Patrick Lebail : Lumière de la Brihad-Âranyaka – Upanishad : La lumière de l’homme


18 Jun 2013

(Revue Être. No 4. 2e année. 1974)

VII – (suite)

L’exposé de Yâjnavalkya se déploie superbement en sept périodes où sont enchâssées d’admirables citations du Veda :

Première période : la lumière de l’homme.

Convoqué sans doute par Janaka, Yâjnavalkya se promet in petto de ne rien lui enseigner. Nous avons déjà rencontré cette réticence ; le disciple ne doit jamais être instruit au-delà de son propre entendement. La profonde amitié que l’on discerne entre les deux hommes avait permis au maître de jauger son intelligent et dynamique élève. Sans doute Yâjnavalkya estimait-il que le puissant kshatriya, habitué à renverser tous les obstacles, était trop pressé de pénétrer des notions dont la compréhension nécessite une longue maturation.

Il procédera donc pas à pas, avec la plus grande prudence, en prenant bien soin de jalonner son explication par des repères sug­gestifs. Si abstraite qu’elle puisse paraître, la pensée upanishadique affectionne les analogies et les paraboles aisément accessibles. Elle ignore la faille évoquée par le Dichtung und Wahrheit goethien ; la poésie y est la vérité.

Yâjnavalkya se rendit chez Janaka, le roi de Videha. Il pensa : « je ne parlerai pas ». En effet, il avait discuté de l‘Agnihotra (Un des principaux sacrifices védiques) avec Janaka et l’avait gratifié du choix d’une faveur. Janaka avait élu de le questionner selon son désir et il l’a lui avait accordée. Donc le roi lui demanda pour commencer : « Quelle est la lumière de l’homme ? (Litt.: « Qu’est-ce qui sert de lumière à l’homme ? »).

– C’est la lumière du Soleil, O Roi ! répondit-il. Grâce à la lumière solaire il s’assied, il va, il agit, il revient.

– C’est bien vrai, O Yâjnavalkya. Lorsque le soleil est couché, quelle est la lumière de l’homme ?

– C’est la lumière de la lune, O Roi ! La lune alors est son luminaire grâce à la lumière lunaire il s’assied, il va, il revient.

– C’est bien vrai, O Yâjnavalkya. Lorsque le Soleil est couché, lorsque la Lune est couchée, quelle est la lumière de l’homme ?

Janaka connaît l’habileté dialectique de son interlocuteur et n’ignore pas sa propension à dissimuler le Haut Savoir. Aussi prend-il soin de procéder méthodiquement. De son côté, Yâjnavalkya se prête sans déplaisir à cette sorte d’affrontement fraternel.

– C’est la lumière du feu, O Roi ! Le feu est alors sa lumière ; à la lumière du feu il s’assied, il va, il revient.

– C’est bien vrai Yâjnavalkya ! Lorsque le Soleil est couché, lorsque la Lune est couchée, lorsque le feu s’est éteint, quelle est la lumière de l’homme ?

– C’est le son qui est sa lumière, O Roi ! À la lumière du son, il s’assied, il va, il œuvre, il revient ; par conséquent, O Roi, lorsqu’on ne distingue pas sa propre main, on se dirige cependant vers le lieu d’où un son est émané.

En tant que francophones critiques et cartésiens, nous apprécions peu qu’un son soit qualifié de lumière. L’entrechoquement de ces deux mots nous instruit cependant sur ce que Janaka entend par « lumière » : c’est l’élément en quoi les choses sont intelligibles. Cette signification s’affirme immédiatement :

– C’est bien vrai, Yâjnavalkya ! Lorsque le Soleil est couché, lorsque la Lune est couchée, lorsque le feu s’est éteint, lorsque le son a disparu, quelle est la lumière de l’homme ?

– O Roi, c’est le Soi. À la lumière du moi, il va, il œuvre, il revient.

Ici le Soi est envisagé dans son aspect manifesté, limité par l’individualité, que Yâjnavalkya va qualifier d’Esprit. Janaka lui demande s’il entend par « Soi » l’un quelconque des candidats au titre de « vérité ultime de l’homme » (le corps, le psychisme, une quel­conque de ses facultés…). S’il le fait, laconiquement, c’est qu’il sait être compris à demi-mot :

– Parmi tous quel est le Soi ?

– Il est cet Esprit, fait de conscience (Vijnana et non cit. Il s’agit de la « conscience – de » et non pas de la conscience sans objet), qui est lumière au sein des Prânas. Sans se modifier, il pénètre les deux mondes; pour ainsi dire, il pense ; pour ainsi dire, il frémit. Devenu rêve, il dépasse ce monde-ci avec les formes de la mort.

« Les deux mondes » : la manifestation et le non-manifesté. « Les formes de la mort » : écho de : « Au commencement il n’y avait absolument rien ; cet univers était enveloppé de la Mort… ». La Mort, l’absence de vie, mais aussi le Non-Manifesté.

– Cet Esprit vient à subir la naissance ; il acquiert un corps ; il s’identifie au mal ; il s’envole en subissant la mort et abandonne le mal.

« Le mal » : ce qui est imparfait parce que limité, c’est-à-dire tout ce qui ressortit à la condition de l’être vivant.

– Deux états de cet Esprit sont celui de ce monde, celui du monde suprême. Le rêve en est un troisième, à leur jonction. Lorsqu’il se tient en cet état de jonction, il aperçoit les deux autres, celui de ce monde, celui du monde suprême.

« Le monde suprême » désigne l’état où le Soi n’a plus de voiles, c’est-à-dire le sommeil profond (Envisagé selon l’optique des Upanishads, le sommeil sans rêves est l’équivalent naturel des plus grands samâdhi yoguiques) :

– Selon son mouvement, il assume son état suprême ; selon son mouvement, il voit le Mal ou la Félicité. Lorsqu’il s’engage dans le rêve, il emporte avec lui une parcelle de ce monde-ci où se conservent toutes choses. Il se détruit lui-même, il se construit lui-même ; par son éclat, par sa lumière il s’engage dans le rêve. C’est là que cet Esprit est sa propre lumière.

« Une parcelle » : les résidus psychiques à partir desquels naît la paraphrase onirique. « Il se détruit, il se reconstruit » : libre activité, jaillissement de formes mentales. « L’Esprit » est à la fois la substance, la forme et l’illuminateur.

Il n’y a là ni chariots, ni attelages, ni chemins, mais il crée les chariots, les attelages, les chemins. Il n’y a là ni félicités, ni joies, ni voluptés mais il crée les félicités, les joies, les voluptés. Il n’y a là ni bassins, ni étangs couverts de lotus, ni rivières mais il crée les bassins, les étangs couverts de lotus, les rivières. C’est lui le Créateur.

Ainsi parle le Rig-Veda : (Trois trishtubh (distiques védiques de 2 fois 11 syllabes) très réguliers, suivis d’un mètre de 16 syllabes. Non identifiés, comme la plupart de ceux qui suivent. Ils sont concis, assez hermétiques ; des objets de contemplation upâsanique).

Le Non-Rêveur subjugue par le rêve ce qui est corporel : il illumine les rêveurs ;

L’Esprit couleur de l’or, le Cygne sans second,

Emporte avec lui la lumière et revient à (l’autre) état.

« Couleur de l’or » : image védique. « Le cygne » : symbole védique de l’esprit humain, le grand oiseau blanc des étangs de lotus, le pèlerin de l’absolu (Shwêtâshwatara Upanishad, 1-6 : « En cette infinie roue du brahman le Cygne procède sur sa voie circulaire… »). Ici le Cygne est le même en chaque individu, c’est le reflet individuel du Soi. « L’autre état » : la veille. Maintenant l’Esprit est qualifié de Dieu, d’Immortel, ce qui est très védique :

L’Immortel remet au Prâna

le soin du réseau sans valeur,

Il s’en évade à l’extérieur;

Il va selon sa fantaisie,

L’Esprit couleur de l’or, le Cygne sans second.

« Le réseau sans valeur » : le corps, d’éphémère et douloureuse existence.

Dans le rêve, le Dieu traverse le haut comme le bas ;

Il engendre des formes multiples ;

Soit qu’il se réjouisse avec des femmes,

Soit qu’il rie aux éclats (ou : qu’il mange), soit qu’il voie

des objets de terreur.

On voit Son jeu; on ne le voit pas lui.

(…) Certains assurément affirment que l’état de veille est, pour lui

un rêve : ce qu’on voit éveillé, on le voit aussi en rêvant. L’Esprit y

est sa propre lumière.

O Très Respecté, je te donne un millier (de vaches) ; va plus loin maintenant, parle-moi de la libération.

Yâjnavalkya établit l’unicité de la vie psychique et proclame sa continuité. La conscience spectatrice est intemporelle. Elle engendre les formes qu’elle contemple en elle-même : « L’Esprit y est sa propre lumière ».