Michel Camiade : Maître Eckhart mystique-penseur


10 Aug 2017

(Revue Le chant de la licorne. No 17. 1987)

Maître Eckhart est peu connu de nos jours, sinon par l’intermédiaire de chercheurs contemporains qui se réfèrent souvent à son enseignement : Martin Heidegger, Karlfried Graf Durckheim, Alphonse Gœttmann, Jean-Yves Leloup, Kenneth White, entre autres. Il peut être considéré comme un des mystiques-penseurs les plus clairs de l’occident. En cela, il nous permet de mieux appréhender l’exigence de notre propre tradition spirituelle. La foi et l’élan du mystique, tout habité par un contact direct avec la déité, se conjuguent à une grande rigueur intellectuelle dans la transmission. Chaleur, passion, lucidité, richesse des images, font que l’étude des œuvres de Maître Eckhart s’adresse autant au cœur qu’au mental, pour la plus grande élévation de l’esprit.

MAÎTRE ECKHART DANS SON TEMPS (1260-1327)

Pour situer de façon très générale l’œuvre de Maître Eckhart, on doit citer Platon et le néo-platonisme (Plotin, Saint-Augustin) d’une part. Aristote et l’aristotélisme (Albert le Grand, Thomas d’Aquin) d’autre part, dont il essaie de réaliser une synthèse. L’Allemand Albert le Grand (1200-1280) et l’italien Thomas d’Aquin (1225-1274) tous deux dominicains comme Eckhart, ont principalement marqué son époque sur le plan des idées religieuses. Le second, dans sa « Somme théologique », travaille à éclaircir les rapports entre la foi et la raison. Les lectures sur la scolastique : Denys l’Aréopagite, Origène, Saint-Augustin, Saint-Jérôme, Boèce, Saint-Jean Damascène, Saint-Bernard, et des « maîtres païens » : Socrate, Aristote, Platon, Cicéron, Sénèque, philosophes grecs et romains, ont été les fondements de la recherche du Maître.

CE QUE L’ON SAIT DE SA VIE

Johann Eckhart est né vers 1260, à Hochheim, province de Thuringe, dans ce qui est aujourd’hui l’Allemagne orientale, Sa vie laisse une grande part au mystère, nous n’avons que quelques repères dans le temps et l’espace pour préciser son existence. On sait qu’il fut placé très jeune chez les Dominicains d’Erfurt, probablement vers 7 – 8 ans. Novice, il y apprend le latin, la logique et la rhétorique, sciences de la pensée et du langage qui sont un peu l’enseignement primaire de ce temps. Entre 10 et 12 ans, il est initié au « Divinium officium » et aux constitutions de l’Ordre ; puis, l’enseignement secondaire : 5 années de philosophie et 3 de théologie. C’est donc vers l’âge de 20 ans (1280) que commence l’enseignement supérieur une douzaine d’années passées au « Studium générale » de la province de Thuringe, à Cologne, école fondée par Albert le Grand.

Ensuite (1293-1294), son premier séjour à Paris, alors capitale intellectuelle de la Chrétienté ; il y fréquente la faculté de théologie, marquée de l’empreinte prestigieuse d’Albert le Grand et de son élève, Thomas d’Aquin. Tous deux y ont occupé une chaire. Retour à Erfurt, avec des responsabilités : Maître Eckhart y est nommé prieur et vicaire général de Thuringe.

On retrouve sa trace en 1302 pour un second séjour à Paris : il y reçoit le titre de « Maître en sacrée théologie », analogue au doctorat, et ouvrant sur l’enseignement. Entre 1302 et 1303, il est titulaire de la chaire à l’Université réservée aux étrangers. En 1303, il est élu provincial de Saxe, c’est-à-dire à la tête du Chapitre de cette province. Comme dans beaucoup d’Ordres monastiques, l’organisation de la règle dominicaine fait de chaque grande province le siège d’un Chapitre provincial, et plusieurs de ces chapitres sont regroupés en Chapitres généraux.

De plus, en 1307, il est nommé vicaire général de Bohême, avec pleins pouvoirs de réformateur ; cette province de Bohême couvre un vaste territoire : des Pays-Bas actuels, jusqu’à Prague, en incluant le Nord-Est de l’Allemagne, et compte 47 couvents d’hommes et 9 couvents de femmes. On peut imaginer, à partir de ces faits, ce que pouvait être la vie quotidienne : énormes distances parcourues à pied, prêchant, enseignant et mendiant. On sait que Maître Eckhart participa aux Chapitres généraux de Toulouse, Strasbourg, Besançon, Plaisance, et provinciaux de Minden, Seehausen, Norden, Hambourg. Ces réunions avaient pour but de mettre à jour la Règle et son application, les dogmes, les rituels, les devoirs et l’exercice quotidien de la vie spirituelle des moines.

On sait par ailleurs que maître Eckhart fonda de nouveaux couvents, opération dans laquelle il fut en butte avec les autorités municipales ; à Brunswick, Dortmund et Groningen, on reprochait aux Ordres mendiants de trop prêcher, et ainsi d’empêcher les gens de travailler. On verra que ce ne fut pas la dernière incompréhension à avoir frappé Maître Eckhart.

En 1311, dernier passage à Paris : il est « Magister actu regens »; sa tâche est de commenter l’écriture sainte. Ensuite, de 1314, à 1324, il se fixe à Strasbourg, province de Teutonie, où il est vicaire général du Maître de l’Ordre, s’occupant en priorité des monastères de femmes.

Il retourne ensuite au « Studium générale » de Cologne, cette fois en qualité de titulaire de la chaire de théologie. Commence alors l’épisode douloureux du procès intenté par les autorités pontificales d’Avignon, avec quelques allés-retours entre Cologne et le siège de papauté, et on perd ensuite sa trace, sa mort étant probablement intervenue vers 1327.

CE DONT ON DISPOSE DE SON ŒUVRE

Le travail du Maître comprend l’œuvre latine l’« Opus tripartitum », recueil de cours exposés, sermons. En trois parties l’« Opus propositionum » en 14 traités, dont nous n’avons que le prologue, l’« Opus quaestionum » d’après Thomas d’Aquin, dont rien n’a été retrouvé et l’« Opus expositionum » d’après Saint-Augustin, dont nous avons la plus grande partie. Cet ouvrage contient sa doctrine de l’être, rapports de Dieu et de l’âme, la grâce, s’appuyant sur les deux Testaments, et un commentaire sur Saint Jean.

L’œuvre allemande comprend plus de 200 manuscrits, traités et sermons. On peut dire de l’œuvre latine qu’elle définit la doctrine de façon stricte, tandis que l’œuvre allemande est plus personnelle, on y trouve l’authenticité de la démarche très libre et évolutive du Maître.

QUELQUES IDÉES-FORCES DE LA PENSÉE PÉRÉGRINALE DE MAITRE ECKHART

L’idée du détachement

C’est un des thèmes centraux de la pensée du Maître. « Celui qui laisse tout, toutes choses se tiennent en lui, essentiellement ». Se détacher, c’est laisser suffisamment de place en nous pour que Dieu puisse agir à travers nous, c’est-à-dire engendrer le Fils. Se dépouiller est la condition du devenir, la similitude, et l’identité à Dieu en est le terme. Abandonner sa volonté à celle de Dieu, c’est permettre à la nature divine d’infuser, d’inspirer la créature. Il ne sert à rien de lâcher toute chose si on ne se lâche pas soi-même, dans l’expression existentielle des émotions, peurs, désirs, pensées qui nous identifient à la personnalité extérieure, apportant l’illusion de la sécurité par la permanence : « La personnalité, ce paquet de mémoire… » (Krishnamurti). Laisser être, ne pas parasiter l’essentiel, le « fond de l’âme », par attachement excessif à la créature.

« Un esprit renoncé est celui qui n’est troublé par rien, ni lié à rien. Qui est complètement plongé dans la très chère volonté divine. La volonté est parfaite et droite quand elle s’est totalement désappropriée, dépouillée d’elle-même, modelée et formée sur la volonté de Dieu ». Selon Maître Eckhart, le détachement est supérieur à l’amour en ce sens qu’il force Dieu à nous aimer, alors que l’amour nous force à aimer Dieu ; d’autre part, l’amour force à souffrir et dans la souffrance, l’homme a en vue la créature, alors que le détachement est totalement affranchi de la créature. Le détachement est aussi supérieur à l’humilité par le fait que celle-ci se courbe au-dessous des créatures et ainsi l’homme sort de lui-même pour aller vers les créatures, alors que le détachement demeure en lui-même. Que ce soit l’amour ou l’humilité, chacune est à la fois comprise et dépassée dans le détachement, lequel sanctifie toutes les autres vertus.

Le détachement est exempt d’émotion (se mouvoir hors), demeure en lui-même et ne connaît pas de trouble. « Tout le temps que quelque chose peut troubler l’homme, il n’est pas tel qu’il doit être ». Maître Eckhart parle aussi de pureté, de simplicité [1]. Le détachement est à la fois l’exigence d’une loi : désappropriation ordonnée, impérative, du parcours moral, « tu te dépouilleras » ; et aussi l’annonce d’un état : liberté originaire jamais perdue mais oubliée, divinité de l’âme. Comprendre l’identité opératrice par laquelle « le Père engendre en moi le Fils, et m’engendre en tant que Fils, et le même Fils ». La naissance du Fils est simultanée à l’infusion divine en l’homme, échange fécond entre l’action du Père et celle de l’homme détaché. La trajectoire proposée peut se résumer ainsi : détachement – virginité – fécondité. Virginité de volonté et de pensée, intellect vide, réceptif, sans images. Retrouver ainsi « l’état dans lequel on était alors qu’on n’était (n’existait) pas ». Désencombrer l’esprit, non tellement des représentations, mais bien plutôt de l’attachement aux représentations. Se libérer de l’inertie du temps : l’homme attaché vit dans la durée, l’homme détaché habite l’instant.

C’est une invitation, de la part de Maître Eckhart, à remonter à l’envers le chemin de la raison, dans une pensée pérégrinale, une errance dynamique, attentive, accueillante, pour revenir à l’être originaire et dépouillé (« Deviens ce que tu es », Nietzsche). Apprendre à laisser Dieu accomplir en soi la naissance du Fils (être vierge), et engendrer en retour, en Dieu, ce même Fils, fruit de l’union (être mère). Identité d’accomplissement ; il s’agit d’un des points contre lesquels se sont élevés les autorités ecclésiastiques assimilée à une forme de panthéisme, la pensée de Maître Eckhart, opposée à la pensée scolastique, figée et indicative, sera condamnée à Avignon. La sentence déclare que l’accusé « a voulu en savoir plus qu’il n’est nécessaire ».

Identité impérative, pérégrinale, d’accomplissement, mais qui doit être donnée par la grâce qui seule détache l’homme du temporel et le purifie de tout ce qui se passe. Dieu ne peut agir que s’il trouve ou opère en l’homme la disponibilité. Il peut alors préparer son œuvre en y infusant sa grâce. On peut citer ici la parole du Christ : « Il est nécessaire que je vous quitte, car si je ne vous quitte pas, l’Esprit-Saint ne viendra pas en vous ». Rejetez les images, unissez-vous à l’être sans forme.

C’est en cela que Maître Eckhart est reconnu par le Bouddhisme Zen au Japon. Cette idée de renonciation infinie est un des fondements des textes de la tradition bouddhiste [2].

Le détachement est une voie de liberté dans le sens où il permet, selon la définition de Thomas d’Aquin, d’être cause de soi : « Je suis cause de moi-même selon l’être qui est éternel et non pas selon mon devenir qui est temporel ». Ici encore, apparaît la distinction essentielle entre ce qui est hors espace-temps (de l’ordre de la cause libératrice) et ce qui est daté, entre un passé et un futur (de l’ordre de la conséquence qui rend dépendant).

Maître Eckhart traite par ailleurs de l’impassibilité : laisser passer ce qui se passe, demeurer dans ce qui demeure ; ou de l’apathie, du grec apatheia : ce qui est sans pathologie, sans pli, simple [3]. L’impassibilité est donnée comme aboutissement au détachement. Dans ce terme est inclue aussi l’idée d’égalité d’âme, quoi qu’il advienne. Or, le lieu de l’égalité d’âme, c’est Dieu lui-même, puisque l’homme et les choses sont égaux en Dieu. Bien loin d’être indifférence morale, l’apathie est donc plutôt l’exigence d’une indistinction idéale avec la déité. En résumé, mourir à la créature (détachement), c’est naître au créateur (virginité) et en tant que créateur (fécondité).

L’idée du « Fond de l’âme »

Maître Eckhart emploie aussi l’image du château-fort. Ce sont les puissances de l’âme que Dieu inspire directement, mais en tant qu’il est au-delà de l’image du créateur opposable à la créature ! en tant qu’idée divine, pure nature de Dieu. Maître Eckhart fait toujours la différence entre Dieu personne nommable, et la déité, principe divin innommable. On retrouve cela dans le Tao-Te-King : le Tao que l’on peut nommer n’est pas le Tao. La percée au-delà du rapport dualiste créateur/créature, vers l’identité énergétique de la naissance du Fils.

Le fond de l’âme est « aussi totalement un et simple que Dieu est un et simple, si bien que sous aucun mode on ne peut y porter le regard ». Il est établi une analogie entre le fond de l’âme dans l’homme qui est au-dessus des puissances cognitives et volitives, et le fond de la déité en Dieu, au-dessus des modes divins : Père, Fils, Saint-Esprit. Le fond de l’âme est lieu de l’enfantement du Fils, fruit de la grâce de Dieu et de son identité opérative dans l’homme. « Dieu, dans la nudité de son essence qui est au-dessus de tout nom, pénètre et tombe dans l’essence nue de l’âme qui elle-aussi est sans nom propre et qui est élevé au-dessus de l’intellect et de la volonté, comme l’essence l’est au-dessus de ses puissances. C’est elle le château dans lequel Jésus entre, selon l’être plutôt que selon l’agir, donnant à l’âme l’être divin et déiforme par grâce, ce qui regarde l’essence de l’être selon les paroles : par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis ».

La voie mystique. En haut, à gauche, les trois cercles concentriques représentent « l’abîme sans mode de la Déité éternelle sans commencement ni fin ». De l’unité est issue « la Trinité des Personnes dans l’unité de l’Essence » (en haut à droite). En descendant la page, la diffusion des créatures : l’ange (sa chute immédiatement dessous), l’âme humaine (sous les traits d’une femme), créée à l’image de la Déité. Ayant compris que la vie est courte (on remarque la mort avec sa faux), elle se détourne des créatures qui occupent l’angle droit, en bas. L’âme sait qu’elle doit mourir à elle-même et être crucifiée avec le Christ. La ligne rejoint une figure agenouillée et remonte vers l’image d’une religieuse que visent des poignards et des flèches. A sa gauche, divers monstres représentent les tentations. La ligne redescend vers l’image d’une femme assise dans une attitude abandonnée que le renoncement (gelassenheit) va dépouiller d’elle-même. La ligne monte vers Jésus crucifié. Puis c’est la transformation dans la Déité. Les sens sont détachés des formes créées, les puissances supérieures transfigurées, ce que symbolise une femme, les yeux fermés, plongée dans sa contemplation. L’esprit s’élance vers la Trinité des Personnes (« Je suis anéanti en Dieu, nul ne peut m’atteindre »). Plus loin encore, il oublie toutes choses (silhouette imprécise dans une sorte de cercueil aux volets ouverts) et reflue avec la Trinité dans l’abîme de l’essence divine. (Manuscrit des œuvres de Suso, Bibliothèque de Berlin, seconde moitié du XIVe siècle).

Notre âme, avant d’habiter la forme de notre corps empreinte de l’idée, de l’intention divine. Liée à la matière, ce qu’elle pense et opère par ses puissances, aussi lumineux que cela soit en elle, pur archétype divin, est composé et sera décomposé. Dans ce qu’elle a de plus élevé, de plus limpide, l’âme est au-dessus du monde. Rien, sinon l’amour seul, attire l’âme dans ce monde. Parfois elle porte au corps un amour naturel. Parfois elle porte à la créature un amour volontaire. Mais elle est par nature au-dessus du monde. Ailleurs, Maître Eckhart insiste sur les deux visages de l’âme : celui qui regarde sans cesse vers Dieu, et celui qui regarde vers le bas et dirige les sens. Les deux puissances qui émanent de la partie supérieure sont la volonté et, surtout, l’intelligence. C’est cette dernière fonction qui ne trouve jamais le repos mais cherche à percer au-delà de l’image de Dieu ; faculté qui regarde au-dedans, opposée à la raison tournée vers le dehors. Puissance du connaître de la fusion en Dieu, libération simultanée du temps et de l’espace ; c’est la pensée toujours neuve, créatrice, qui rend l’âme intelligible à elle-même.

Dans les puissances de l’âme, Eckhart établit comme suit une hiérarchie des sens extérieurs, par lesquels nous voyons et entendons ; les sens intérieurs, c’est-à-dire la pensée imaginative et représentative ; puis l’intellect qui cherche, erre, est aux aguets ; enfin, l’intellect qui ne cherche pas : se tenant dans son être limpide et simple, il est enveloppé de lumière. En cette lumière (fond), toutes les puissances de l’âme se surélèvent. « La connaissance est un fondement de tout l’être. Quant à l’amour, il ne peut résider ailleurs que dans la connaissance. L’âme doit être aveugle (aux choses créées) pour voir et connaître Dieu ». Sens, raison et concepts nous cachent l’accès au fond de l’âme identique au fond de Dieu, alors que l’intellect supérieur le révèle. Lorsque l’âme donne ses plus nobles puissances — l’intellect, la volonté, la mémoire — à l’homme intérieur, pour quelque idéal élevé, elle mobilise les puissances qu’elle avait prêtées aux cinq sens, et « l’homme est privé de ses sens et ravi, car son objet est une image intellectuelle ou quelque chose d’intellectuelle sans image [4] ».

Voici une des comparaisons édifiantes utilisées par Maître Eckhart pour appuyer sa démonstration. « Une porte s’ouvre et se ferme sur un gond. Or je compare la planche extérieure de la porte à l’homme extérieur et le gond à l’homme intérieur. Selon que la porte s’ouvre et se ferme, la planche extérieure se tourne ici et là ; cependant le gond demeure immobile à sa place et ne change jamais pour autant. Il en est de même ici, si tu comprends Dieu ».

La déité, Dieu, la créature, le néant

Nous avons déjà fait écho aux 3 angles du triangle : sa base est l’opposition Dieu créateur/non Dieu-créature-néant, le sommet qui la résout en dépassant sa dualité, est la déité ou idée divine, en tant que modèle formateur, archétype, principe premier [5].

La phrase-choc dans l’œuvre de Maître Eckhart, celle qui aura suscité le plus de controverses et d’incompréhensions, concerne l’état de néant de la créature, qui n’a son être que de Dieu, et qui n’est pas par elle-même. L’existence et le but du créé sont dans cet unique pourquoi : l’incréé.

Essayons de faire ici un parallèle entre ce néant, qui est dépendance absolue, et la situation initiale dont parle Éric Marié [6] au moment de la première distinction énergétique intervenue au sein du tout primordial : séparation entre un créateur indépendant et responsable, et une création dépendante, irresponsable [7]. Eckhart dit que la créature étant pur néant, elle n’a pas la vérité. Tout juste a-t-elle accès à des parts morcelées par un mental analytique : « Même si vous trébuchez sur quelques pierres de vérité, vous ne la connaîtrez jamais toute entière [8] » Toute vérité qui n’inclut pas aussi dans sa démarche la vérité contraire ne peut être qu’une demi vérité. On débouche sur le paradoxe, pratique initiatique chez les orientaux dans ce qu’il peut élargir la conscience à la vacuité originelle.

On arrive alors à la deuxième situation : le fait de revêtir un véhicule matériel implique le développement de la « destinée mûre » : créateur dépendant, création responsable. Cet état signifie que les puissances divines que le créateur a placées dans la créature (voir « le fond de l’âme ») peuvent êtres perverties : risque d’identification égoïque avec le plan divin (le signe du Lion primaire en astrologie). On peut dire alors que le créateur subit en partie sa création sans pouvoir la contrôler. Pour reprendre les termes d’Eckhart la privation de Dieu corrode l’homme et lui inflige son manque la souffrance. Le feu brûle tant qu’on n’est pas devenu le feu soi-même. Mais ajoute-t-il, c’est au fond de la dissemblance, lorsqu’il a tout lâché et se débat dans les ténèbres, que l’homme s’ouvre à Dieu qui le cherche, se découvre semblable à lui et donne naissance au Fils : apparaît alors la troisième situation, l’épigénèse, qui entraîne une harmonie féconde, autocréatrice pour l’homme dans le rapport parfait créateur-responsable et indépendant/création responsable et indépendante. La présence ontologique du créateur dans le fond de l’âme de la créature joue le rôle du levain dans le pain ou du levier pour soulever une masse informe, lourde et inerte. Selon Maître Eckhart, « Prier Dieu pour l’amour des créatures, c’est prier pour son propre dommage car dès lors que la créature est créature, elle porte en elle amertume et dommage, et malaise et embarras. Voilà pourquoi c’est bien fait pour les gens, s’ils obtiennent embarras et amertume. Pourquoi ? Ils ont prié pour cela ! » On doit chercher Dieu (ou plutôt : se laisser trouver par Dieu) pour lui-même, et non pour une requête personnelle. Sinon, on se sert de Dieu comme d’une chandelle qui éclaire toutes choses existant de par leur séparation d’avec Dieu, et que l’on éteint lorsqu’on n’en a plus besoin. Les choses qui sont inscrites dans le temps ont un pourquoi, « Pourquoi manges-tu ? Pour avoir de la force ». Celles qui touchent à l’intemporel sans pourquoi : « Pourquoi cherches-tu Dieu, la vérité, la Justice ? Je ne sais pas, à cause de Dieu, de la Vérité, de la Justice ».

Dieu est vérité, bonté, justice, la déité n’est ni vérité ni bonté, ni justice, étant au-delà des attributs, en tant qu’idée essentielle préexistant au Dieu créateur. C’est pourquoi l’intelligence veut remonter à la source de Dieu, de la vérité, de la bonté, de la justice. Elle est ainsi sans repos, en état de percée continuelle. A ce sujet, Maître Eckhart écrit : « L’intellect fuit le Fils » (dépasse le Dieu trinitaire) et « L’intellect veut l’origine de la bonté » (dépasse le Dieu créateur).

« Dieu doit ». Dieu est nécessaire, c’est-à-dire « ce qui ne peut pas ne pas être [9] ». Kenneth White écrit : « Le soleil n’est pas libre, sans doute, mais il est plein de sa propre nécessité ». Ici, la liberté, être sa propre cause, rejoint la nécessité ; ne pas pouvoir ne pas être. Le lien de nécessité qui rapproche Dieu de l’homme est essentiel, et se place en amont du simple rapport créateur/créature : dans l’identité énergétique et opérative de la naissance du Fils. Le renoncement-délivrance est l’itinéraire par lequel Dieu vient au-devant de l’homme et l’homme se retourne (métanoia) librement vers Dieu. Cette démarche est : retrouver consciemment, et vivre dans l’incarnation, la situation de ma préexistence, présence intrinsèque au divin ; puisqu’en mon existence (la Chute), je ne suis que présence extrinsèque au divin : « Je ne suis plus mon être, je le reçois », à « Ce n’est plus moi qui vit, c’est Dieu qui vit en moi » (Saint-Paul). Maître Eckhart propose un cheminement, dans cette rencontre entre l’homme et Dieu, résumé ainsi en quatre étapes.

1°) Dissemblance ; Dieu et l’homme sont étrangers l’un à l’autre.

2°) Similitude ; le second se découvre en reflet du premier.

3°) Identité ; apparaît la noblesse du fond de l’homme.

4°) Déhiscence ; plus ni Dieu, ni homme, mais : désert. Est tracée ici la voie d’une pérégrination pour que devienne intelligible l’identité opératoire entre l’homme et Dieu : de l’ontologie naturelle, soumise à l’entropie dans le temps, avec une croissance du un au multiple [10], à l’ontologie spirituelle, développant la néguentropie, concentrant du multiple à l’Un [11]. Citons le poète-penseur Kenneth White : « Inutile de lire les cercles toujours plus larges. Ayant saisi le sens ultime, l’orateur aux douze mots marche sur la grève, le regard tranquille [12] ». A rapprocher de cette phrase de Maître Eckhart : « Celui qui laisse les choses telles qu’elles sont par le hasard, les possède là où elles sont un être pur et où elles sont éternelles ».

Dans l’imagerie qui lui est propre, le Maître Eckhart parle de la dissemblance comme du fait de vouloir embraser un tronc d’arbre avec une paille : le feu ne peut prendre à cause de la trop grande disparité entre le tronc et la brindille. Il faut du temps pour que le bois se transforme en feu, une lente et patiente approche pour aboutir à la combustion : la similitude. Lorsque tout le combustible a été absorbé, il devient « une seule et unique flamme qui toujours cherche l’Un : l’identité opérative. Le feu (Dieu) agit, et le bois (l’homme) devient ; le feu transforme en lui-même tout ce qu’il atteint. Avec souffrance si l’homme refuse de reconnaître sa composante ultime d’origine divine, avec joie s’il l’accepte. Dans ce dernier cas, l’homme réceptif à la grâce et à la volonté de Dieu, devient uni au Père. De cette union monte une identique incandescence : le Fils. Enfin, lorsque la combustion s’achève, il n’y a plus ni feu, ni bois. S’il n’y a plus de créature pour l’invoquer, l’image de Dieu se perd en tant que Dieu. Il n’y a plus alors que le désert, les cendres, la déhiscence, les graines de la créativité divine s’ouvrent, arrivées à la maturité.

Antérieure à Dieu, à l’homme, au monde, est l’origine en tant qu’imminence : le désert. « Où est mon séjour ? Où toi et moi ne sommes. Où est la fin dernière à laquelle je dois tendre ? Là où l’on n’en trouve pas. Où dois-je donc aller ? Je dois monter encore plus haut que Dieu, dans un désert [13] ». Le désert est la Déité, antécédence non opérative de Dieu. Le désert est infécond, la Déité aride, exigeante. Semences, potentialités, plénitude des idées mais l’éclosion est difficile.

L’idée de consolation divine

« Comment les dons de Dieu dans les créatures pourraient-ils satisfaire celui à qui Dieu lui-même ne suffit pas ? [14] ». « Si la souffrance doit être changée en joie, que la souffrance soit la plus forte possible. Plus grande la face, plus grand le dos ». Ici, Maître Eckhart dans un élan de passion, semble dépasser quelque peu la pensée qu’il exprime par ailleurs ainsi : se détacher également de la souffrance, et la remettre entre les mains de Dieu. Car on peut être attaché à sa souffrance autant qu’à n’importe quel bien matériel ou immatériel. La souffrance devient légère si on accepte que ce soit l’essentiel en nous qui la porte. Mais elle n’est pas une finalité à rechercher ou à entretenir.

Autre facteur de consolation : être vide, vierge, pauvre. « Le vide fait monter l’eau au sommet des montagnes ». Se méfier par contre des consolations apportées par les créatures : elles sont asservissantes alors que celles du divin sont libératrices. « Si je me tourne vers la créature pour elle-même, sans y voir Dieu, je me détourne de lui d’où flue toute consolation ».

Dans la Déité manifestée, au Fils correspond l’égalité, au Saint-Esprit l’amour. L’Un (le Père) est l’origine des origines. L’égalité est le premier déploiement, l’origine imminente, qui prend racine de l’Un et en l’Un. Quant à l’amour, il naît de la fusion de deux en l’Un. Selon l’expression de Teilhard de Chardin, tout ce qui monte converge. Le Fils et l’Esprit, base du triangle, s’unissent en s’élevant vers le sommet qui les a engendrés : le Père. Dans l’Un, toute ressemblance, qui porte en elle différence et division, fait silence et tout désir d’être s’apaise.

L’homme inconsolé n’est pas libéré de la créature, il est loin du principe unique. La souffrance se développe dans toute dualité, de même que le désir génère la peur, et la peur, le désir. Si la volonté humaine est impuissante à juguler cet état conflictuel, la réceptivité à la grâce divine par l’abandon du vouloir de la personnalité permet de rapprocher les extrêmes jusqu’à trouver l’Un en soi…

Une autre proposition de Maître Eckhart suscite interrogation et réflexion : Dieu donne au Fils, mais il prête à la créature ; c’est comme si celle-ci était soumise à une période probatoire, pendant laquelle la Loi divine la met à l’épreuve sur la façon dont elle utilise ses véhicules de manifestation. Si l’être, ayant revêtu sa tunique de chair, s’en dépouille pour endosser la tunique de lumière, alors il devient Fils, uni au Père, et ne peut craindre aucun dommage. Par cette naissance, il est intouchable et reçoit tout du principe auquel il est accordé.

« Votre joie, nul ne vous la prendra » : la joie est constitutive de l’être, elle est sans objet extérieur, totalement indépendante des contingences. Seulement, si l’homme est né dans ce monde, il ne l’est pas encore à partir de ce monde. « Ton cœur souffre-t-il ? Tu n’est pas encore Mère ». Le détachement des contingences est une libération : l’être centré sur Dieu en lui, qui s’est « renié lui-même, et chargé de sa croix pour suivre Dieu » (Marc), celui-ci est invulnérable comme l’est le divin.

Cependant, « si Dieu veut que j’ai commis des péchés, je ne voudrais pas ne pas les avoir commis, car c’est ainsi que la volonté de Dieu est faite « sur la terre », c’est-à-dire par la faute, « comme au ciel », par le bien accompli. « Ce que Dieu ne me donne pas, je le reçois par la privation. Car dans la privation, je reçois Dieu à travers sa volonté ». La souffrance est pour ouvrir la conscience : perdre père et mère pour rejoindre l’universel ?

Terminons cette étude sommaire par un sourire : l’humour selon Maître Eckhart. « Quand je demande à Dieu un avantage matériel, c’est comme si j’avais parcouru un long chemin pour aller trouver le Pape et que, l’abordant, je lui dise : Seigneur Saint-Père, j’ai fait à grands frais environ deux-cent lieues de chemin difficile pour vous demander une fève, tous ceux qui m’entendraient auraient bien raison de dire que je suis un grand fou ».

POUR CONCLURE… SI C’EST POSSIBLE

Voici quelques éléments qui peuvent être nécessaires pour aborder la pensée touffue et rigoureuse de Maître Eckhart. Pensée qui se nourrit constamment d’un rapport direct, intime, vigoureux et lucide, avec le Principe divin. « Antique Maître à lire et à vivre », il apporte au chercheur une dialectique puissamment structurée, et tout autant d’images fortes imprégnées de vérité. La spiritualité de l’errance, dynamique, de la quête pérégrinale, libérée des dogmes pesants de la Scolastique, veut faire entrer le souffle d’une pensée nouvelle dans l’ancien édifice des entités métaphysiques.

Mourir à la créature, pour naître au créateur et en tant que créateur : ainsi peut s’exprimer le noyau central de l’œuvre du Maître, développé dans ses conséquences les plus ultimes. Proposition d’un cheminement qui, s’il a tant perturbé les autorités ecclésiastiques, était en fait déjà annoncé par Saint-Paul et Saint-Jean, et formulé par les Pères de la Tradition : Denys l’aréopagite, Grégoire de Nysse, Saint-Augustin. Créés à chaque instant, notamment par le souffle qui nous habite, nous sommes en notre profondeur identiques à Dieu jusqu’au fait d’engendrer le Fils.

Le lâcher-prise dans la méditation contemplative, la réceptivité active dans le milieu manifesté — car l’enseignement de Maître Eckhart porte à une manière d’être au monde, et non une fuite hors du monde —, l’absence de détermination — ne pas être terminé, figée statique — sont les impératifs d’une identité d’accomplissement, verbale — évolutive — et non pas nominale.

Nous reprendrons, pour terminer, quelques mots de Reiner Schurmann : « Maître Eckhart ose la gageure du « mystique spéculatif » : exposer sous un vêtement rationnel la proximité comblante de l’origine. Que ce vêtement soit troué de toute part nous est encore un indice du feu qui le consumait. La lutte pour le concept juste, quand elle recourt à l’arme du paradoxe, se meut en un combat contre la langue, et elle se fait alors invitation au silence…»

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Maître Eckhart, Traités et Sermons (4 vol.) Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache (Ed. du Seuil).

Maître Eckhart ou la joie errante. Sermons allemands traduits et commentés par Reiner Schûrmann. L’expérience intérieure, (Denoël).

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1 À ce sujet, il est révélateur que la racine du mot  » simplicité  » soit : « sans pli, » c’est-à-dire  » sans retour sur soi « .

2 Par exemple, dans le Prajnaparamita Sûtra, le Sûtra de la Plus grande Sagesse.

3 Voir à ce sujet l’article de Jean-Yves Leloup dans « Le Chant de la Licorne » n° 13.

4 « Ton intellect a sa demeure dans une grande masse lumineuse » (Bardo Thodol).

5 « L’idée précède l’objet créé dans l’intention du créateur » (Thomas d’Aquin).

7 C’est-à-dire, étymologiquement, qui ne peut répondre d’elle-même ; autrement dit, qui n’est pas libre : voir plus haut la définition de la liberté formulée par Thomas d’Aquin

8 Xénophane de Colophon, cité par Kenneth White dans « Terre de Diamant »

9 Définition de Thomas d’Aquin.

10 Analogie : le signe du Cancer, vie organique, lunaire ; chez Kenneth White : le flottant.

11 Analogie : le signe du Capricorne, vie consciente, solaire-saturnienne ; pour K. White : la Terre de Diamant.

12 K. White, « Terre de Diamant ».

13 Angelus Silesius, médecin et poète mort en 1674, auteur du « Pèlerin chérubinique » dans lequel il versifie l’enseignement d’Eckhart sur le détachement.

14 Saint-Augustin.