Pierre d’Angkor : L'irréligion de l'avenir


11 Nov 2009

(Revue LA TOUR DE FEU. N° 36-37. Printemps 1952)

DEPUIS un quart de siècle que Krishnamurti parcourt les cinq continents répandant en tous lieux sa parole illuminatrice et libératrice, il demeure inconcevable que l’énigme multiple que posent cette présence, cet enseignement, cette vie toute entière consacrée au bien supérieur de l’humanité, n’ait pas éveillé davantage l’intérêt, suscité la curiosité générale du public sérieux et cultivé qui l’écoutait.

Curiosité superficielle sans doute des auditoires, où se pressait une foule dense, mais sans retentissement dans les profondeurs, apparemment du moins.

C’est pourtant un être de caractère et d’envergure exceptionnels que le public avait sous les yeux – et tel même, semble-t-il, qu’il n’en paraît qu’à de larges intervalles dans l’histoire du monde.

Il est vrai que la haute stature spirituelle et morale de tels êtres les fait généralement méconnaître par leurs contemporains, chez lesquels ils ne rencontrent d’habitude qu’indifférence et incompréhension, quand leur supériorité même ne leur attire pas la colère ou la haine.

Peut-être aussi un recul dans le temps est-il nécessaire pour que, moins ébloui par leur rayonnement spirituel, le monde puisse apprécier à leur valeur la grandeur du messager et l’importance de son message.

D’aucuns diront ici sans doute que Krishnamurti est un philosophe mystique comme il y en eût tant dans le monde et demanderont ce que peut bien représenter de si exceptionnel sa personne et son enseignement.

Prenons l’homme d’abord, et rappelons comment, élevé depuis l’enfance dans l’ambiance d’un entourage mystique, qui entendait lui faire jouer le rôle d’un médium supérieur pour un « adombrement » du Christ, il s’en dégagea et n’hésita pas à dissoudre l’ordre composé de milliers d’adhérents des 5 parties du monde qui s’était formé autour de lui, à renoncer à de grands domaines et à l’opulence des biens matériels spontanément offerts, recouvrant ainsi sa pleine liberté spirituelle pour remplir sa mission et délivrer son propre message original. On peut certes apprécier différemment les faits ; on ne peut méconnaître le courage de l’homme, la grandeur et le désintéressement de son caractère. Ce n’est pas seulement sur le plan de la pensée en effet, mais de par toute son existence vécue que Krishnamurti peut nous être donné comme un modèle de vie parfaite.

Mais comment juger le penseur? Comme un sage qui sans s’occuper ni de science, ni de philosophie, ni de religions – il rejette toute pensée figée en système – réalise néanmoins par son enseignement une synthèse de la connaissance. Cet enseignement en effet est chez lui, le fruit de sa propre expérience, psychologique et métaphysique. Ce qu’il nous expose dans ses discours, ce n’est donc pas une nouvelle théorie, une de ces nouvelles doctrines philosophiques et sociales – comme il en est tant aujourd’hui – dont le caractère hypothétique et purement idéologique, ou la réalisation utopique et, partant, sans cesse différée, nous laissent sceptiques. Non, parlant selon son expérience, Krishnamurti convie l’homme à libérer sa pensée captive par une introspection plus profonde de soi, en chacun. Notre « Moi », nous dit-il, est une création factice et restrictive de nous-mêmes, un complexe psychologique, éphémère et changeant, avec lequel nous nous identifions, formé de désirs, d’idées, de préjugés liés ensemble et accumulés en nous par la mémoire.

Ce « moi » est un entrave, enchaînant, paralysant, déformant notre pensée, faussant même notre langage. Il s’agit donc, en dépassant, en transcendant notre « moi », de rénover en nous la pensée, de lui rendre avec sa liberté, son indépendance, son originalité propre, sa spontanéité créatrice. En dévoilant en lui-même le processus de la formation du « moi », l’homme s’en libère, découvrant ainsi sa vraie nature et le bonheur.

Mais ce n’est pas à cette seule expérience psychologique que Krishnamurti nous convie par le fait de ce dépassement du moi ; c’est en même temps à une réelle expérience métaphysique. Merveille d’équilibre, de pondération, de jugement, il nous parle en effet avec une assurance et une simplicité impressionnante de la réalité suprême, comme s’il percevait celle-ci à l’égal des objets sensibles qui nous entourent. Ce réel suprême, base unique, source première, à la fois spirituelle et énergétique de toute chose et de nous-mêmes, il nous en entretient donc comme s’il la percevait directement, alors qu’elle n’est encore pour nous, ou du moins ne nous apparaît encore, que comme une abstraction, une création subjective de l’esprit, une notion métaphysique, dont l’objet en tant que Réalité fondamentale universelle échappe entièrement à notre mental cérébral. Il est de toute évidence en effet, que ce n’est pas dans notre monde sensible et de toute part limité, que notre expérience actuelle découvre l’éternel, l’essentiel, le Réel au sens où l’entend Krishnamurti. Le réel suprême demeure dès lors en dehors et par delà notre expérience sensible, quoique toujours néanmoins en deçà de nous-même. Nous le concevons abstraitement comme l’existence universelle, ou la Vie éternelle, mais sans les attributs limitatifs du Dieu personnel, anthropomorphique des religions. Or, c’est là, me paraît-il, le plus grand service que nous a rendu Krishnamurti, de nous restituer aujourd’hui, en dehors de toute élucubration théologique, de toute superstition religieuse, cette réalité suprême, éternelle, divine, que le positivisme matérialiste contemporain avait si dangereusement méconnu en l’univers et en l’homme et qu’il avait fait rejeter, pour son plus grand malheur, à notre monde occidental. Sans doute en nous parlant de ce Réel Suprême, Krishnamurti n’oppose-t-il pas le surnaturel au naturel, l’infini au fini, l’éternel au passager, le nécessaire au contingent ainsi que le font nos théologiens. Pour lui, tout est Un. L’univers, c’est le réel suprême et l’apparence que revêt ce réel, c’est l’illusoire que crée notre échelle d’observation. Krishnamurti se montre donc ici en parfait accord avec la science la plus avancée, et, tandis que le positivisme matérialiste, divinisant en quelque sorte cet illusion et le considérant comme seule réalité, engendrait par le fait, un pessimisme noir, menant l’homme au désespoir, l’enseignement de Krishnamurti au contraire, rétablissant le fondement divin du Tout universel, le souverain Bien, nous apporte l’optimisme, l’intelligence et l’amour, toutes choses dont le monde moderne, qui agonise aujourd’hui sous le poids de ses errements passés, ressent le plus impérieux besoin.

De plus qualifiés que moi ont souligné à quel point cet enseignement s’accordait avec les données les plus récentes de la science, à quel point aussi, il se concilie avec les théories de l’éminent psychiatre suisse Jung, en les confirmant et en les corrigeant sur certains points.

Quant à l’attitude de Krishnamurti vis-à-vis du problème religieux proprement dit, il semble que pour lui, la religion ne soit rien d’autre que création de la peur, superstition, exploitation de l’homme. On pourrait peut-être trouver trop absolu cette interprétation péjorative du fait religieux. Sans méconnaître ici le rôle joué par la peur, beaucoup estimeront que le sentiment religieux, inné chez la plupart des hommes, répond en réalité à un besoin profond de l’âme humaine. Autrement, comment ne pas croire qu’il eût dû disparaître au fur et à mesure que l’homme grandissait et prenait une conscience plus claire du caractère naturel des phénomènes? Ce n’est donc pas seulement le sens du mystère le besoin craintif d’être protégé contre les dangers par une puissance supérieure, qui développe en l’être humain le sentiment religieux: c’est un besoin profond et inné d’amour.

D’autre part encore, il est difficile d’admettre que les grandes religions positives elles-mêmes ne renferment qu’un amas de superstitions et que, derrière la lettre morte de leurs dogmes irrationnels et de leurs mythes puérils ne se dissimulent pas, symboliquement de hautes vérités dont le vrai sens a été méconnu et totalement déformé le plus souvent par l’ignorance. Je crois que ceci serait implicitement admis par Krishnamurti lui-même, mais demeure étranger à son propos, lequel est seulement de libérer la pensée humaine de ses entraves superstitieuses et paralysantes. Son but en effet n’est pas de nous enseigner une doctrine philosophique ou religieuse quelconque. La forme sans cesse variée et renouvelée de son langage prouve bien que son but est de nous suggérer seulement la solution de nos problèmes afin que nous découvrions la vérité par nous-mêmes que nous la mûrissions et que ne s’établisse plus en nous une nouvelle foi aveugle, basée sur l’autorité de ses paroles.

Krishnamurti est natif de l’Inde et il peut être intéressant de faire ici un rapprochement avec les deux grands Yoguis de ce pays qui viennent de mourir: le Maharshi Ramana et Sri Aurobindo, Ramana Maharshi qui passait des heures en « Samadhi », nous fait un peu l’effet d’un homme n’appartenant plus à la terre, mais revenant parmi nous en de courtes visites pour nous aider. Quant à Shri Aurobindo, penseur génial, auteur de « La synthèse des Yogas », et autres livres, tous admirables, il nous introduit en des régions sublimes mais où tout contrôle nous échappe et où le vertige nous prend souvent à le suivre dans ses ascensions surhumaines.

Krishnamurti, lui, demeure sur terre, il circule parmi nous, son enseignement se situe toujours sur le plan humain. Par sa personnalité exceptionnelle pourtant, la noblesse de sa pensée, la parfaite dignité de sa vie, son complet désintéressement personnel, par toute son existence en un mot, toute entière consacrée au service de l’homme, il semble dépasser les normes humaines, nous apparaissant dès aujourd’hui, comme une préfigure de l’humanité de l’avenir, comme un vrai « surhomme » dans un sens ou un esprit anti-Nietzschéen.

Pierre d’Angkor