Robert Linssen : L'Univers, Eternel Dieu Vivant


16 Sep 2008

(Revue Être Libre, Numéros 167-170, Dec. 1959 – Fevr. 1960)

Voir l’Univers tel qu’il est, voir les choses telles qu’elles sont, dégagé des interférences entre l’observateur et l’observé, est-ce là une tentative vraiment insensée ? Autant vouloir résoudre la quadrature du cercle… dira la plupart.

Mais ne serait-il pas possible de dénoncer tous les conditionnements limitant à priori nos tentatives les plus timides autant que les plus audacieuses ? Et cette mise en garde étant faite, une fois pour toutes, de façon aussi claire qu’il est possible de le faire, n’existerait-il pas une façon de voir, un art de regarder où nous échapperions aux conditionnements qui semblent inexorablement corrompre notre vision ?

De nombreux hommes de science, des penseurs éminents de l’Occident moderne n’hésitent pas à nous mettre en garde contre les limitations inévitablement contenues dans la plupart de nos analyses.

Ainsi que l’exprime Teilhard de Chardin, les physiciens et les naturalistes « commencent à se rendre compte que leurs observations les plus objectives sont toutes imprégnées » de conventions choisies à l’origine, et aussi des formes et des habitudes de pensée développées au » cours du développement historique de la recherche ». (Phénomène humain, p. 25.)

Pour être en mesure de définir l’Univers comme Eternel, Dieu Vivant, force nous est de le considérer sous un angle totalement différent de tous ceux sous lesquels il a toujours été envisagé. Angle dualiste, angle intellectuel, angle de l’observateur s’opposant au sujet observé.

Et ces affirmations qui de prime abord paraissent n’être que constructions de l’esprit ou spéculations abstruses nous sont impérieusement dictées par l’évolution récente des sciences.

Il existe un art de voir, une façon de regarder très différente du sens commun et familier. Tellement différente, tellement autre, que toute une mise au point préalable s’avère nécessaire. Et ceci est très important, puisque l’échelle d’observation crée le phénomène.

« Voir ou périr », s’écriait Teilhard de Chardin… Voir… on pourrait dire que toute la Vie est là. (Phénomène humain, p. 25.)

Nous ajouterons aussi que la vue réelle n’est aucunement séparée de l’amour réel. Car celui qui voit réellement a dépassé la vision purement subjective de l’univers, du monde, des êtres et des choses.

La vue réelle tend à nous immerger dans l’Univers. Dans un Univers, oui, mais envisagé comme Totum, comme Totalité-Une indivisible, homogène, unique.

Par cette immersion, par cette intégration, nous accédons à la révélation suprême de l’amour. Amour unique qui est vision. Vision universelle qui est amour. Cet amour et cette vision sont complètement libres des relations de sujet à objet. A ce degré, ils ne sont plus qu’un état d’être.

Comme l’écrivait Maurice Lambilliote (Synthèses n° 119-120, p. 17) : « C’est par l’amour avant tout que le « phénomène humain » atteindra ses plus hautes possibilités, puisque ce seront celles mêmes de la Vie et que celle-ci est notre souveraine. Source de Vie, Unité Vivante, Présence enfin, et pour tout dire, de cette chose indicible et pourtant bien réelle, que d’aucuns, pour empêcher toute tentative d’anthropomorphisme, ont qualifié d’impersonnel. Aimer, c’est au niveau le plus intime de soi vivre en participation profonde avec la Vie. Aimer, c’est pour l’homme et contre ses polarisations mentales, retrouver les chemins de l’Unité. Et quelle source de lumière sera jamais plus pénétrante que celle de l’amour qui nous fait rejoindre et participer à ce que nous voulons connaître ? On ne peut, dès lors, Voir vraiment sans Aimer. »

Il ne s’agit là nullement d’un lyrisme mystique ou sentimental.

Il existe un sens de l’unité perçu intuitivement par les Sages de tous les temps. Ce sens de l’unité, cette exigence d’une abolition du dualisme se trouve de plus en plus impliquée par la mise en relief des limites inhérentes aux processus analytiques qui nous sont familiers.

Ainsi que l’exprime Gonseth : « Lorsqu’une information est liée à certains moyens d’informations indispensables et irremplaçables, des moyens entrent pour une part dans la forme même de l’information. La connaissance qui en dérive porte en elle-même les caractères systématiques, peut-être accidentels des procédés informateurs, comme des lois de structures nécessaires à priori. »
(A suivre.)

L’Univers, Eternel Dieu Vivant (Suite.)
(Revue Être Libre, Numéros 171-173, 1960)

Nous perdons de vue le caractère accidentel, sinon artificiel des procédés informateurs dont nous nous aidons dans tout processus analytique, car nous isolons arbitrairement des faits suivant une optique purement subjective et fort limitée, et pour évaluer les transformations subies par ces faits, nous sommes forcés d’introduire des éléments d’appréciation résultant de nos morcellements arbitraires eux-mêmes.

Ainsi que l’exprime G. Cahen (les conquêtes de la pensée scientifique), le savant moderne doit « autant que possible éliminer son équation personnelle. Face au fait, il se veut invisible, passif, impersonnel, inexistant. »

Le même auteur insiste sur le fait que l’Univers n’est une Réalité que dans sa totalité. Ce que nous appelons « phénomènes » ne sont que conventions, morcèlements arbitraires, coupes fictives et évanescentes opérées par notre esprit. Teilhard de Chardin emploie un langage semblable lorsqu’il dit (Phénomène humain, p. 38) que l’Univers tient par son ensemble… Il n’y a qu’une manière réellement possible de le considérer. C’est de le prendre comme un bloc, tout entier.

C’est à cette vision unitaire, à cette intégration dans laquelle se fondent les dualités du spectacle et du spectateur, de l’observateur et de l’observé que nous voudrions convier le lecteur désireux de « Voir ».

Les notions d’interaction, d’interfusion de toutes les parties de l’Univers, le fait fondamental des relations, l’inexistence d’êtres ou de choses strictement indépendantes sont autant d’éléments qui tendent à nous faire entrevoir l’Univers comme l’Eternel Dieu vivant en recréation perpétuelle et ce, dégagé de tout anthropomorphisme puéril ou subtil.

Tel était d’ailleurs l’esprit des antiques Védas, dont on pouvait dire qu’ils étaient un art de « voir ».

C’est de ce même art de « voir » que le Bouddha s’est inspiré dans les fondements de sa doctrine de la « Vue Juste », Cette Vue Juste avait pour condition primordiale l’affranchissement de toute dualité par l’élimination des forces d’habitudes mentales génératrices d’ignorance.

Au cours de ces lignes nous tenterons donc d’orienter l’esprit de façon constante vers ce dépassement de la dualité dont l’Advaïta antique de l’Inde fut un des exemples les plus illustres.

Cette vision absolument moniste du monde, tant spirituel que matériel, est celle qu’a reprise et développée le Bouddhisme Zen. Celui-ci l’envisage non seulement d’un point de vue théorique, mais essentiellement pratique, vivant. Le Zen le considère dans son application minutieuse aux faits de la vie quotidienne.

Zen est un terme japonais, provenant du « Chan » chinois. Ce terme provient à son tour du Dhyâna sanscrit. Certains l’ont traduit par méditation, mais les spécialistes savent fort bien qu’il n’y a pas de méditation sans pleine connaissance de soi et pas de connaissance de soi sans détachement de soi, sans dépassement des dualités, sans affranchissement des habitudes mentales et affectives personnelles. Pour le fondateur du Zen, Bodhidharma (480-528 avant J. C.), et pour ses successeurs, tels que Seng Tsang et Hui-Neng, Dhyâna ne signifie pas seulement méditation mais détachement de la dualité. Et ce détachement n’est nullement une fuite du monde ni une indifférence. Fuir, pour le Zen, n’est point résoudre. Qu’on se le dise une fois pour toutes !

Le Zen est donc l’expérience vivante, intégrale, de l’Univers en tant que totalité. Pour cette raison, un éminent penseur indou, J. Krishnamurti, déclare que dans cet état il y a dépassement de la dualité de l’expérimentateur et de l’expérimenté. Ainsi que l’exprimait l’écrivain Zen « Ogata », le Zen c’est la Vie elle-même.

Mais la Vie, envisagée dans son unité, dans sa totalité, est toujours un paradoxe pour l’intellect. Le Zen est l’art du paradoxe et cet art a le don d’énerver l’esprit rationaliste essentiellement mental de l’occidental. Quoiqu’il répugne à toute systématisation rigide, nous pourrions dire que le Zen érige souvent le paradoxe en système, et ce intentionnellement. Telle est la méthode des Koans, dont le but est de provoquer une sorte d’interdit mental ou une rupture dans le rythme morbide et routinier des habitudes mentales.

Les détracteurs de cette méthodologie ont insinué que de telles façon de procéder sont impulsives, infra-intellectuelles et mènent à l’incohérence. Une telle affirmation prouve leur totale ignorance en la matière. Le Zen aboutit à l’état de conscience supra-intellectuel et non infra-intellectuel.

Lorsque nous remplissons les conditions requises pour l’objectivité de toute analyse scientifique par exemple, telles qu’elles sont définies par G. Cahen, nous réalisons un état de perception ou de conscience très semblable à celui que nous suggère le Zen.

Première condition définie par G. Cahen : être « invisible », face au fait. Ceci signifie que nous sommes absents à nous-mêmes, délivrés de conditionnements et limitations personnelles qui tendraient à nous donner des phénomènes une vision trop subjective.

Seconde condition : être passif face au fait. Ceci se trouve déjà impliqué dans la condition précédente. Si nous sommes face au fait, invisibles à nous-mêmes, nous réalisons automatiquement une sorte de passivité intérieure au cours de laquelle n’interviennent plus nos habitudes mentales passées, nos à priori mentaux, nos jugements de valeurs subjectifs. Nous réalisons dans cet état un dépouillement intellectuel qui non seulement délivre notre observation de tout caractère subjectif, mais tend à nous faire accéder au delà du niveau de la dualité d’observateur et d’observé. Etre passif de la sorte c’est comme le dirait Krishnamurti, permettre aux faits de nous raconter leur histoire afin qu’à travers eux, tout en nous dépassant nous-mêmes, nous trouvions un langage impersonnel et universel. Ceci correspond à la passivité sans choix dont parle Krishnamurti.

Troisième condition : être impersonnel face au fait. Nous venons de le voir, cette impersonnalité se trouve liée intimement aux facteurs de passivité et d’invisibilité à soi-même. Etre impersonnel dans l’observation, c’est donc être passif, c’est ne point permettre à ses préférences mentales ou affectives d’introduire un processus de choix subjectif qui corromprait la pure objectivité d’un jugement. Disons d’ailleurs, ici, que la Vision de l’Univers en tant qu’Eternel Dieu vivant ne résulte nullement d’un acte de jugement semblable à ceux qui nous sont familiers. Il s’agit d’un éveil extraordinairement lucide, dont la clarté est proportionnelle à l’absence d’idées, de formules préétablies, de mémoires ou d’habitudes mentales quelconques.

Quatrième condition formulée par G. Cahen pour l’objectivité de l’observation scientifique : être inexistant face au fait. Cette condition est reliée également à toutes les autres. Lorsque nous nous sommes délivrés des habitudes mentales qui nous conditionnent lorsque nous avons dépassé les processus de choix, d’accumulation, inhérents à nos préférences personnelles, nous sommes absents à nous-mêmes, nous sommes pratiquement inexistants face au fait.

Ce qui reste de nous-mêmes, a sa part de réalité éphémère mais réelle dans la momentanéité de l’instant. Mais pratiquement, la mise en évidence progressive du fait des relations dans l’univers, la co-extensivité de chaque particule à l’Univers entier, l’interfusion et interaction extraordinaire et constante, nous conduisent à une sorte d’évanescence progressive des notions traditionnelles d’individualité au profit d’une Réalité fondamentale mais indéfinissable : L’Univers dans sa Totalité Indivisible. Il y a une inévitable priorité du Total par rapport au Partiel. Le morcelé n’existe qu’en fonction de nos analyses arbitraires. Seul le Global existe en tant que totalité homogène au sein de laquelle nous pensons illusoirement procéder à des isolements.

Le seul facteur qui peut être pris en considération est celui de notre singularité provisoire et continuellement changeante. Mais celle-ci ne révélera la plénitude et la grandeur de sa signification qu’à la condition que nous la situions à la juste place qu’elle occupe dans le Totum indivisible de l’Univers, Eternel Dieu Vivant.

Cette vision supra-intellectuelle se trouve exprimée dans un poème du Maître Zen Seng-Tsang, tout inspiré du non dualisme.

« La parfaite Voie ne connaît nulle difficulté
» Sinon qu’elle se refuse à toute préférence (élimination des choix et jugements subjectifs).
» Ne poursuivez pas les complications extérieures (détachement).
» Ne vous attardez pas dans le Vide intérieur (détachement).
» Lorsque l’esprit reste serein dans l’Unité des choses
» Le dualisme s’évanouit de lui-même (non dualité).
» N’essayez pas de chercher la Vérité (passivité)
» Cessez simplement de vous attacher à des opinions (détachement)
» Ne vous attardez pas dans le dualisme (non-dualité et détachement)
» Lâchez prise… laissez les choses comme elles peuvent être (détachement, passivité,
» impersonnalité).
» Obéissez à la nature des choses et vous êtes en accord avec la Voie (détachement et passivité).
» Dans le plus haut royaume de l’essence vraie
» Il n’y a ni « autre », ni « soi » (unité, impersonnalité). » (A suivre.)

Note : Le numéro suivant d’être Libre (178-180) est introuvable