même Voie. Et en premier lieu, bien sûr, avec René Guénon lui-même qui, ayant su mon séjour à Tiruvannamalai, auprès de Sri Ramana Maharshi, se montrait intéressé par cette expérience. Je l’apprends de l’un de ceux qui en est le plus proche, Michel Valsan, et c’est ainsi que commence entre nous une correspondance qui ne cessera qu’à sa mort physique. Tout ce livre est empreint de son influence et je ne saurais rien en dire d’autre. Sinon que je suis sûr que ma tendance naturelle à la fidélité et à la reconnaissance m’a préservé de cette contestation souterraine et de cet individualisme prétentieux qui, au long des années, a éloigné de René Guénon tant de personnes qui lui devaient l’essentiel. Un livre ne suffirait pas pour narrer les épisodes « guénoniens », « antiguénoniens » et « pseudo-guénoniens » vécus en presque cinquante ans ! Sans doute une des grandes bénédictions de mon existence est d’avoir « su » immédiatement, à un niveau de mon être non touché par la raison ou le sentiment, qui était Guénon, le caractère essentiel de son témoignage comme la pureté cristalline de sa personne. Cela m’a donné une protection sacrée face aux rationalisations cultivées de ses détracteurs, et de certains de ses « disciples » et aux bavures passionnelles de tous ceux qui le rejetaient. Et aujourd’hui, le seul « résultat » qui compte, non redevable d’une justice humaine, est l’état intérieur de ceux qui, à un moment de leur vie, ont rencontré la personne ou l’œuvre de René Guénon.

J’ai consacré un livre à Ramana Maharshi. Écrivant cela, je pense m’éviter une nouvelle écriture en renvoyant le lecteur à mon ouvrage précédent. Mais je suis frappé par l’absurdité et la prétention de cette phrase, même si elle correspond à une réalité historique. J’imagine un Bouddhiste m’annonçant avec solennité qu’il a publié un ouvrage sur le premier patriarche Bodhidharma, ou sur le Bouddha. Serai-je tenté de le lire ? …

Bhagavan Sri Ramana Maharshi est un homme réalisé. Voilà, à nouveau, ce mot décisif : réalisation. Il est bien ici le message traditionnel central, re-annoncé au monde occidental par Guénon : l’être humain, en tant que tel peut atteindre à la Connaissance ultime de lui-même qui en fait un jivan-mukta, un être délivré. Je me trouve en face de la « preuve » vivante chaque européen a un côté Saint-Thomas, il a besoin de toucher et de voir de la présence, d’abord, et de la prééminence, ensuite, de la nature divine de l’homme.

Il EST là, désencombré, LIBRE. Il ne devrait y avoir rien à en dire d’autre.

Oubliez le monde et regardez la société qui vous entoure – longue expiration, inspiration venue d’ailleurs – oubliez la société et regardez les personnes qui la constituent – mouvement d’attraction vers le Ciel et redescente vers la terre – oubliez les personnes et regardez l’idée que vous vous en faites – immobilité du corps et du mental – oubliez l’idée et vous comprendrez qui vous êtes – silence intérieur.