René Fouéré : Lucidité, analyse et jugement


10 Nov 2009
(Revue La Tour de Feu. N° 36-37. Printemps 1952)

Il nous faut inlassablement mettre en question cette mosaïque d’opinions reçues, tous les éléments de cette verrière colorée qui nous dérobe la lumière blanche, la lumière directe de l’expérience. Une telle mise en question ne peut être opérée que par un individu qui s’est « idéologiquement » détaché du milieu, qui a consenti à la solitude perplexe de sa propre pensée.

La connaissance de soi, nous dit Krishnamurti, ne passe pas par « l’introspection » (Sur le sens donné par Krishnamurti au terme « introspection », des réserves s’imposent que nous préciserons plus loin.): en essayant d’analyser sur le vif un sentiment qu’on éprouve, on le détruit. C’est un point facile à vérifier. Et l’analyse des éléments d’une douleur vécue est même l’un des moyens que nous mettons en œuvre pour en atténuer la violence et nous en évader. On ne peut connaître, c’est-à-dire analyser une chose vivante. L’analyse commence par tuer son objet.

La lucidité, bien qu’elle puisse, à mon sens, avoir pour prétexte une connaissance analytique préalable du fonctionnement général de notre esprit, n’a pas, dans son opération le caractère d’une analyse mais plutôt celui d’une vision instantanée. On saisit d’emblée la signification exacte de l’état qu’on éprouve, on vit la vérité de ce que l’on est, à la minute où l’on se trouve. C’est une constatation pure et non un jugement intellectuel qui serait la conclusion d’un raisonnement discursif.

Pour découvrir nos limitations, dit excellemment Krishnamurti, point n’est besoin de nous perdre dans l’analyse des actes mêmes que nous faisons (ceci n’interdit pas, de mon point de vue, l’étude du moi en tant que structure ; d’ailleurs l’essentiel de l’enseignement de Krishnamurti ne réside-t-il pas dans une semblable étude?) Efforçons-nous plutôt d’agir, de vivre honnêtement en fonction de ce que nous croyons juste. Dans le mouvement même que nous ferons, les liens dans lesquels nous sommes pris, à notre insu, nous entreront, pour ainsi dire, dans la chair et nous aurons, du même coup, la révélation directe de leur présence, de leur localisation précise. Parce qu’il nous entraîne à agir avec cette violente franchise, un sentiment fort est un facteur d’intelligence de nous-mêmes (C’est pourquoi Krishnamurti a pu dire (je cite son propos de mémoire): « Si vous devez tomber, jetez-vous du trente-troisième étage, mais ne trébuchez pas sur les pavés ».).

Nous saisissons encore, par cet exemple, la vérité de cette affirmation de Krishnamurti que nos rapports avec autrui, au lieu d’être les moyens de nos fins intéressées, devraient être le processus de notre révélation à nous-mêmes.

Dans un autre texte, Krishnamurti a présenté « l’introspection » comme le moyen par lequel nous tenterions de porter un jugement sur nos actes et il a exprimé, à cette occasion, une vue d’un grand intérêt psychologique et pratique.

Selon cette vue, le fait même de vouloir juger nos états, les justifier ou les condamner, nous interdit tout à la fois de les comprendre et de nous connaître. J’établirai ainsi le bien-fondé de cette assertion:

D’une part, du fait même d’apprécier, favorablement ou défavorablement, un état, nous introduisons un trouble dans cet état, nous en altérons le contenu en même temps que nous brisons, ou faisons dévier sur des considérations marginales, son développement naturel. Dès lors, nous faussons les conditions de son observation, en l’empêchant de porter tous ses fruits, et sa signification complète nous échappe.

D’autre part, pour être intégrale, la connaissance de nous-même devrait porter à la fois sur l’état jugé et sur ce qui, en nous, fait fonction de juge. Or, par définition, le juge n’a pas à être jugé. Dans l’acte même de juger, l’esprit se dissimule donc à lui-même la moitié de lui-même. En s’arrêtant au jugement, il s’interdit de juger, et par là de connaître, le juge. Mais voudrait-on juger le juge que ce serait constituer encore un nouveau juge implicite, qui resterait à juger. C’est dire que l’on s’engagerait dans un processus sans fin. Par conséquent, si l’on veut se connaître totalement, on ne peut que s’abstenir de juger, le jugement étant un obstacle décisif à la totale connaissance de soi: tout un pan de nous-mêmes se dérobe sous le manteau du juge.

Il convient d’ajouter, lorsque le jugement est une condamnation, que parce qu’elles sont subtilement intéressées, les raisons pour lesquelles nous condamnons sont, en général, tout aussi condamnables que ce qu’elles condamnent. La condamnation, en frappant la chose condamnée, détourne l’attention du principe même au nom duquel on la condamne. Plus je m’acharne, animé d’un beau zèle, à me condamner, et moins je pense à demander ses titres au moi qui condamne. Le plus souvent, ce qui fait fonction de juge, en nous, c’est l’opinion publique, opinion que nous n’avons jamais vraiment mise en question et que nous pensons d’autant moins à mettre en question que nous nous consacrons ardemment à son service. Au surplus, nous avons le sentiment, dans l’acte même de nous condamner, de faire surgir, de dégager en nous-même, un moi vertueux et estimable. C’est-à-dire que toute condamnation de soi a le visage secret d’une réhabilitation flatteuse et l’on ne se préoccupe guère de savoir ce que vaut, au juste, cette réhabilitation.

« Sûrement, nous dit Krishnamurti, l’esprit peut être conscient de lui-même lorsqu’une partie de lui-même n’entreprend pas de juger l’autre. C’est comme si vous considériez objectivement ces arbres, ces plantes, ce rayon de soleil et ces ombres, La faculté de critiquer, de juger, de choisir est absente. Il y a simple observation, recueillement ; on se borne à voir les choses telles qu’elles sont, sans porter de jugement à leur égard. C’est la véritable lucidité (awareness) qui survient quand l’esprit observe son propre fonctionnement… comme vous observeriez un enfant en train de jouer, avec toutes ses absurdités et ses hochets amusants: vous l’observez, vous êtes amusé ou vous êtes triste ; vous l’observez sans aucune réaction intérieure. C’est une telle observation qui révélera à l’esprit ses propres désirs, ses propres illusions, ses propres peurs ».

Ce texte décrit admirablement cette attitude d’observation silencieuse de nos états, sans jugement, sans condamnation, que préconise Krishnamurti. Mais qu’est-ce donc que cette attitude? Ne correspond-elle pas à la véritable introspection qui est pure observation, pas même analyse, et que Lalande distingue expressément de l’examen de conscience? L’introspection que Krishnamurti écarte, et cela explique mes réserves annoncées sur l’emploi qu’il fait de ce terme, ce n’est donc pas l’introspection authentique, telle que la définissent les philosophes ou les psychologues, mais une introspection faussée qui veut être une analyse sur le vif ou qui se double d’un examen de conscience.

Il est bien vrai que l’introspection, telle que la pratiquent la plupart des gens, ne répond pas à la définition théorique qu’en donnent les spécialistes. Au lieu d’être la délicate et difficile observation de soi qu’exigerait cette définition, elle tourne, généralement, à la dissection des états vécus ou à l’examen de conscience d’inspiration morale ou religieuse auxquels la réduit, et contre lesquels s’élève Krishnamurti. C’est dire que ce dernier, bien qu’ayant tort en droit, a raison en fait. Il traite correctement des attitudes réelles des individus, il prend dans le sens qui leur est effectivement donné des mots qui avaient été formés pour un autre usage. Nous voyons néanmoins, par cet exemple précis, avec quelle prudence il convient de considérer son vocabulaire.

René Fouéré