Patrick Lebail : Lumière de la Brihad-Âranyaka-Upanishad : Les contemplations rectifiées


02 Jun 2013

(Revue Être. No 3. 1ère année. 1973)

IV- LES CONTEMPLATIONS RECTIFIÉES

Deux adeptes de l’upâsana dialoguent au chapitre 2-1. L’un d’entre eux reste dans la lignée traditionnelle de l’upâsana post-védique, où le brahman est conçu comme l’essence des puissances naturelles : c’est un brahmine, nommé « Balaki le Fier ». L’autre est un kshatriya, roi de Bénarès et nommé Ajâtasatru (celui dont l’enne­mi n’est pas né).

Les princes et les guerriers, les kshatriyas, jouent dans les Upanishads un grand rôle : ils opposent aux brahmines garrottés par leur tradition sacrificielle les découvertes védantiques sur le Soi et le brahman. Les Upanishads se présentent comme le fruit d’une colla­boration entre les plus éclairés des brahmines et les plus réfléchis des kshatriyas.

Le Fier Balaki vient présomptueusement proposer à Ajâtasatru de l’enseigner. C’est lui qui est enseigné, sans qu’il en manifeste de dépit : son attitude est plutôt celle de la gratitude.

OM ! Il y avait un éloquent descendant de Garga, nommé Balaki le Fier. Il dit au roi de Bénarès, A jâtasatru : « Il me faut t’ex­pliquer le brahman » Ajâtasatru répondit : « Pour cette parole, je t’offre un millier de vaches ».

Les vaches, la richesse védique, symbole de lumière divine dans le Veda (go = vache = rayons = terre = parole. Qu’on ne s’étonne pas de la vénération indienne envers les vaches). Gârgya (« descendant de Garga ») est bien content de cette promesse …

Gârgya dit : « J’adore comme brahman cet être qui est dans le soleil ». Ajâtasatru répliqua : « Non, non, ne parle pas de lui. Je l’adore comme étant transcendant, tête de tous les êtres et radieux. Qui l’adore ainsi devient transcendant, tête de tous les êtres et radieux ». (2-1-2).

C’est un principe de la pensée indienne que réfléchir profondé­ment sur un sujet engendre l’identification avec lui : il est à la base des pratiques de la bhakti, la piété qui s’exprime dans le culte. Ajâtasatru voit que « tout est le brahman » et se rappelle la parole de l’Upanishad : « Par la connaissance du brahman nous deviendrons le Tout ». Là n’est pas cependant l’essentiel de sa pensée. Il enseigne la transcendance alors que Gârgya connaît seulement une très védique immanence.

Balaki tente encore onze définitions : il adore l’esprit qui est dans la lune, dans l’éclair, dans l’espace, dans l’air, dans le feu, dans l’eau, dans le miroir, dans le Son, dans les points cardinaux, dans l’obscurité, dans le moi … Toute son érudition défile dans ces propo­sitions, à chacune desquelles Ajâtasatru oppose un thème moins natu­raliste : l’être qui est transcendant ; « le Soma qui est grand et dont la robe est blanche ; l’être fulgurant, plein et immobile ; le souverain, l’indomptable, l’invincible armée ; l’endurant par excellence ; le confort-me (à la nature des choses, pratirupa) ; le brillant ; la vie ; celui qui a un second (c’est-à-dire le brahman non-suprême) ; la Mort ; « Celui qui est du Soi » … Ces désignations imagées du brahman sont bien faites pour inspirer une âme méditative. Ajâtasatru est patient. Quand Balaki a fini d’exposer sa piété védique …

… Ajâtasatru dit : « Est-ce tout ?  » — « Oui, c’est tout ». — « (Brahman) n’est pas connu de cette façon ». — Balaki dit : « Permets que je tap­proche (en disciple) » — Ajâtasatru dit : « Il est contraire à la coutume qu’un brahmine approche de la sorte un kshatriya, en pensant « il m’instruira sur le brahman » (2-1-14).

Dans les Upanishads on voit fréquemment un roi — un kshatriya, de la caste royale et guerrière — qui confond un interlocuteur brah­mine en lui montrant les limites de sa poétique religion. La révolution upanishadiqué comportait l’éclatement de la prérogative brahminique connaître, enseigner, conduire autrui sur les voies spirituelles. Ajâta­satru marque énergiquement son point. Lié par les règles tradition­nelles du débat indien, Balaki s’incline avec humilité et se place en position de disciple.

« Je t’instruirai toutefois ». Il prit l’autre par la main et se leva.

Quels sentiments éprouvait Balaki devant la promesse d’une révélation, tant émouvante pour son cœur fier mais aussi sincère ? Combien d’entre nous ne souhaiteraient-ils pas, arrrivés au fond de l’impasse d’une longue recherche, qu’un maître bienveillant se lève après les avoir pris par la main ?

Ajâtasatru ne va pas enseigner Balaki comme ce dernier a tenté de le faire : il lui pose une question directe et profonde, qui pointe vers la racine de l’être. Ainsi, mille ans plus tard, le Tch’an pointait à la racine de l’esprit humain.

Ils virent un homme qui dormait. Ajâtasatru l’interpella de ces noms : Ô Grand, Ô Vêtu de blanc, Ô Soma !  » L’homme ne se leva pas. Le poussant de sa main (Ajâtasatru) l’éveilla et il se leva. Ajâtasatru demanda : « Lorsque ainsi dormait cet esprit doué d’intelligence, où était-il ? D’où est-il revenu ?  » Mais Balaki n’en savait rien (2-1-16).

Ajâtasatru dit : « Lorsque ainsi dormait cet esprit doué d’intelli­gence, il rappelait à lui par son intelligence la conscience des dynamis­mes sensoriels et résidait en cet espace qui se trouve dans le cœur. Lorsqu’il les rassemble de la sorte, on dit qu’il dort : le souffle est rappelé, la parole est rappelée, l’œil est rappelé, l’oreille est rappelée, la pensée est rappelée (2-1-17).

Étrange nous paraît la formulation de ce passage. Selon les Upa­nishads, les fonctions sensorielles en tant que distinctes des organes anatomiques leurs supports, dont elles prennent le nom — sont des aspects d’une même énergie vitale, le prâna. Durant le sommeil, elles se résorbent dans l’unité psychique, d’où elles se différencient à nou­veau lors du rêve. Cette unité psychique, analogue à l’espace (âkâsha) en ce sens qu’elle n’a pas de dimensions et qu’en elle apparaissent toutes choses, est localisée dans le cœur du point de vue de l’homme éveillé (le « cœur » n’est pas ici l’organe corporel, mais un point que découvre la méditation, ce qui de nos jours encore fut enseigné par Ramana Maharshi). Le Soi n’est pas cette unité psychique, temporai­rement reconstituée et prête à se diversifier à nouveau en fantasmes oniriques. Il engendre son apparence, comme celle de toutes choses. Il en est la conscience comme l’être et la félicité.

Quand il se meut en rêve, il évolue dans ses propres domaines : il devient un grand roi, ou bien un grand brahmine ; ou bien encore il apparaît en des états variés. De même qu’un grand roi rassemble ses sujets et se meut en tous sens selon sa fantaisie, de même en vérité Cela rassemble les énergies et se meut en tous sens dans son corps selon sa fantaisie (2-1-18).

Le rêve manifeste la liberté créatrice du Soi, « selon sa fantaisie » (yathâkâma). Ainsi l’Ishâ Upanishad (Mantra VIII. Op. cit., p. 131) qualifie le Soi de « poète, penseur ».

Lorsqu’il dort profondément il ne perçoit plus rien. Il quitte le cœur, en se subdivisant par 72.000 canaux, les hitas, et il se rend dans le péricarde où il réside. De même qu’un jeune enfant, ou un grand roi, ou un grand brahmine peuvent parvenir à la félicité suprê­me et s’y établir, de même s’y établit-il (2-1-19).

Passage étrange où se combinent diverses richesses de l’indianité : théorie des localisations physiologiques de la conscience inséparable de celle des « canaux » où l’énergie vitale — le prâna — est censée circu­ler ; doctrine du sommeil profond en tant qu’état de félicité indicible où le Soi se révèle à lui-même en l’absence des mirages du monde (l’original emploie dans un sens dérivé le mot atighnî dont le sens premier est « total oubli », « complète oblitération » pour caractériser la félicité, ânanda) ; position de l’enfant avant le kshatriya, lui-même situé avant le brahmine, dans l’ordre des félicités … Loin de viser une abstraction, la pensée non-dualiste cherche à révéler la félicité pure.

Ajâtasatru parvient maintenant à sa conclusion : le Soi résorbe toutes choses, et de lui émanant toutes choses, sous-entendu par un processus de nature « mentale » :

De même que l’araignée se meut grâce à son fil, de même que de menues étincelles émanant d’un foyer, de même assurément toutes les énergies, tous les mondes, tous les dieux, tous les êtres émanent du Soi. Ainsi parle l’Upanishad : « il est la vérité du vrai ». Les énergies sont vérités, il en est la vérité (2-1-10).

La vie avec son flux constant de messages sensoriels constitue pour nous la plus évidente des vérités : elle émane cependant d’une vérité plus profonde, inépuisable et qui se révèle hors de tout chan­gement. Alors le changement s’avère n’être lui-même qu’un aspect de la permanence : sat, réalité ; satya, ce qui est de l’être, « vérité ».

(à suivre)