Michel Guillaume : L’océan de la vie


15 Sep 2012

(Revue La pensée soufie. No 54. 1977)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire

Un petit garçon arrivé l’âge de la contestation (et Dieu sait si de nos jours elle commence tôt) demandait à sa mère, avec un rien d’agressivité dans la voix: « Maman, explique-moi donc POURQUOI on ne doit pas voler? ». La mère eut cette réponse à la fois très simple et très sage : « Vois-tu, mon fils, dans la vie il y a des choses qui vous tirent vers le haut et des choses qui vous tirent vers le bas. Voler est parmi les choses qui vous tirent vers le bas ».

Aujourd’hui l’humanité — ou du moins une partie de l’humanité — fait sa crise d’adolescence. Elle se met à contester et à demander pourquoi? pourquoi faire? Pourquoi faire, la morale? Pourquoi faire, la société? Pourquoi faire, les usages? Et l’éducation, et la religion, et Dieu, pourquoi faire? Ce qui entraîne, par voie de conséquence, la question complémentaire: pourquoi pas? Et cela va du: « pourquoi-pas mettre-mes-pieds-sur-la-table-pour-manger », jusqu’au: « pourquoi pas tuer mon-voisin-si-sa-figure-m’indispose? ». Ce à quoi d’ailleurs nous incitent vivement la presse à sensations, le cinéma de la violence et bien souvent hélas! l’omniprésente télévision.

A tous ces pourquoi, il me semble que l’on pourrait répondre en s’inspirant de ce que disait, dans sa simplicité, cette dame, et qui me parait à la fois immensément juste et d’une actualité singulière: il y a des actions qui nous font descendre et il y a des actions qui nous élèvent. Et de même pour nos préoccupations, nos pensées et nos paroles.

Une telle indication peut être perçue par l’esprit encore pur et intuitif d’un enfant. Et malgré la pollution mentale qui prolifère à notre époque plus qu’en toute autre sans doute et brouille l’esprit de bien des sujets moins jeunes, il est permis d’espérer que certains au moins seraient capables d’en apprécier — pendant qu’il en est encore temps pour eux — la justesse.

Une telle indication n’est pas non plus indifférente pour un esprit qui pense. Car si nous examinons le principe contenu dans cet enseignement tout simple donné par une mère à son fils, que cela nous suggère-t-il? Que la vie est comme un océan au sein duquel nous serions plongés, où nous semblons flotter entre deux eaux, et, en ce qui concerne la plupart d’entre nous, où nous flottons un peu à l’aveuglette les pensées que nous chérissons, les paroles que nous prononçons, de même que chacun de nos actes, est un petit mouvement, insignifiant en apparence et dont nous n’avons cure, mais qui nous porte cependant vers une direction définie. Ainsi montons-nous un peu chaque jour et descendons-nous un peu chaque jour et la résultante de tous ces mouvements est soit un gain, soit l’inverse. La plupart du temps, l’insignifiance du changement ne nous frappe pas, nous en sommes peu conscients et nous continuons à penser, à agir et parler sans principe directeur.

Mais que signifie « élévation » ou « descente »? Élévation signifie que notre vision, notre compréhension de la vie devient plus claire, plus pénétrante, comme si les eaux dans lesquelles nous flottons s’éclaircissaient au fur et à mesure que nous voyageons vers le haut. Et voici que là, où nous ne voyons que désordre, hasard et obscurité, un ordre, une logique, une signification apparaissent; ce n’est pas que les choses aient change, c’est nous qui avons changé.

Dans les images des catacombes et les vestiges que nous a laissés la chrétienté primitive, on voit parfois le dessin d’un poisson qui était censé servir de signe de reconnaissance entre les premiers chrétiens. De ce poisson l’on a donné des interprétations diverses. On a dit entr’autres qu’il symboliserait la vie spirituelle, la vie du cœur. S’il était permis d’ajouter quelque chose, on pourrait dire qu’il ne symbolise pas tant la vie du cœur que la vision du cœur. Parce qu’il n’y a pas plusieurs vies. Il n’y a pas une vie du corps, une autre vie de l’esprit, etc.; il y a une seule et unique vie. Mais lorsque la vision du cœur commence à s’ouvrir; c’est alors que l’on commence          à comprendre cette vie comme un océan; un océan très vaste qui s’étend bien au dessus de cet espace où nous croyons le cosmos enfermé (et notre petite personne avec lui), qui s’étend aussi en deça et au delà de ce Temps qui pour notre vue indigente découpe inexorablement l’existence de chaque chose et de chaque être entre sa naissance et sa mort.

Et dans cet océan découvert par notre vision nouvelle, voici qu’à l’instar du poisson, c’est nous qu’il incombe de nous faire monter et de nous faire descendre nous-mêmes et non à quelque destinée ou à quelque hasard (et s’il est au monde une preuve du libre-arbitre, c’est en cela et en cela seulement que nous pourrions la trouver. Mais c’est une preuve que l’on doit s’administrer à soi-même.)

Or, quel aveugle de naissance, si on lui proposait une méthode pour retrouver la vue, ne l’essaierait? Le malheur veut qu’aujourd’hui, l’on semble considérer la cécité comme normale et la vision normale comme une vésanie: « Vous prétendez que le monde a un sens, que cette vie signifie quelque chose, pire: que l’on pourrait trouver la Vérité? Hallucination! Délire! Nos philosophes et nos savants nous ont prouvé que nous étions le fruit du hasard. Qui vous croyez-vous donc pour prétendre le contraire? Où sont vos diplômes? Où sont vos travaux? Quels sont vos titres? ».

Ceux, que l’on révère comme Sages, Saints et Prophètes sont ceux qui ont pris consciemment et avec vigueur cette voie de la discrimination des actes, des pensées et des paroles qui mène vers le haut. La clairvoyance, la force d’âme et l’inspiration qu’ils en ramenèrent, ils la mirent au service de ceux parmi lesquels ils vécurent. En contrepartie, ils furent avec une constance remarquable ignorés, méprisés ou persécutés par les savants et les gens influents de leur époque. Mais au moins dans le passé, les savants et les gens influents ne niaient pas qu’il existât un chemin vers la vérité: Jésus-Christ fut condamné par des gens qui ne niaient pas la vie spirituelle, mais qui ne pouvaient supporter l’idée qu’on pût l’atteindre sans passer par la méthode dont ils se considéraient comme les seuls dispensateurs et les gardiens.

Aujourd’hui, au contraire, la connaissance de ces choses est délibérément laissée de côté, car l’on pense qu’elles ne mènent pas à des applications pratiques. Et surtout l’on pense qu’elles ne sont pas « objectives ». On croit volontiers que ce sont choses fumeuses écloses dans les cerveaux surchauffés de moines ayant abusé du jeûne et de la continence. Mais on ne voit pas que l’idolâtrie de ce qui est « objectif » et « pratique » et qui est l’attitude prévalente aujourd’hui, est la cause directe du cauchemar au sein duquel nous commençons à nous réveiller, citons au hasard: la pollution galopante, la destruction massive des équilibres naturels pour raisons de rentabilité immédiate, les compressions de personnel qui mènent d’une part au chômage et de l’autre à des cadences de travail incompatibles avec l’équilibre nerveux des gens et toute l’animosité interprofessionnelle que cela suppose etc. etc. La liste commence à être longue des méfaits de cet état d’esprit Malheureusement la machine est lancée et elle ne s’arrêtera pas qu’elle n’ait commis encore bien des dégâts dans les corps et dans les esprits.

Mais qu’au moins quelques-uns s’éveillent à ce principe naturel de moralité qui travaille pour le bénéfice de celui qui l’applique, en même temps que pour l’avantage de tous, et il n’y aura pas à désespérer du monde. Car comme le semblable attire le semblable, ils finiront par se trouver et par s’unir. Et « là où deux cœurs sont unis, ils pourront soulever des montagnes », dit un proverbe qu’aimait à citer Hazrat Inayat.