Robert Linssen : Lois physiques, lois spirituelles


19 Jul 2010

Article Publié sous le nom Ram Linssen

(Revue Spiritualité. No 21-22. Août-Septembre 1946)

Les systèmes philosophiques et religieux de l’humanité ont toujours été fonction de l’évolution spirituelle des individus.

Cette évolution n’ayant manifestement pas encore parcouru toutes les étapes des possibilités remarquables qui s’offrent à l’homme, il est compréhensible que celui-ci n’ait pas encore pleinement accompli la synthèse spirituelle parfaite dont certains esprits avancés pressentent les éléments fondamentaux.

L’humanité naît à peine. En effet, si l’on évalue à 35.000 ou 500.000 ans l’époque depuis laquelle l’homme vit sur la planète, les sciences nous enseignent clairement que ces périodes apparemment importantes sont comparables à quelques secondes par rapport aux siècles qui s’ouvrent à nous. Envisagés à cette échelle d’observation du temps, les événements actuels revêtent une signification nouvelle. Depuis 35.000 ou 500.000 ans, donc, quelques secondes à peine, toutes proportions gardées, l’homme est apparu sur terre.

Disons que l’humanité sort à peine de l’animalité dont elle est issue, et nous comprendrons pourquoi tant d’imperfections existent encore en l’homme. Il est clair que les événements tragiques qui bouleversent le monde depuis tant d’années traduisent les moments critiques d’une crise de croissance. La prise en considération de cette phase de croissance relativement restreinte, par rapport aux grandes périodes de l’avenir nous permet d’envisager le déroulement de l’histoire humaine sous un jour beaucoup moins pessimiste.

Nous pourrions très sommairement diviser en trois périodes, — disons en trois mouvements — l’histoire de l’évolution spirituelle de l’homme.

Il existe premièrement une période d’inconscience où l’homme se trouve plongé dans la matière et subit l’esclavage de sa seule magie. Il est encore régi par les lois de l’instinct animal. Mais ce dernier, perdra bientôt certains caractères de son acuité et de sa précision au détriment de l’activité mentale naissante. Il s’agit là d’une phase de transition critique mais nécessaire.

L’instinct, en quelque sorte irrationnel, inconscient, devra faire place à l’activité consciente, réfléchie, calculée.

Une seconde phase apparait ensuite, ou une certaine maturité de cœur et d’esprit fait découvrir à l’homme le sens éphémère de ce monde et le caractère fondamental de l’impermanence des manifestations extérieures de l’univers. La soi-conscience qui s’est créée perçoit obscurément le sens fallacieux de ses limites. Le mental développé ayant complètement rejeté les suggestions de l’instinct animal, devient à son tour conscient d’un principe qui le transcende. L’effort analytique se transmuera en effort de synthèse.

La poursuite de la diversité se transformera en une constante aspiration vers l’unité sous-jacente à cette multiplicité.

Déçu de l’extérieur l’homme se tournera vers l’intérieur. Il abandonnera les apparences de surface multiformes pour aller à la conquête d’une réalité de profondeur dont soudainement son intuition lui fera percevoir l’existence.

Cette seconde phase est celle du rejet de la matière en vue d’une réalisation de l’esprit. En s’engageant à fond dans cette voie, l’homme pourra faire l’expérience de l’Unité au sein même de la multiplicité. Il pourra par expérience directe vivre la pure lumière qui constitue l’essence des choses, et dont la suprême révélation illumine la vision des mystiques et des sages. Tel est le nirvikalpa samadhi des indous. Telle est aussi la nature de la vision béatifique des mystiques les plus profonds de toutes les écoles.

Mais une troisième étape reste à franchir. Elle consiste dans la matérialisation des énergies spirituelles. L’homme qui avait nié la matière vient de découvrir les splendeurs de l’essence lumineuse qui se trouve en ses ultimes profondeurs. Il doit retourner dans la matière, mais cette fois libre d’elle. Car au delà de son apparence figée, immobile, il aura senti, vu, expérimenté la réalité resplendissante qui s’y trouve cachée.

Il retournera dans le monde mais sera libre du monde. Il verra que l’esprit et la matière sont une seule et même chose et que ce que l’on nomme Dieu, est A LA FOIS la matière et l’esprit, et l’essence même de la substance dont la matière et l’esprit sont les modes différenciés.

Il saura, par expérience directe, que toute matière, indépendamment de son masque extérieurement disgracieux est en réalité divine. Pour lui, il n’y aura plus un atome, plus une poussière, plus une pensée, plus une onde qui ne soit pétrie de la substance, de cette immense totalité — une que l’on nomme Dieu.

Ainsi que l’exprime J. Vanderleeuw (dans la Conquête de l’Illusion p. 200) :

« Se retirer du monde en déclarant qu’il est plein d’erreurs n’est pas la vraie spiritualité. Lorsque nous pénétrons dans le monde de la réalité le désir disparait puisque nous sommes tout ce qui existe et qu’il n’y a rien à désirer hors de la réalité.

Plus que jamais nous jouirons des beautés de notre image du monde, car dans tout ce qui nous entoure, nous voyons cette beauté plus profonde, cette plus grande joie : l’éternel resplendissant à travers le voile du temps.

C’est pourquoi dans la vraie spiritualité, nous ne désirons pas les formes de l’image du monde, puisque nous ne faisons qu’un avec la réalité qui les produit, et nous ne les fuyons pas, car nous voyons leur sens éternel.

Nous pouvons ainsi, vivre dans le monde, sans être du monde, nous pouvons faire notre tâche, y concentrer toute notre énergie, et cependant être libre de tout attachement.

Il semble vraiment qu’une lumière intérieure ait illuminé notre image du monde; chaque objet, chaque créature vue à cette lumière devient un message profond et éternel. Lorsque nous sommes esclaves de l’illusion les choses nous semblent vides de sens, perdues, dans le chaos ; lorsque nous avons vu la Réalité, il n’est pas un grain de poussière qui n’ait un sens sublime, puisqu’il fait à jamais partie de l’Eternel.

Nous-mêmes tirons un nouveau sens de cette association, il se peut que nous marchions dans le temps, mais nous vivons dans l’éternel : l’illusion s’étale peut-être sous nos yeux, mais nous connaissons « la réalité »…

Dans cette attitude d’esprit l’homme s’apercevra que bien des lois de la matière s’appliquent à l’esprit. Il découvrira que les grandes énigmes de l’Univers n’ont pas à être déchiffrées aux seules ultimes profondeurs, mais dans ce monde même. C’est ici, qu’il importe de saisir le sens de la vie et les lois de Dieu.

Il n’y a pas lieu d’enquêter aux seules profondeurs invisibles des mondes spirituels, car la toute dense matière est pétrie d’esprit. N’est-elle pas le verbe divin qui s’est fait chair ?

Il n’y a pas lieu de considérer avec quelque dédain les lois du monde physique sous prétexte de la densité ou du caractère évanescent de celui-ci.

Les lois physiques mettent d’ailleurs en relief l’existence de grandes constantes fondamentales, de grands invariants qui peuvent nous orienter à grands pas vers la découverte d’un continuum à la conquête duquel aspirent toutes les âmes d’élite. La loi de la conservation de l’énergie n’est-elle pas pleine d’enseignements ?

Les grandes lois régissant le monde physique s’appliquent en grand nombre au domaine spirituel. Parce que le physique et le spirituel ne sont que les modes différents d’une seule et même réalité divine.

C’est en déchiffrant les lois du monde physique et la surprenante habileté des lois mathématiques qui coordonnent bien des secteurs de l’universelle manifestation que l’on mettra en lumière les desseins les plus sublimes de cette réalité indéfinissable que l’on nomme Dieu.

Il n’y a pas lieu de déconsidérer les principes du comportement mécanique d’un moteur sous prétexte que la répétition rigide de ses rythmes offre quelque monotonie. Les roues qui tournent, faites de dense matière, sont avant tout tissées de substance réellement divine. Elles se meuvent au sein d’un milieu lui-même pétri de la même substance. Et toute matière, tout événement matériel, illuminés de ce sceau invisible de l’esprit revêtent un tout autre caractère.

Bien des lois d’esprit offrent un parallélisme étrange avec celles de la matière. Ainsi que l’exprime le prof. Ed. Leroy dans son cours au Collège de France, il  existe dans l’esprit comme dans la matière un processus de dégradation et de conservation. La matière que le professeur Leroy considère comme une « constellation d’habitudes mortes » n’est pas seule à subir les lois de l’habitude. A côté d’un principe de Carnot physique mettant en relief l’existence d’un processus d’irréversible dégradation dans la qualité de l’énergie matérielle, il existe un principe de Carnot mental. La pensée est régie par une double loi comme la matière. L’esprit de l’homme possède en lui une sorte d’inertie tendant à la répétition, à l’habitude, à la routine. Il se cristallise, il a peur du nouveau, de l’imprévu. En opposition avec cette tendance à la fixation, à la répétition mécanique parfaitement comparable aux lois de la matière, la vie introduit au sein de l’esprit comme dans la matière un aspect de genèse, de création. Il s’agit d’une véritable montée qui s’oppose dans les deux modes de l’Être aux tendances cristallisatrices de l’habitude. Ayant approfondi le sens profond de ces lois, chaque individu pourra mieux se connaître et se faire l’instrument de plus en plus parfait des Grandes Lois qui président à son accomplissement harmonieux au sein de la Totalité-Une qui est Dieu. En cela réside son plus grand bonheur, le seul qui puisse véritablement coïncider avec celui du monde et contribuer le plus puissamment à l’harmonie de celui-ci.

Ram LINSSEN