Robert Linssen : Malentendus sur la voie de l’éveil


14 Jan 2009
(Revue Être Libre, Numéro 327, Septembre 1993)

Le contenu de cet article est une réponse à des questions et objections. Notre réponse n’a de valeur que dans le contexte de ces questions et objections. Le sens complet de nos communications est exposé dans nos essais « L’Univers, corps d’un seul et même Vivant ».

Le domaine des profondeurs spirituelles de l’être humain échappe aux tentatives d’expressions verbales ainsi qu’aux essais de représentations imaginaires. Nous sommes ici au cœur de nous-mêmes dans un des niveaux les plus fondamentaux d’un univers polydimensionnel dont la source première se recrée dans la fraîcheur d’un éternel printemps.
A ce niveau profond règne la plénitude d’une conscience infinie, libérée des limites des mots, des formes, de la qualité et du temps, tout en étant le fondement suprêmement substantiel sur lequel se profilent les noms et les formes.
L’Unité essentielle de l’univers est prioritaire par rapport à l’apparente diversité qu’observent nos perceptions sensorielles. Cette Totalité-Une est pluridimensionnel. Elle est prioritaire par rapport à ses parties. L’Univers est le corps d’un seul et même Vivant. Krishnamurti, David Bohm déclarent que « le particulier » est une abstraction quoiqu’il soit fait d’une conscience infinie.
Voilà autant de paradoxes heurtant la logique. Tenter de les résoudre par la pensée est impossible et inutile. Il est heureux qu’il en soit ainsi car le chercheur sérieux est obligé de réaliser le silence mental. Il doit savoir, une fois pour toutes, que l’unité de l’univers englobe des aspects qui sont contradictoires et complémentaires.
Tout en accordant une importance prioritaire à une vision holistique du cosmos qui est apparemment en contradiction avec ses parties, la plupart des sages donnent des réponses contradictoires aux questions qui leur sont posées.
La compréhension du sens de leurs réponses ne peut être réalisée sans tenir compte du contexte des questions et de la maturité psychologique de ceux qui les posent.
Tel était souvent le cas des réponses de Ramana Maharshi et plus rarement celui de Sri Nisargadatta. Les réponses de Krishnamurti et de Harding aux mêmes questions étaient plus radicales, mais leur approche des problèmes étaient diamétralement opposée.
Krishnamurti déclare que nous ne sommes que mémoires et conditionnements. Pour Harding, ceux-ci sont imaginaires et nous sommes déjà illuminés. Le premier insiste énergiquement sur la prise de conscience de nos conditionnements, le second les considère inexistants et suggère de « vivre — psychologiquement — sans tête ».
Il y a d’autres radicalités : celles des Advaïtistes védantins et des Maîtres Bouddhistes ou Taoïstes de « la Vue pénétrante ». Nous avons longuement commenté les enseignements du Ch’an, le Zen originel, les doctrines de la Vue Juste avec les Maîtres auprès desquels nous avons vécu.
Tous les enseignements et instructeurs précédemment cités contiennent des paradoxes utiles pour le dépassement de la pensée et des paradigmes cartésiens ou newtoniens.
En résumé, nous avons toujours insisté sur une attitude d’approche expérimentale nous libérant de l’identification à l’aspect surfaciel des choses ou la fixation exclusive sur telle ou telle qualité. Ceci concerne aussi bien les conditionnements de l’être humain que les qualités d’infinitude et de liberté de son ultime essence spirituelle.
La voie de l’Eveil requiert une perception globale immédiate des êtres et des choses conduisant paradoxalement bien au-delà de la dualité. Se fixer uniquement sur l’existence d’une inattention généralisée est un acte mental. Nier cette inattention et tout conditionnement en affirmant que nous sommes illuminés est un acte mental. La vue pénétrante englobe et domine ces deux aspects en nous conduisant bien au-delà.
Ainsi que l’exprime Sri Nisargadatta : « Je ne suis ni le corps ni celui qui a la sensation du corps… Le Maître est dans la conscience, pas au-delà. En termes de conscience, le suprême est à la fois la création et la dissolution, la matérialisation et l’abstraction, le centre et l’universel.
Et aussi, il n’est ni l’un ni l’autre. Là, les mots n’atteignent pas, ni le mental…
»
A la question : Le Gnani semble être quelqu’un de très seul, très isolé ? » Sri Nisargadatta répond : « Il est seul, mais il est tout. Il n’est même pas un être. Il est l’être de tous les êtres. » (« Je suis », p. 195).
Tel est l’aboutissement de la pratique de l’attention juste illustré par Tchouang Tse dans la comparaison du « parfait miroir » qui voit tout, mais ne prend rien, ne choisit rien, ne nomme rien, ne compare rien, ne nie rien, ne rejette rien. Il voit les choses dans leur actualité mais il les voit aussi de l’intérieur. Telle est la condition essentielle de la Vue pénétrante sans cesse évoquée par tous les Maîtres bouddhistes aussi bien que Krishnamurti et Sri Nisargadatta.
Nous voici au point crucial ayant motivé le présent exposé. Lors d’un commentaire sur les déclarations des divers sages précédemment évoqués, nous écrivions que « Rien n’est atteint » (au cours de l’Eveil parfait). Nous avons toujours été, et nous sommes, ici, et maintenant, la Réalité suprême, mais nous ne le savons pas, à !a suite d’une inattention ou distraction généralisée. Le caractère provisoire et artificiel de celle-ci ne peut nous autoriser à le nier d’office. Tel est l’avertissement mille fois répété de Krishnamurti.
L’énoncé de cette « inattention généralisée » est qualifié par notre correspondant d’aveuglement ou sorte de cataracte responsable de cécité psychologique et spirituelle. L’auteur de cette critique s’inspire d’un texte de D. Harding publié dans la revue du « IIIème millénaire » (n° 13, été 1989) où il est déclaré : « Toutes vos difficultés sont imaginaires. La raison pour laquelle vous n’êtes pas réalisé est votre seule conviction de ne pas l’être ».
Cette approche des problèmes de l’Eveil nous est connue mais suscite quelques réserves. Affirmer que la raison pour laquelle nous ne sommes pas réalisés réside dans notre conviction de ne pas l’être peut nous conduire à nier à priori l’existence de nos conditionnements. En dépit de sa part de vérité à un certain point de vue, cette affirmation nous conduit à esquiver l’obstacle et non à l’affronter.
Le sage n’esquive pas les obstacles. Il les transperce par la vigilance de son attention. Pour Krishnamurti, David Bohm, Capra, la cause unique de toutes les crises actuelles, de tous les drames qui déchirent l’humanité résulte d’une inattention fondamentale, d’une erreur de perception et d’une vision fragmentaire.
Au cours de son dialogue avec Krishnamurti sur l’avenir du monde, David Bohm déclare :
« L’esprit est limité par l’ensemble des connaissances (mémoires) accumulées au cours des âges. Celles-ci nous conditionnent profondément et ont engendré une programmation auto-destructrice, dans laquelle le cerveau semble désespérément prisonnier » (« The future of humanity » p. 6, édit. Miranda, 1986, Den Haag).
« Voir le faux comme étant le faux » est l’exigence énoncée par Krishnamurti, Sri Nisargadatta et tous les Maîtres de l’Eveil. Mais faisons attention aux énoncés trop brefs. Voir le faux comme étant le faux n’est pas un acte mental. Voir le faux comme le faux n’implique pas un rejet ni une négation totale parce qu’une partie du faux est vraie. « Ni ceci, ni cela » ainsi que l’exprime Sri Nisargadatta. Aussi longtemps que notre approche du faux est mentale, nous sommes enfermés dans un cercle vicieux. Ainsi que le déclare Krishnamurti (« The flamme of attention »), la vision pénétrante ne passe pas par le cerveau.
Nous avons insisté constamment sur le fait que la matière, l’univers, l’être humain ne sont pas des illusions complètes. Nous avons de l’univers et de nous-mêmes des notions illusoires résultant d’une inattention ou erreur fondamentale de perceptions. Voici un paradoxe de plus faisant appel à une exigence trop rarement énoncée : celle d’une décérébralisation de la conscience.
Ainsi que le déclare Sri Nisargadatta (« Je suis », p. 190) : « L’auto-réalisation est avant tout la connaissance de son propre conditionnement ». L’inattention généralisée est un fait. Même si ce fait paraît se dérouler à la périphérie la plus extérieure d’un mirage collectif, il résulte du caractère fragmentaire de notre faculté de perception. Celle-ci est déformée par l’excès de cérébralité et l’absence totale de « sentir affectif » ou de « toucher spirituel ».
Affirmer d’office que nous sommes illuminés est un concept hypothétique. C’est là, précisément, que se trouve la notion qui précède l’expérience risquant de nous induire dans des états d’hypnose auro-projetés.
C’est l’homme qui a créé l’état généralisé d’inattention. C’est lui qui peut et doit la détruire en libérant son mental de son vice de fonctionnement pour permettre au Suprême d’opérer en lui. L’univers révélera sa nature réelle au-delà et à l’intérieur de ses formes apparentes. Mais avant d’arriver à ce point, il est nécessaire d’affronter nos conditionnements, nos identifications au temps tels qu’elles se présentent à notre échelle et non les nier catégoriquement.
Les clés de l’Eveil se situent beaucoup plus dans le cœur et sa capacité d’amour réel que dans le cerveau. Ceci n’implique nullement la nécessité de « vivre sans tête ». Cette expression a été utilisée afin de provoquer un choc et dénoncer les excès de notre intellectualité. Mais la forme manque de pédagogie.
La flamme de l’attention dont parle Krishnamurti est une plénitude de conscience et d’amour en perpétuelle création. Au niveau de la transparence intérieure, la Réalité est tout autre que ce que suggèrent les mots attention et inattention.
Un même danger se présente dans la répétition, au niveau mental, d’expressions connues depuis des millénaires en Orient telles que TAT TVAM ASI (Tu es cela). Ces expressions comportent une grande part d’exactitude, mais il est indispensable de rappeler au chercheur qu’elles peuvent engendrer des clichés mentaux imaginaires conduisant à des états d’auto-hypnose.
Comme le suggère Krishnamurti (« Eveil de l’intelligence », p. 165), nous ne pouvons déclarer « je suis CELA » et le considérer comme un fait, car en réalité nous ne savons pas que c’est un fait.
Tout autre est le cas du chercheur qui n’énonce pas ces termes mentalement mais qui, par son exploration intérieure et l’ouverture du cœur, possède le « sentir » supramental béatifique de cette présence révélant la clarté de l’éveil.
C’est dans une telle attitude conduisant à la révélation d’un toucher spirituel naturel et d’une plénitude que Shankaracharya et les Upanishads étaient en droit d’évoquer le « Tu es CELA ». Tout dépend du niveau et de l’authenticité du vécu de ce que l’on énonce. Dans ce domaine, seul le silence est éloquence suprême tel que l’enseignent tous les Eveillés quels que soient leurs langages.
Le texte ci-dessus est celui d’un enseignant exposant aux chercheurs les différences entre deux voies d’approche. La présentation des nuances est claire. C’est la vigilance et le sérieux de chacun qui décideront de l’adéquacité de sa réalisation.