David Bohm : Ma rencontre avec Krishnamurti


16 Aug 2010

(Revue Aurores. No 18. Décembre 1981)

Le premier contact que j’eus avec l’œuvre de Krishnamurti fut en 1959 quand je lus son livre « Première et Dernière Liberté ». Ce qui m’intéressa plus particulièrement fut l’examen en profondeur de la question « Observateurs et chose observée ». Cette question était depuis longtemps au cœur de mon propre travail — en tant que théoricien de la physique — intéressé au départ par la théorie des quanta. Dans cette théorie, pour la première fois, dans le développement de la physique, l’idée que « observateur et observé » ne peuvent être séparés, a été avancée comme nécessaire pour la compréhension des lois fondamentales de la matière en général.

A cause de ceci, et également à cause de bien d’autres choses, je sentis qu’il était urgent pour moi de parler à Krishnamurti directement et personnellement aussitôt que possible. Et, quand je le rencontrai lors de l’une de ses visites à Londres, je fus frappé de voir à quel point il était facile de communiquer avec lui. Ceci était rendu possible par l’intensité de son attention et la liberté, hors de toutes barrières et protections, avec laquelle il réagissait à ce que j’avais à dire. En tant qu’individu engagé dans la recherche scientifique, je me sentais tout à fait à l’aise avec ce genre de réaction, parce qu’elle était — en essence —de la même qualité que celle que j’avais rencontrée lors du contact avec d’autres scientifiques avec qui j’étais en communion d’esprit. Et je pense plus particulièrement à Einstein qui faisait preuve d’une même intensité et absence de barrière pendant les nombreuses discussions qui eurent lieu entre lui et moi.

NOUS IGNORONS TOUT  DE NOTRE PENSÉE

Après cela, je commençai à voir Krishnamurti régulièrement et à discuter avec lui chaque fois qu’il venait à Londres. Ce fut le début d’une association devenue d’autant plus étroite que je me suis intéressé aux écoles, telles que Brockwood Park en Angleterre, fondées à son initiative. Pendant ces discussions, nous examinâmes en profondeur de nombreuses questions me concernant dans mon travail scientifique. Nous étudiâmes la nature de l’espace et du temps et de l’universel, à la fois par rapport à la nature extérieure et par rapport à l’esprit. Mais ensuite, nous en vînmes à considérer le désordre général et la confusion qui envahit la conscience de l’humanité. C’est là que je rencontrai ce que je sens être la plus importante découverte de Krishanamurti. Ce qu’il avançait avec sérieux est que tout ce désordre, cause partout de tant de malheur et de souffrance, et qui empêche les humains d’œuvrer efficacement ensemble, a sa racine dans le fait que nous ignorons tout de la nature générale de nos propres processus de pensée, ou, pour l’exprimer différemment, on peut dire que nous ne voyons pas ce qui se passe en fait quand nous sommes engagés dans l’activité de la pensée. En observant de très près cette activité, Krishnamurti sent qu’il perçoit directement cette pensée comme un processus matériel qui a lieu à l’intérieur de l’être humain, dans le cerveau et le système nerveux constituant un tout.

En général, nous avons tendance à être principalement conscient du contenu de cette pensée plutôt que de la manière dont cela se passe. On peut illustrer ce point en voyant ce qui se passe quand on lit un livre. D’habitude, on ne prête attention qu’au sens de ce qu’on lit.

Cependant, on peut avoir conscience également du livre lui-même, de la façon dont il est fait, des pages qui peuvent être tournées, des mots imprimés et de l’encre, de la texture du papier, etc. De même, nous pouvons prendre conscience de la structure et de la fonction réelle du processus de la pensée et non seulement de son contenu.

MÉDITER, C’EST METTRE DE L’ORDRE DANS LA PENSÉE

Comment une telle conscience peut-elle se développer? Krishnamurti avance que cela exige ce qu’il appelle la méditation. Cependant, on a donné à ce mot tant de sens différents et mêmes contradictoires, beaucoup d’entre-eux sous-entendant une espèce de vague mysticisme. Krishnamurti a, à l’esprit, une notion précise et claire quand il se sert de ce mot. On peut obtenir une indication précieuse de son sens en considérant l’origine du mot. (Les racines des mots rapprochées du sens généralement admis aujourd’hui fournissent souvent d’étonnantes voies pour parvenir à leur signification profonde). Le mot anglais méditation est basé sur la racine latine « Med » qui signifie « Mesurer ». Le sens actuel est réfléchir, peser (c’est-à-dire peser, mesurer, et prêter une grande attention à).

De façon similaire, le mot sanscrit dhyana est apparenté de façon très proche à dhyati signifiant réfléchir. De sorte que, de cette façon, méditer serait « réfléchir, peser », tout en prêtant grande attention à ce qui se déroule en réalité pendant ce temps. C’est peut-être ce que Krishnamurti entend par le commencement de la méditation. C’est-à-dire prêter une grande attention à ce qui se passe en conjonction avec l’activité réelle de la pensée qui est la source sous-jacente du désordre générale. On fait cela sans choix, ni critique, sans accepter ou rejeter ce qui se passe. Et tout ceci s’accompagne de réflexion sur le sens de ce que l’on apprend, sur l’activité de la pensée. (Ce pourrait être comme lire un livre dont les pages ont été brouillées et être intensément conscient de ce désordre, plutôt que d’essayer uniquement de trouver un sens au contenu confus qui se présente quand on prend les pages comme le hasard les a placées).

Krishnamurti a observé que le fait même de méditer met de l’ordre dans l’activité de la pensée sans l’intervention de la volonté, du choix, de la décision ou d’aucune autre action de « celui qui pense ». Au moment où cet ordre s’établit, le bruit et le chaos qui sont le fond habituel de notre conscience, s’éteignent et l’esprit devient généralement silencieux (la pensée ne sait que lorsqu’elle est nécessaire puis s’arrête jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau nécessaire).

LE SILENCE EST CRÉATEUR

Dans ce silence, Krishnamurti dit que quelque chose de nouveau et de créateur se produit, quelque chose qui ne peut être traduit en mots mais qui est d’une extraordinaire signification pour l’ensemble de notre vie. Aussi ne tente-t-il pas de communiquer ceci avec des mots, mais il demande plutôt à ceux que cela intéresse d’explorer le problème de la méditation directement pour eux-mêmes en prêtant une attention vraie à la nature de la pensée.

L’œuvre de Krishnamurti est empreinte de ce que l’on peut appeler l’essence d’une approche scientifique des problèmes, sous sa forme la plus haute et la plus pure. Ainsi, il part d’un fait, ce fait concernant la nature du processus pensée. Ce fait est établi par une très grande attention sous-entendant l’observation soigneuse du processus de la conscience. En ceci, on apprend constamment et de cela vient la connaissance de la nature générale du processus de la pensée. Cette connaissance est ensuite mise à l’épreuve. D’abord on voit si elle est cohérente, rationnelle. Puis on voit si elle mène à l’ordre et à la cohérence, et ce qui en découle dans la vie est considéré comme un tout.

Krishnamurti met constamment l’accent sur le fait qu’il n’est en aucune façon une autorité. Il a fait certaines découvertes et il fait simplement de son mieux pour rendre ses découvertes accessibles à tous ceux qui sont capables de l’écouter. Son œuvre ne contient pas de doctrine et n’offre pas non plus de technique ou de méthodes pour obtenir le silence de l’esprit. Il ne cherche pas à fonder un nouveau système de croyance religieuse. Il pense plutôt que c’est à chaque être humain de voir s’il peut découvrir par lui-même ce que Krishnamurti a indiqué et, à partir de là, faire de nouvelles découvertes pour son propre compte.

Il est clair qu’une introduction comme celle-ci peut, au mieux, montrer comment l’œuvre de Krishnamurti a été vue par une personne en particulier, par un scientifique tel que moi-même. Pour voir dans son ensemble ce que Krishnamurti veut dire, il est nécessaire, naturellement, de poursuivre et de lire ce qu’il dit lui-même avec cette qualité d’attention vis à vis de la totalité de nos réactions intérieures et extérieures dont nous venons de discuter.

David Bohm