L.-J. Delpech : Un magicien des images : Robert Desoille


13 Feb 2018

(Extrait de la revue des deux mondes. Mars 1967)

Au début d’octobre (1966) mourait à l’âge de 76 ans, un des chercheurs les plus remarquables de notre époque dans le domaine psychologique : l’ingénieur Robert Desoille. Il a laissé une œuvre écrite importante [1].

Né à Besançon, le 29 mai 1890, fils d’un officier supérieur, ses études furent quelque peu troublées par les nombreux changements de garnison de son père. A l’âge de sept ans, il lui fut donné d’assister sur un champ de foire à une séance d’hypnotisme qui frappa vivement son imagination. Lecture de pensée, mise en catalepsie du sujet, bras percé par une épingle à chapeau sans qu’une goutte de sang ne coulât. Ce spectacle — apparemment peu fait pour un enfant — l’intéressa au plus haut point. Il conçut un vif désir de faire semblables expériences et, par un heureux hasard, dès l’âge de douze ans, une occasion lui fut offerte de le satisfaire. On lui avait dit qu’il suffisait de trouver un bon sujet puis de penser avec une volonté très forte à l’ordre qu’on désirait lui transmettre, sous la forme d’une représentation pour que l’ordre fut exécuté. Or, Robert Desoille passait ses vacances en compagnie d’une petite fille d’une dizaine d’années qu’il décida de prendre comme sujet, sans toutefois le lui dire. La confiance absolue qu’il avait dans le résultat devait être une des causes du succès. Après le repas de midi, tout le monde se trouvait réuni dans le salon. Un des oncles de Robert montrait un album d’images à la petite fille. Le jeune Robert eut alors le désir de la faire monter au premier étage de la maison pour y prendre dans l’armoire à glace de sa chambre à coucher un des trois chapeaux qui s’y trouvait. Instinctivement, le jeune hypnotiseur fixa son attention successivement sur chacun des gestes nécessaires à l’exécution de son ordre mental en se le représentant par des images visuelles et en imaginant, en quelque sorte, toutes les impulsions visuelles correspondantes. Sa concentration d’esprit dura environ cinq minutes. Au bout de ce temps, il se sentit épuisé par cet effort tandis que sa jeune amie continuait toujours à s’intéresser à l’album qu’on lui montrait. Il crut avoir échoué dans sa première tentative de transmission de pensée. Au bout de quelques instants l’oncle ferma son album, la fillette qui s’était tenue debout à côté de lui tourna sur elle-même comme quelqu’un cherchant ce qu’il doit faire puis subitement d’un pas assuré se dirigea vers la porte, sortit du salon, monta l’escalier, se dirigea tout droit vers la chambre du jeune Robert et, très vite, redescendit en apportant celui des trois chapeaux désirés. Le narrateur ajoute : « Cette enfant qui est maintenant mère de famille n’a jamais su qu’elle m’avait servi de sujet d’expérience. Il faut ajouter que si elle était d’un naturel charmant, elle n’avait pas l’habitude de nous rendre pareil service et celui-ci garde un caractère tout à fait insolite ».

Après cette expérience, notre héros poursuivit ses études à travers les villes de garnison de son père pour les achever à Lille où il obtint le diplôme d’Ingénieur. Tenté par la recherche, il suivit l’enseignement de la Sorbonne en 1913 et 1914. Ce n’est qu’à 24 ans que l’idée d’une recherche méthodique en psychologie, voire en parapsychologie, lui vint à l’esprit. Retenant comme un fait incontestable le phénomène de transmission de pensée, il estimait qu’il devait être rapproché d’une dépense d’énergie et être étudié par des méthodes analogues à celles qu’on emploie pour l’étude des phénomènes d’induction en physique.

La guerre survint et Robert Desoille accomplit son devoir comme lieutenant puis comme capitaine. Il eut même à faire front à des circonstances difficiles puisque dans son régiment il y eut en 1917 un commencement de mutinerie qu’il évita grâce à son ascendant sur ses hommes. Un autre incident de sa vie de guerre le confirma dans sa croyance en la transmission de pensée : une de ses amies étant morte dans le Nord occupé, il avait vu en rêve toutes les péripéties de cet événement dans ses moindres détails comme il put le vérifier par la suite. Le climat psychologique de la guerre qui rend la mort à chaque instant présente a le don de créer une atmosphère psychique susceptible d’exalter la puissance créatrice d’écrivains tels que Teilhard de Chardin et E. Jünger. E. Estaunié n’a-t-il pas laissé le récit, dans ses carnets de guerre, de faits paranormaux dont il aurait été le sujet ? C’est du moins ce que nous a rapporté Daniel Rops dans un entretien qu’il eût avec nous en 1946.

A la fin de la guerre, Robert Desoille s’estimant trop âgé pour reprendre ses études en Sorbonne décide d’exercer son métier d’ingénieur et il commence une carrière assez brillante dans l’industrie de l’Électricité et du Gaz où il restera jusqu’en 1953. Mais les problèmes de psychologie ne cessaient de l’intéresser. En 1923, au cours d’une soirée, une jeune femme lui fit part d’une expérience dont elle avait été le sujet, sorte de rêve éveillé dont la description rappelait singulièrement les fabulations relatées par Flournoy dans son livre « Des Indes à la planète Mars » où un médium, Hélène Smith, raconte ses vies antérieures soit comme princesse aux Indes, soit comme martienne. Vivement intéressé par cette forme de rêve fait dans un état qui paraissait être voisin de la veille, Robert Desoille la pria de le mettre en contact avec celui qui la faisait travailler ainsi. Il s’agissait d’un officier en retraite, ancien élève de l’École Polytechnique, le lieutenant-colonel Caslant. Ce dernier était un disciple de Charles Henry qui fut à la fois bibliothécaire à la Sorbonne et ami de Jules Laforgue ; devenu ensuite directeur du Laboratoire de la physiologie des sensations, il fut un précurseur de la cybernétique. Il avait l’habitude de déclarer : « Je serai compris dans cinquante ans » [2]. Ce que Caslant avait emprunté à Charles Henry, c’était un schéma de l’homme où les directions de l’espace jouaient un rôle fondamental s’associant à des sensations d’excitation et d’inhibition [3]. Voici un exemple de séance : « Caslant fait allonger le sujet sur un divan dans une position telle qu’aucune gêne musculaire puisse résulter d’une immobilité prolongée. Le sujet ferme les yeux et les protège de la main contre le jour qui pourrait filtrer au travers de ses paupières ; elle est priée de chasser ses soucis, imaginant une salle qu’elle balaye soigneusement ; enfin il lui est demandé de souhaiter un développement spirituel et de ne marquer aucune impatience. Caslant propose alors l’image d’un vase que le sujet voit sans difficulté et dont elle peut faire une description minutieuse : il rappelle ceux que l’on met dans les églises, d’un bleu translucide rehaussé de cercles dorés. Ce vase, singularité dont s’étonne le sujet, repose sur un gazon qui s’étend assez loin jusqu’à un rideau d’arbres dont se détache un très beau chêne. Le vase est rempli d’eau. Le sujet le prend. Elle est confiante et heureuse. Caslant lui demande d’approcher du chêne, de monter au faîte de cet arbre — ce qui est imaginé facilement — puis de s’élever dans l’espace en imaginant une piste vaporeuse en forme d’hélice. Le sujet est calme mais commence à s’étonner de cette ascension. Presqu’aussitôt, dans l’espace au-dessus d’elle, apparaît un point qui grossit très vite, devient un escalier. Celui-ci est d’un très beau marbre blanc veiné de vert. Les rampes très larges partent de deux colonnes. L’escalier est majestueux. Le sujet le gravit rapidement et joyeusement jusqu’à un palier où elle se repose un instant. Poursuivant son ascension, elle arrive au sommet. Contre les colonnes auxquelles s’appuient les rampes, deux enfants sont là dans une pose méditative et charmante. Un personnage central, majestueux et très beau l’accueille. Sa taille est telle qu’elle se sent toute petite, presqu’une enfant près de lui. Au début, une barbe noire orne son visage ; elle disparaîtra par la suite. Le regard est très bon. « Cet être m’attire, remarque le sujet, mais pourtant j’ai un sentiment de crainte, car je sens qu’il pourrait être mon juge ». Aussitôt, le regard se fait plus doux encore, elle rejoint joyeusement ce guide qui semble l’attendre depuis longtemps. il lui donne une palme, symbole de confiance, de calme et de joie. Ce guide porte une ample robe blanche ; elle-même est vêtue de blanc ; primitivement chaussée de mules, elle marchera pieds nus par la suite. Ils se trouvent dans une sorte de jardin ; partout des fleurs : des roses et des violettes. Ils s’approchent d’un bassin : « C’est un enchantement, le pourtour en est de marbre. Je m’y assoies et joue avec l’eau joyeusement. Une lumière merveilleuse baigne cette scène ». Au milieu du bassin se trouve un jet d’eau et c’est une fantasmagorie de couleurs, elle changera sans cesse. Le guide lui montre une plaine très vaste, bornée par une masse d’arbres sombres. Caslant demande la signification de ces arbres. — « Mon guide me fait comprendre que ce sont mes préoccupations » ; des arbres disparaissent mais il y a un moment pénible : le sujet se sent seul : « elle perd son guide ». — « Je fais des efforts pour le retrouver, dit-elle et de temps en temps, je le vois sans le distinguer très bien ; il me regarde tristement et entre lui et moi, par saccades et comme un guignol tiré par une ficelle, je vois une tête sans corps avec des cheveux hirsutes, une barbe à deux pointes, une figure hirsute et grimaçante ». Caslant évoque alors le souvenir du bassin et des jeux de lumière dans l’eau ; les images désagréables disparaissent. Le sujet retrouve son guide avec soulagement et joie. il lui prend la main et l’entraîne rapidement vers un nouvel escalier qui aboutit à un cirque de montagnes. Ils gravissent l’une d’elles par un chemin rocailleux. Au sommet : « il y a un vent terrible ». Le sujet s’enveloppe dans la robe de son guide qui s’élève avec elle dans l’espace. Cette montée paraît longue, elle exprime la crainte de ne plus rien voir. Caslant la rassure et l’invite à la patience. Elle perçoit alors un point brillant dans l’espace au-dessus d’eux : ce point grossit ; elle s’en rapproche : « J’arrive dans une grotte extrêmement lumineuse ; les parois en sont étincelantes et j’ai l’impression qu’il n’y a rien au-dessus de nos têtes. J’entends une musique très douce, un peu lointaine, ce sont des flûtes, semble-t-il. Je sens surtout la présence de quantité de petits êtres joyeux que je ne vois pas mais ils ne me voient pas non plus. Je ris et je relève le bas de ma robe pour l’emplir de ce qu’ils me donnent. Comme tout est joyeux ici, je regarde à mes pieds et je vois le sol couvert de pierres précieuses, surtout de rubis. Je me rends compte aussi que les parois en sont couvertes et que tout cela donne la lumière qui nous éclaire. Je prends des rubis dans ma main. Mon guide me dit qu’ils devront être distribués, que je ne dois pas les garder égoïstement pour moi. il me dit encore d’être calme et confiante. Il faut maintenant redescendre ». La séance s’achève par l’évocation rapide des diverses étapes parcourues. Puis Caslant demande au sujet d’imaginer qu’elle emporte tous les objets reçus, la palme, les pierres précieuses. Enfin c’est l’évocation de la pièce où a lieu cette séance. Pour terminer, Caslant prie le sujet d’évoquer sa propre image dans une forme physique et morale parfaite en l’intégrant à sa personne physique. L’exécution imaginaire de quelques mouvements de gymnastique suédoise, quelques respirations lentes et profondes, réelles cette fois, et le sujet est prié d’ouvrir les yeux.

Voilà le fait expérimental auquel assista Robert Desoille. Que fallait-il en penser ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cette fabulation inattendue rappelant étrangement les poèmes de Dante et l’étude du phénomène de lecture de pensée à laquelle il s’intéressait depuis de nombreuses années ? Une seule voie scientifique s’ouvrait : servir de sujet soi-même et faire travailler régulièrement la jeune femme qui s’était prêtée à cette première expérience, enfin, apprendre sous la direction de Caslant le maniement de sa méthode. Robert Desoille a ainsi travaillé deux ans en s’interdisant toute critique. A la fin de cette période il a rejeté l’interprétation occultiste de Caslant et relégué au second plan l’étude de la lecture de pensée. Il s’est alors fixé pour tâche de relier les faits nouveaux qu’il lui avait été donné d’observer aux faits déjà connus. Pour ce faire il chercha dans les théories contemporaines et en particulier dans l’analyse psychologique de l’affectivité subconsciente, discipline qui lui permettait de faire rentrer ces faits dans le domaine de la psychologie classique des rêves.

Ses recherches, Robert Desoille devait les poursuivre pendant plus de quarante années. Charles Baudouin, le grand psychologue de Genève fut l’un des premiers à s’intéresser à ses travaux dès 1923 ;

il lui offrit de les publier dans sa Revue de Psychologie « Action et Pensée » ce qui eut lieu en 1931 [4].

C’est en 1938 que Robert Desoille fit paraître son premier livre « Exploration de l’activité subconsciente par la méthode du rêve éveillé » qui eut de très grands échos et le mit en rapport avec de nombreux psychologues et philosophes tant en France qu’à l’Étranger. Gaston Bachelard lui a consacré tout un chapitre de son beau livre « l‘Air et les Songes » sous le titre : « Les Travaux de Robert Desoille » [5].

Pendant la période la plus intense de ses recherches, Robert Desoille connut un religieux le Père Amiable. Il fonda alors avec lui un cercle d’étude dont firent partie, entr’autres, les Docteurs d’Espinay de Lyon, Pourtal de Montpellier et Marc Guillerey de Nyon, en Suisse. Un rêve éveillé conduit par Robert Desoille avec, comme sujet, le Docteur Pourtal convertit Guillerey à sa méthode. Il devait entreprendre une série d’expériences, d’après les indications de Desoille lui-même ; il lui communiqua ses résultats. Ces expériences, malheureusement, furent interrompues quelques années plus tard par la mort prématurée de Guillerey.

Pendant la seconde guerre mondiale Robert Desoille entra dans la Résistance mais malgré les nécessités de l’heure il poursuivit ses recherches. A la Libération, il était en mesure d’exposer en termes scientifiques le fruit de ses recherches et de présenter une technique très au point et applicable à la cure des névroses. La découverte fondamentale de Robert Desoille consiste dans le fait qu’une ascension mentale souvent pénible au début fait bientôt apparaître dans les séances suivantes des images de plus en plus lumineuses qui expriment le calme et la sérénité et — si on pousse plus loin l’expérience — la joie, les sentiments généreux ; la descente, au contraire, fait apparaître des images de plus en plus sombres, désagréables et même angoissantes.

On retrouve alors, sauf avec des sujets atteints de troubles psychiques graves, toute l’imagerie de la « Divine Comédie » de Dante. Par analogie avec les images de la Fable et celles que nous décrivent les mystiques, on peut esquisser un classement : en priant le sujet de faire une ascension on rencontre d’abord les images de la vie réelle, les images mythologiques puis les images mystiques comportant des figures mais, par la suite, de simples représentations de lumière. En sens inverse, en demandant à un sujet de descendre, il rencontre des images de la vie réelle, des images infernales, puis aussi des images de lumière sans figure.

Partant de ses expériences, Robert Desoille a mis au point un certain nombre de thèmes de départ de rêves éveillés dirigés tels que l’épée, le vase, la descente dans la mer, la descente dans une grotte à la recherche du sorcier ou de la sorcière, la recherche du Château de la Belle au Bois Dormant, etc. lesquels permettent au sujet de livrer par le langage symbolique des images la clef de son attitude envers lui-même et en face des autres. On peut considérer cette série de thèmes de départ comme faisant partie de la première phase de la cure. La seconde phase consistera à faire découvrir au sujet les possibilités de réaction qu’il n’a pas su développer, tout d’abord pour en prendre conscience puis pour les cultiver et en faire des habitudes nouvelles par un travail réalisé dans le pur imaginaire. La troisième phase a pour but d’entraîner le sujet à passer de l’imaginaire au réel en utilisant comme point d’appui l’archétype de la montée.

Si, comme nous l’avons vu, c’est par un mouvement d’ascension ou de descente que les sentiments exprimés par le sujet passent du caractère qui leur est propre (images de la vie réelle) à un caractère plus général (mythologie et mystique), ce mouvement qui permet de normaliser l’attitude névrotique peut, à travers l’artiste qui s’élève ou descend à un niveau convenable, atteindre et émouvoir le public. C’est ce passage du particulier au général qui intéresse à la fois la psychologie et l’art. Robert Desoille précise : « Je ne puis donner une idée des matériaux du rêve éveillé qu’en évoquant un peu au hasard, je m’en excuse, les œuvres d’un certain nombre de grands artistes. Il y a d’abord Dante et Sophocle, plus près de nous je renverrai le lecteur aux Chants de Maldoror et aux Illuminations de Rimbaud. Parmi les peintres, je citerai particulièrement Jérôme Van Aecken plus connu sous le surnom de Bosch, William Blake, etc. Pour illustrer les rapports étroits qui existent entre ces produits de l’imagination non contrôlée que sont les images du Rêve éveillé et la création artistique, voici un scénario extrait d’une séance telle qu’elle est décrite par le sujet lui-même :

« C’est alors que je vis la chose la plus effroyable : j’ai senti la mort passer sur moi tandis que la vie souriait encore en moi. Je reposais mes membres fatigués sur l’herbe molle d’une prairie lorsque soudain l’air devint immobile, le gazouillis des oiseaux s’arrêta, aucun bruit ne se fit entendre, la nature retint son souffle et le silence sembla me guetter. L’angoisse tomba sur mon âme comme un voile noir et je me levais pour chasser cette présence désagréable lorsque, du rivage proche de la mer, je vis le monstre le plus effroyable sortir et s’avancer vers moi. Il était noir et son cou avait sept têtes. J’aurais pu fuir mais ma colère gronda en moi et mon bras se leva. Et je me mis à le combattre avec toutes les forces de ma jeunesse, toute la fougue de mon désir. Je n’avais pas compris que mon pied ayant touché terre, une ombre était sortie de la mer pour me rejoindre, une ombre qu’on ne voit pas, car elle vous berce, elle vous soutient pour les luttes du jour, comme le sommeil de la nuit. J’ai combattu plusieurs jours et lorsque, finalement, j’ai de mon épée percé le cœur du monstre, celui-ci s’affaissa et, dans un dernier soubresaut, s’engloutit dans son propre sang. Je vis alors de la gueule du monstre sortir une vapeur et cette vapeur se parer, sous le soleil, des couleurs les plus belles et commencer à monter vers le ciel. Je restais frappé de stupeur, car cette vapeur qui montait était la femme la plus belle, ce sourire que je voyais vibrer autour de moi dans la nature sous la chaleur du soleil. Et je compris qu’avec elle s’en allait pour moi toute la grâce des fleurs, toute la musique du chant, toute la vie de la lumière et toute lumière de la vie ; une ombre noire s’étendit sur mon âme et je m’affaissai dans la nuit de mon âme et je pleurai… ».

Ces images sont décrites par le sujet qui les a vécues avec un souci évident de leur donner une forme poétique. On doit remarquer que l’on retrouve cette image de monstre dans tout folklore : la bête de l’Apocalypse, saint Michel terrassant le Dragon, etc. Elle surgit avec de multiples variantes chez un très grand nombre de sujets. Par contre, le dénouement de la scène décrite ci-dessus est bien particulier au sujet : il exprime un drame qui n’appartient qu’à lui. Ces conceptions du psychisme peuvent servir à comprendre non seulement l’homme et les créations artistiques mais aussi certaines doctrines philosophiques. C’est ainsi que Gaston Bachelard après avoir étudié les travaux de Robert Desoille dans le chapitre IV de son livre : « L’Air et les Songes » utilise dans le chapitre suivant ces conceptions pour éclaircir la pensée de Nietzsche. Pour ce penseur, l’état d’âme n’est pas une simple métaphore. Nietzsche appelle un temps où « chez ces âmes de l’avenir cet état exceptionnel qui nous saisit, çà et là, en un frémissement, serait précisément l’état habituel : un continuel va-et-vient entre le haut et le bas, monter sans cesse des étages et, en même temps, planer sur des nuages ». « On reconnaît les nietzschéens au besoin de s’élever dans les airs sans hésitations, de voler où nous sommes poussés… nous autres oiseaux nés libres. Où que nous allions, tout devient libre et ensoleillé autour de nous [6]. »

Et Bachelard conclut en affirmant que « toutes les beautés de la vie morale ne sont de pauvres métaphores que pour ceux qui oublient la primauté de l’imagination dynamique. Qui voudra vivre vraiment les images connaîtra la réalité première d’une psychologie de la morale. Il sera placé au Centre de la métaphysique Nietzschéenne qui est, croyons-nous, bien que le mot répugne à Nietzsche un idéalisme de la force. Voilà l’axiome de cet idéalisme : l’être qui monte et descend est l’être par qui tout monte et descend. Le poids n’est pas sur le monde, il est sur notre âme, sur l’esprit, sur le cœur, il est sur l’homme. A celui qui vaincra la pesanteur, au surhomme, sera donné une surnature, précisément la nature qui imagine un psychisme de l’aérien » [7].

D’autre part, une disciple de Robert Desoille, Madame Lanfranchi a essayé de dégager certains thèmes philosophiques issus des expériences de son maître. Son point de départ est la réalisation d’expériences quasi mystiques. En effet, comme nous l’avons vu, la paix et la sérénité peuvent, grâce à la méthode du rêve éveillé dirigé, être atteintes en dehors de toute croyance et par le simple jeu bien conduit des ressources spontanées lorsque la psyché n’est pas enchaînée par la vie concrète ou par les formes psychiques fixées sous l’influence de celle-ci. Telle est la réflexion à laquelle le philosophe peut être conduit. Mais une telle sérénité s’appréhende elle-même tout autrement que comme satisfaction subjective : elle se vit comme achèvement essentiel, comme expérience d’absolu. Un compte rendu significatif est le suivant : « Je monte toujours et le pic neigeux vers lequel je me dirige prend souvent l’apparence de la Vierge de Py. Noblesse de son attitude. Son regard surtout : intérieur et intériorisant. Cette présence me remplit de calme et de silence. Mais la source de ce regard n’est pas en elle. Invitation silencieuse à monter plus haut. Voûte lumineuse. Impression d’être dans la lumière : puis, conjointement à la sensation de montée, sensation d’intériorisation. Dualité entre vision sensible extérieure et intériorité de l’objet. Évanouissement de la représentation : il ne me reste qu’un sentiment de présence que je ne localise que superficiellement, si je puis dire. Je n’entends rien, je ne vois rien, je ne pense pas. Simplement, sérénité et impression d’absolu. Prière » [8].

De tels documents conduisent à soupçonner que les problèmes métaphysiques doivent beaucoup au malaise de l’être séparé de son soi intérieur par son adaptation à la vie extérieure et invitent à admettre que la solution de ces problèmes se trouve dans une autopsychagogie bien conduite. Certes, ces vues sont discutables et l’identification absolue avec les états mystiques serait à approfondir, voire à discuter comme l’a précisé Robert Desoille dans une de ses préfaces, mais ces vues mettent en valeur la richesse de la Méthode du Rêve éveillé dirigé dont, comme l’écrivait son auteur, « la philosophie reste à faire » [9].

Le Rêve éveillé dirigé est donc non seulement une méthode thérapeutique mais une des clefs de la compréhension de l’homme. C’est en cela que Robert Desoille fut un magicien, un créateur dans le domaine de la psychologie et, enfin, qu’on le veuille ou non, un philosophe de la Psyché.

L.-J. DELPECH

Extrait du site de la revue des deux mondes

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1 Robert Desoille :

« Exploration de l’affectivité subconsciente par la méthode du Rêve éveillé », J.L.L. d’Artrey, Paris, 1938.

« Le Rêve éveillé en psychothérapie », Presses Universitaires de France, Paris, 1945.

« Psychanalyse et rêve éveillé dirigé » Imprim. Comte Jacquet, Bar-le-Duc, 1950.

« Introduction à une psychothérapie rationnelle », Éditions de l’Arche, 86, rue Bonaparte, 1955.

« Théorie et pratique du Rêve Éveillé », Éditions du Mont-Blanc, Genève 1962.

2 Le centenaire de Charles Henry fut célébré en Sorbonne, le 13 décembre 1959. On pourra lire sur lui ce qu’en dit l’ancien ministre Paul Baudouin dans son livre : « La beauté et la vie ». La Colombe 1955.

3 Caslant ne vit pas l’importance essentielle, au point de vue psychologique, de la montée et de la descente comme on le constate dans son livre : « Méthode de développement des facultés supranormales », 1921, p. 73-76.

4 « Action et Pensée », no 4 à 10 de cette Revue, Genève, 1931.

5 Gaston Bachelard, « L’Air et les Songes », chez José Corti, 1943.

6 Nietzsche : « Saint-Janvier » traduction Éditions Stock, page 24.

7 Gaston Bachelard : « L’Air et les Songes », chez José Corti, p. 182-183.

On pense invinciblement, dans une optique chrétienne à la phrase du Cardinal J.H. Newman : « Chaque âme qui s’élève soulève le monde ».

8 G. Lanfranchi : De la vie intérieure à la vie de relation, Paris, 1966.

9 Robert Desoille : « Le Rêve éveillé en psychothérapie » p. 7, Presses Universitaires de France, 1945.