Mariette Gerber : L’œuf et l’éternité


20 Nov 2010

L’œuf et l’éternité par Mariette Gerber

(Revue CoEvolution. No 7. Hiver 1982)

Jour après jour, Mariette Gerber vit un « autre temps » dans la maison biochimique conçue par son mari (cf. CoEvolution n° 1). Elle nous offre aujourd’hui son témoignage pour retrouver un temps à notre échelle.

—M.P.—

Sans doute faut-il commencer par les instruments : rares avant Galilée et son pendule, puis grâce à lui, les horloges à balancier, avec les différents types d’échappement, les ressorts, spirales et roues dentées, mieux compensés plus tard par l’apport constant d’énergie. Puis la rupture, la découverte d’autres types de mouvement, le cristal de quartz et l’atome de césium.

Toutes machines faites pour mesurer exactement le temps, le couper en petits morceaux bien réguliers, le fractionner en parties égales, qui vont être numérotées, organisées avant et après minuit, avant et après midi, suivant les cultures. De cette façon, les individus de l’ensemble social peuvent se retrouver, se « contacter » à des temps précis. Des mouvements collectifs peuvent être programmés : du rendez-vous chez le dentiste où le regard s’irrite sur le poignet gauche aux arrivées de trains de banlieue où des milliers d’yeux se lèvent inquiets vers l’horloge de la SNCF, tous ces mouvements individuels ou collectifs s’appuient sur la mesure mécanique, électronique ou atomique du temps.

Ainsi, quand l’homme réduit les lois physiques à son échelle et à son usage, elles deviennent d’une inéluctable précision. Mais, bien avant d’avoir découvert et utilisé ces lois, il avait conçu deux systèmes de mesure du temps qui se rattachaient encore au chrono planétaire : le cadran solaire et la clepsydre.

Le premier épousait le rythme du nyktémère [1] et celui des saisons, intégrant le temps dans l’espace de vie, mais ne pouvant répondre aux exigences sociales : on ne pouvait compter sur lui. D’une part il laissait la nuit entière et, d’autre part il suffisait de quelques nuages pour que l’on crût que le temps s’arrêtait !

Ses critères étant plus judicieusement choisis, la clepsydre était plus fiable mais, à la différence des roues dentées et autres quartz, elle était la représentation vivante du temps, elle coulait…

Oui, pour l’individu le temps coule, passe, vole, vite ou lentement, parfois même semble s’arrêter. Pour chacun d’entre nous, le temps coule tel un fluide entre nos pensées, nos actes, nos amours. L’impression que nous laisse son débit est éminemment variable. Qu’il nous paraisse long ou court, dans les deux cas, son évaluation se fait de deux manières différentes : par la qualité du moment vécue et par son contenu.

Ces deux éléments sont à l’origine de l’impression paradoxale que l’on éprouve lorsqu’on réfléchit sur les années passées conjointement avec un être aimé. La marque du temps ne se fait pas sentir sur des sentiments encore neufs, car toujours renouvelés dans les péripéties et le calme, l’inquiétude et le bonheur. Mais l’incertitude préside à nos relations avec le temps, cet élément qui coule et que nous ne maîtrisons pas ; cette dimension que nous avons étalonnée pour faire tourner notre petit monde, mais dont la mesure vécue nous échappe fondamentalement. N’existe-t-il pas, au fond de chacun de nous, le désir de ressentir, un à un, chaque instant et parfois d’en arrêter un ? Cette abstraction de la fraction du temps, de l’instant figé a été extraordinairement évoquée par Salvador Dali dans son tableau « le temps suspendu » : le profil d’une femme passe à une fenêtre et un œuf se casse sur le tranchant d’un couteau… Surréalité d’une infime fraction du temps ainsi isolé de son cours qui ouvre les portes à l’angoisse lucide.

Rien n’est-il aussi sécurisant que de voir le temps prendre du poids, de l’épaisseur et, finalement, de le relier à l’espace, dimension que nous appréhendons beaucoup mieux. C’est sans doute pour cela que j’éprouve un sentiment très particulier fait de sérénité et d’enracinement, comme si je rentrais dans l’épaisseur du temps, quand je passe le seuil usé d’une maison, ou que je marche sur un chemin dont les pierres gardent le creux des roues de charrettes. Prendre un sentier dans la garrigue, où des pas, jour après jour, saison après saison, ont emprunté le même tracé, effaçant la pousse végétale, imprimant les pierres grises de leur sinuosité, c’est aussi retrouver le temps à notre échelle, où nous avons créé les liens entre deux lieux, entre deux maisons. Ce temps passé, s’il est moins angoissant à cause des traces qu’il laisse, peut être nostalgique. Pour gagner en sérénité, ne faudrait-il pas le confondre, simplement, avec l’éternité des millions d’années de l’histoire de la terre ?


[1] Du jour et de la nuit.


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