le docteur Billaud et le révérend Yukaï : L’offrande de la peur


08 Oct 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Un des aspects du bouddhisme shingon est son attitude dévotionnelle qui installe en ses pratiquants des rapports d’ordre et de paix intérieure. La prière y occupe une place prépondérante et le souci de s’harmoniser avec chaque chose en fait une voie qui propose la beauté des rites, l’exercice de la vraie parole, de l’exigence de vie.

Notre corps est une merveilleuse machine, et tout ce qui se manifeste en lui représente une tentative plus ou moins réussie de s’adapter au réel ; même si cela ne paraît pas être toujours le cas.

Ainsi en est-il de la peur, qui à l’origine est une réaction physiologique de l’organisme pour l’aider à faire face à un danger immédiat et visible. Le cerveau enregistre le péril, émet alors un signal qui déclenche une libération de substances actives dans le sang. L’attention se fait plus intense, le cœur bat plus vite, le sang afflue dans les muscles. L’homme ou l’animal voit alors augmenter la rapidité de ses réflexes, la finesse de ses perceptions et ses forces se décupler. Cette suractivation momentanée est donc salutaire.

Chez les animaux peu évolués, cela reste un simple réflexe d’autodéfense, mais avec l’élaboration d’une conscience plus complexe et réflexive, ce processus se développe dans l’imaginaire avec le risque d’une perversion du mécanisme. Cela est le cas dans l’exemple classique de l’homme, qui ayant touché une corde dans l’obscurité, se croit mordu par un serpent et manifeste alors les signes de l’intoxication venimeuse. Pourtant quand le soleil se lève il s’aperçoit de son erreur et la peur, la maladie disparaissent en même temps.

Nous projetons dans l’avenir ce que nous redoutons intérieurement. La peur en fait naît du royaume de l’imaginaire. L’imagination est nécessaire pour envisager le possible, mais si elle est mal contrôlée, on risque de prendre ses fantasmes intérieurs pour la réalité ; et comme un cheval qui s’emballe, elle nous laisse désemparé.

Or plus la conscience est élaborée, plus l’intelligence s’affine et plus un fossé se creuse entre le conscient et l’inconscient. Et si la peur peut paralyser, étouffer et finalement aller à l’encontre d’une adaptation efficace, c’est parce que l’inconscient fonctionne mal, soit qu’il est saturé de données ou encore qu’il est confus ou désorganisé face à un problème.

L’inquiétude, l’angoisse sont d’autres manifestations à des degrés différents de la peur. L’inquiétude naît de la confusion interne, et lorsque les démons intérieurs de notre subconscient nous assaillent et déforment notre perception du réel, nous sommes angoissés sans causes apparentes.

Dans le souci de se protéger contre un péril réel ou imaginaire, nous nous enfermons sur nous-même et sommes d’emblée agressif avec les autres.

KOBO DAISHI (774-835), le fondateur du bouddhisme ésotérique japonais compare l’homme à un peintre qui devant sa propre peinture s’effraierait lui-même.

Beaucoup de gens ont peur de l’obscurité, de l’eau, du feu, du vide ou des serpents parce que cela évoque en eux des forces qu’ils ne maîtrisent pas et qu’ils craignent. Mais dans la vie il y a des problèmes réels, et si je vois un lion ou un camion qui foncent vers moi, j’aurai de bonnes raisons d’avoir peur ; ce n’est pas le symbolisme du lion ou du camion qui sera en cause. Pour vaincre cette peur je dois rentrer dans le concret et gérer au mieux le réel. L’arbre le plus proche pourra m’être salutaire, un bon coup de volant à droite évitera l’accident. Mais pour plus d’efficacité je peux utiliser la merveilleuse intuition et le dynamisme créateur de ma conscience profonde.

Encore faut-il qu’en moi l’ordre et la paix règnent et me permettent ainsi d’accéder à cette source d’inspiration et de vie. Trop de tension et de névrose m’en empêcheraient et le travail de purification de soi est donc indispensable pour y arriver.

L’intuition est nécessaire car ce qui crée la peur c’est de se sentir démuni. Plus sont diversifiés et riches les points de vue pour aborder le réel et plus nous pouvons faire face. Il y a toujours une solution si nous savons nous adapter. La Connaissance c’est la Puissance.

Il ne s’agit pas d’une connaissance intellectuelle mais de la possibilité de communiquer consciemment avec un subconscient purifié par la méditation, un subconscient calme et serein qui s’exprime librement dans les diverses zones de l’être. Dans le bouddhisme la répétition de certains textes sacrés permet de réaliser cet état harmonieux qui nous protège dans notre relation quotidienne avec les autres.

Si nous sommes aimants, et que nous irradions la douceur, la paix, la joie et le bonheur nous désarmerons les adversaires ; et comme saint François d’Assise, les bêtes féroces viendront manger dans nos mains. Avez-vous remarqué combien les chiens aboient après une personne disgracieuse et laissent tranquille une autre paisible ?

Comprendre une situation, « sentir » ce qu’il convient de faire, désarmer un adversaire par une parole ou un sourire, taper juste quand c’est nécessaire, tout cela n’est possible que lorsque les diverses parties de l’être sont unifiées et fonctionnent harmonieusement. Cette disponibilité nous procure une flexibilité dans l’action qui permet de dominer les situations.

De quoi avons-nous peur au juste si ce n’est de souffrir. Le Bouddha Shakyamouni a enseigné que tout est souffrance et que celle-ci trouve son origine dans le désir d’être.

C’est notre moi et sa projection sur l’extérieur que nous cherchons à préserver. Plus nous nous tournons vers celui-ci et plus nous faisons dépendre notre joie et notre épanouissement de phénomènes aléatoires sur lesquels nous n’avons pas prise et qui en fin de compte nous échappent. Alors nous avons de bonnes raisons d’avoir peur. Quand nous sommes volés, blessés, méprisés, rejetés nous nous sentons moins être, c’est ce qui s’appelle la souffrance. Nous nous sentons alors devenir tout petit, et notre cœur spirituel, pas celui des cardiologues, se recroqueville et se durcit. Nous désirons rentrer sous terre et nous isoler des autres. Notre cœur est une fleur plus ou moins épanouie qui rayonne selon notre sentiment de bonheur et de joie. Car il est bien vrai que le bonheur est un état interne, qui ne dépend pas seulement des biens extérieurs. Le proverbe dit : « L’argent ne fait pas le bonheur mais il y contribue ». Le bonheur et la joie apparaissent quand nous avons le sentiment d’épanouir et d’exprimer le meilleur de nous-même d’un point de vue altruiste car nous sentons bien au fond de nous que c’est la finalité profonde de l’être que de se transcender.

En fait nous cherchons tous à exprimer la force de vie de l’univers qui est en nous, et c’est par la prière et la méditation que nous pouvons rester à son contact, nous épanouir, assumer notre vie et lui donner un sens.

Le Bouddha dans son enseignement a insisté sur le détachement des biens de ce monde illusoire. Tout est impermanent dit-il, et nous voyons bien dans notre vie que tout change et se transforme, y compris nous-même. Cependant si le renoncement est nécessaire car il nous permet de nous libérer des charges et des obligations du monde, il faut tenir compte des réalités. Certains sous prétexte de spiritualité se réfugient dans une attitude irresponsable et confuse par peur de la vie. Alors que la véritable prise de refuge dans le bouddhisme doit permettre de s’ouvrir aux autres, de les aimer vraiment et les servir. Il ne faut pas avoir peur d’aimer car c’est en aimant que l’on peut perdre son ego.

On confond souvent l’amour avec l’attachement dû à la projection de nos sentiments et de nos opinions sur les autres. Cela entraîne le rejet de tout ce qui est différent de nous chez l’autre (c’est ce qu’on appelle en psychologie la reduplication projective). La possession et la jalousie apparaissent, une relation de dépendance s’établit par peur de ne pas être aimé ou de perdre l’autre.

Si un peu d’amour enchaîne, beaucoup d’amour libère. Aimer c’est participer à la vie de l’univers comme l’enseigne le bouddhisme ésotérique japonais. Si nous voyons Dieu ou le Bouddha (peu importe le nom que l’on donne à l’Être Suprême) en chaque être et toute chose, alors la vie prend un autre sens. Nous vivrons avec confiance car à travers tous les phénomènes transitoires nous verrons l’œuvre de Dieu.

Sainte Thérèse d’Avila a écrit : « Croire qu’un Être qui s’appelle l’Amour habite en nous à tout instant du jour et de la nuit. Voilà ce qui a fait de ma vie un ciel anticipé. « 

Plus nous descendons profondément en nous-même et plus la richesse de nos découvertes nous permet d’affronter des problèmes difficiles comme la souffrance physique, la maladie, la vieillesse et la mort. La vraie spiritualité doit permettre d’accepter ou de vivre différemment la souffrance. D’ailleurs celle-ci peut être l’occasion d’un éveil spirituel, certains ayant beaucoup souffert physiquement ou moralement n’ont pu assumer leur vie qu’en se tournant vers leur être intérieur.

Hélène Keller qui était née sourde, muette et aveugle disait que la vie était merveilleuse, elle avait fait de la sienne un exemple pour donner à d’autres du courage, des raisons de vivre et de persévérer. Quelle que soit l’épreuve douloureuse dans laquelle il se trouve, quel être humain pourrait désespérer connaissant la vie de cette femme.

Il est vrai qu’une partie de notre être se rebellera toujours contre la souffrance physique ou morale car nous sommes de simples êtres humains qui aimons la vie et le bonheur.

Nous ne pouvons assumer la peur de la souffrance qu’en fonction de l’amour que nous portons aux autres. Comme une mère qui par amour de son enfant n’a pas peur d’affronter mille dangers pour le sauver. De même celui qui pense aux autres, celui qui se dévoue pour un noble idéal, pour servir la volonté divine, celui-là n’a pas peur pour lui-même. Il peut tout, et souvent fortifié par la foi et la justesse de sa cause, il devient inébranlable.

Si par l’offrande de notre souffrance personnelle nous savons que nous pouvons soulager celle des autres êtres, nous l’accepterons et malgré elle nous aurons une sorte de certitude, sinon de joie, qui justifiera encore notre vie ; et peut-être qu’il est possible d’être à la fois joyeux et souffrant en même temps à deux niveaux de conscience différents. Comme une mère qui souffre en mettant au monde son enfant et pourtant reste joyeuse.

La souffrance que nous craignons tous reste, l’instructeur dont nous avons besoin pour comprendre celle des autres et ne pas rester insensible dans notre égoïsme. C’est en faisant dans son corps l’expérience de la maladie que l’on s’aperçoit combien on était heureux avant sans le savoir et que l’on peut être amené plus tard à vouloir aider les autres.

La souffrance est le moteur essentiel de toute progression spirituelle. Beaucoup de grands saints l’ont affirmé en disant à la fin de leur vie : « Ce qu’il faut c’est toujours assumer plus de souffrance par amour des autres. »

Chacun a un type de peur à surmonter pour donner un sens à sa vie et avancer sur son chemin. Il est normal d’avoir peur, car même les saints ou les êtres réalisés ont eu peur dans leur vie. Il faudrait être complètement insensible pour ne pas connaître la peur.

La vie est une grande aventure où parfois nous connaissons de nombreux déboires. Mais il ne faut pas avoir peur de l’échec, car ce sont ceux-ci qui nous instruisent et nous enrichissent.

Savoir réfléchir calmement, accepter la vérité et recommencer immédiatement à partir de son expérience acquise, c’est se prémunir de la peur de l’échec et augmenter sa confiance en soi.

Notre vie est le reflet de notre maturité intérieure, et il convient donc de toujours travailler sur soi. Celui qui prend conscience de la présence du Bouddha en lui et dans l’univers ne perd jamais confiance ni courage. Celui-là il peut faire face car il croit en son destin. La vie devient pour lui une grande aventure joyeuse, le Jeu de Dieu, où l’incertitude joue au contraire le rôle d’un stimulant.

Docteur Billaud et Révérend Yukaï


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