N. Sri Ram : Manas et bouddhi


26 Jun 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 3. Mai-Juin 1962)

Nous tous employons les mots « esprit » et « spirituel » sans vraiment en comprendre la signification. Nos idées au sujet de l’esprit sont extrêmement vagues, cela semble quelque chose d’abstrait, d’irréel. Or il n’y a pas d’esprit séparé de toutes les choses dont nous faisons expérience. Selon l’enseignement antique, l’esprit est partout, il n’y a pas de matière sans esprit pas d’esprit sans matière, qui n’est pas nécessairement de la matière physique. L’esprit est présent dans la pierre, dans le grain de sable. Il faut chercher à comprendre tout ce qui existe de cette manière. Il n’y a rien qui soit dépourvu de vie en quelque forme ou degré. La vie n’est pas seulement dans les êtres organiques, mais aussi dans les choses inorganiques, la poussière, les atomes. Ce n’est pas la vie comme nous la connaissons, comme elle est en nous, mais une vie infinitésimale. S’il y a la vie dans les bactéries, pourquoi ne serait-elle pas présente aussi dans un grain de sable ? Un poète oriental a dit : La vie dort dans le minéral, commence à s’éveiller dans la plante, elle est éveillée et active dans l’animal et soi-consciente dans l’homme. Puisque toute chose renferme la vie, nous devons penser que tout est en évolution. Où’ il y a vie, il y a changement et progrès. La vie exprime quelque chose qui semble inépuisable ; il y a toujours plus et plus à exprimer. Et ce qu’elle exprime est réellement de la nature de l’esprit. Toutes les formes de vie évoluent quelque chose, autrement la vie resterait non manifestée. L’esprit s’exprime au moyen de la vie ou conscience. Sa nature est l’intelligence, la beauté, l’action en tant de formes harmonieuses. La vie, la conscience et la matière forment une unité. Vie et conscience sont pratiquement la même chose, le médium entre l’esprit et la matière. La conscience est en rapport avec la matière et avec l’esprit. Le mental qui est en rapport avec la matière est appelé, dans la philosophie hindoue, MANAS ; mais le mental en rapport avec l’esprit est nommé BOUDDHI. C’est un seul mental, une seule conscience, mais avec deux aspects tournés dans deux directions. En général, « Bouddhi » est traduit par « Intuition spirituelle ». C’est la cause spirituelle qui connaît intuitivement. Le mot Bouddhi est apparenté à celui de Bouddha, qui signifie « l’illuminé » ou « éveillé ». Bouddhi donne l’illumination complète. Dans la philosophie hindoue il y a plusieurs systèmes, mais tous font cette distinction fondamentale entre Bouddhi et Manas. Ces deux principes sont toujours inclus dans la constitution de l’homme. La conscience en nous est une, il n’y a pas plusieurs consciences en nous. Mais il y a deux aspects, deux modes d’action de notre conscience. Manas est le mode d’action en rapport avec les différences que présente la matière, que notre mental peut observer. Notre mental choisit des particularités, et puis assemble quelques-unes dans une pensée ou image. Sa nature est fondamentalement analytique basée sur la différenciation. Même dans ce que nous appelons synthèse, l’analyse est impliquée.

Dans le processus de la pensée il y a raisonnement et imagination. Lorsque vous raisonnez, que faites-vous ? Vous prenez certaines choses et vous les disposez en positions diverses, pas à pas, et vous rendez explicite la relation entre les choses, laquelle avait été implicite. Lorsqu’il y a un nombre de choses, il y a toujours des relations entre elles ; mais nous ne percevons pas les relations immédiatement. Par un processus de raisonnement, les relations sont amenées dans notre conscience. Ceci est illustré par l’exemple de l’équation mathématique. La relation exprimée dans le dernier pas était déjà présente dans les prémisses ; mais il faut penser pas à pas pour comprendre la nature de cette relation… Le mental est en action tout le temps, mais nous ne comprenons pas le processus de son action. N’importe qui peut produire un son sans savoir ce qui est impliqué dans la production du son. Dans la pensée, le raisonnement et l’imagination il y a création d’images. Les œuvres d’art ou de technique, etc., sont les résultats visibles de l’imagination. Mais nous formons sans cesse des images en pensant. Sans faire des images, il est impossible de penser. En pensant, on passe d’une image à l’autre. Ce que nous imaginons, est construit avec les éléments qui déjà étaient dans notre mental, tous sont amenés par la mémoire. Peut-on imaginer quelque chose d’entièrement nouveau jamais connu avant ? Si vous croyez imaginer cette chose nouvelle, vous pouvez trouver que c’est ou une modification ou une autre coordination, une synthèse d’éléments qui existaient dans la mémoire. Mais vous pouvez percevoir ou sentir quelque chose qui soit complètement nouveau. Ainsi la voie pour nous acheminer vers ce qui est absolument nouveau, passe par la perception et le sentiment. Ce n’est pas en pensant c’est-à-dire produisant seulement un « mélange », mais en apportant dans notre conscience un état qui soit en mesure de percevoir ce qui n’appartient pas déjà au domaine de votre expérience. Notre mode de penser est souvent mécanique, actionné par la mémoire. Nous sommes tous « collés » à notre mémoire. L’action de la mémoire suscite le désir.

Dans le monde moderne on parle d’expériences nouvelles, mais celles-ci ne sont que des répétitions d’expériences anciennes. C’est le même vin dans des bouteilles neuves. Et c’est la même expérience sous une autre forme.

Autre chose : Le mental ne connaît les choses que d’une distance. Il est séparé et en dehors de ce qu’il observe. Nous connaissons une plante, p. ex., seulement de l’extérieur, nous en sommes séparés, et cette séparation est encore plus prononcée lorsqu’il s’agit d’êtres humains : je vous connais, mais je suis séparé de vous, je ne vous connais que de l’extérieur par le fait de certains mouvements, certains mots, etc. Nous connaissons l’existence d’un objet par des vibrations électromagnétiques qui nous parviennent de sa surface et que nous interprétons en sensations : c’est un phénomène extraordinaire si nous nous mettons à y penser. Un mouvement purement mécanique qui nous frappe par les organes des sens, se traduit en nous sous forme de sensation. Nous voyons de diverses couleurs ; mais ce sont juste des longueurs d’onde d’un mouvement rythmique Qu’est-ce qui est réel, la vibration qui est objective, ou la sensation qui est subjective ? Peut-être chacun de ces phénomènes est réel à son propre niveau. Mais il y a plus de réalité en ce que nous expérimentons qu’en ce que nous observons. Qu’est-ce que la réalité, c’est une recherche très profonde. L’existence de bien des choses est réelle, mais nous voulons quelque chose de plus profondément réel… Quelle est l’action du mental ? Le mental déduit certaines lois et relations de l’observation ou il forme des hypothèses, qui sont imaginées et construites par le mental. L’action du mental repose toujours sur des faits, et il se meut d’un fait à l’autre, et il procède en tâtonnant. Il n’embrasse pas la totalité, de sorte que l’action du mental est toujours partielle. Nous pensons que notre jugement est parfait et définitif, mais notre vue dépend du coin du champ où nous sommes placés comme observateurs. S’il se produit un incident quel qu’il soit, chaque personne qui y a assisté le décrit différemment. Sans comprendre cette nature du mental, nous ne pouvons pas comprendre Bouddhi dont la nature est entièrement différente. Si nous ne comprenons pas comment procède le mental et la conscience, ce que nous croyons savoir de Bouddhi n’est qu’une projection de notre ignorance, une simple conjecture. Nous pouvons prendre des phrases dans des livres, même si le sujet est traité par quelqu’un qui sait tout sur l’intuition. Nous ne serons pas capables de comprendre, à moins de nous référer à notre propre conscience. Bouddhi est l’action de la conscience tout entière, et non seulement d’une partie. Nous pensons tous avec notre mental, mais ce n’est qu’une partie de nous-mêmes et il y a bien des choses en notre mental en dehors de la pensée. Il y a une grande part de notre nature qui n’est pas mise en action lorsque nous pensons. A différents moments nous avons des pensées différentes, le mental agit selon les circonstances. Un homme peut être attiré tantôt par l’église, tantôt pas le bistrot ; il éprouve un désir, et ensuite le regret d’y avoir cédé.

Mais il existe une nature plus profonde qui se manifeste dans le calme du mental ; Bouddhi est l’action de cette nature profonde. Nous pourrions même dire que c’est l’action de la nature totale. Lorsque cette nature plus profonde se manifeste, la nature superficielle s’efface, elle entre en « pralaya ». Cette profondeur ne peut se manifester que lorsqu’il n’y a pas d’obstacle. C’est un état de liberté intérieure que rien ne vient obstruer. Aucune pression, aucune préoccupation ; car lorsque le mental est préoccupé, comment le nouveau peut-il s’y lever comme une aurore ? Le mental peut être comparé à une nappe d’eau où il y a des blocs, les obstructions, sur lesquels les vibrations se brisent. Si vous avez une idée préconçue, cela forme un bloc matériel qui empêche la libre action ; les émotions y créent des tourbillons. (L’émotion en soi n’est pas mauvaise ; la pensée purement mentale est incomplète si elle n’est pas accompagnée d’une manifestation émotionnelle.) L’être tout entier doit être libéré des impuretés suspendues dans la conscience, pour que l’intuition puisse paraître, dans un sentiment de spontanéité. C’est l’action pure sans aucun obstacle, sans aucune friction. Sous ce rapport et sous beaucoup d’autres, Bouddhi est absolument différent du mental auquel nous sommes habitués.

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Il y a en nous beaucoup d’action machinale. Bien des gens ont l’expérience qu’ils mangent machinalement quelque chose comme du chocolat. Des ingénieurs créent quelquefois un siphon, par lequel on fait monter l’eau d’un niveau à un autre plus haut. Si on se laisse aller à certaines sensations, il y a là le fonctionnement d’un siphon psychologique. Il y a aussi une sorte de siphon dans le fait de manger (machinalement ?). Une grande partie de nos pensées est en réalité machinale, si vous y réfléchissez. Le mental est à l’œuvre au-dedans de certaines limites, même s’il est capable d’être très intelligent à l’intérieur de ces limites. Supposons que vous ayez un désir fort pour une sensation particulière : le mental sera très actif et va imaginer divers moyens pour obtenir cette sensation et en jouir, mais il ne sera pas capable de détourner son attention vers quelque chose d’autre en ce moment précis. Il y a une sorte de tourbillon qui s’est établi dans le mental et qui aspire pour ainsi dire toute l’attention. Mais au-dedans des limites de ce mouvement spiral il peut être actif, intelligent, rusé. Tout ceci indique la limitation du mental et son action mécanique. Il y a une grande part d’automatisme dont nous pouvons être conscients si nous y faisons attention. Or Bouddhi vient en action, lorsqu’il n’est pas arrêté par ce mouvement automatique. En d’autres mots, Bouddhi est pure intelligence dans laquelle aucune action automatique n’a lieu. L’intuition n’est pas mécanique, elle ne se répète pas elle-même sans fin. Elle ne provient pas d’un arrière-fond précédemment établi. Si une pensée vient d’un tel fond, c’est une idée mentale, produite par les actions (mentales) antérieures. L’intuition jaillit, pour ainsi dire, de nulle part. Elle apparaît brusquement dans la conscience comme un éclair. Ainsi il y a cette importante différence que le mental peut devenir mécanique, mais que Bouddhi ne l’est jamais… Il est possible que quelqu’un ait des désirs contradictoires en même temps. Il y a le proverbe anglais qui dit : « On veut manger le gâteau mais aussi l’avoir ». Il arrive souvent qu’une personne soit jalouse, et éprouve pour l’objet de sa jalousie  à la fois de l’amour et de la haine. Ainsi on veut vouloir jouir de ce monde et trouver Dieu en même temps ; on est tiraillé dans deux directions opposées, et comme déchiré. Parce qu’on désire toute sorte de satisfaction, il y a des pensées en conflit les unes avec les autres. Généralement le conflit s’installe parce qu’on veut une chose et aussi l’autre. Si on abandonne un désir, il n’y a pas de problème, on va directement dans l’autre sens. Mais nous ne voulons abandonner aucun d’entre eux, à moins d’y être poussé parce qu’une force plus grande l’emporte.

Mais dans Bouddhi il n’y a nul conflit pareil. Son action n’est pas déterminée par diverses forces, car c’est une action libre de toute contrainte, et c’est pour cela qu’il y a un sentiment de spontanéité. L’« éclair d’intuition » peut n’être qu’un mince filet, à peine aperçu ; il est dit que le Christ vient comme un voleur dans la nuit. Nous sommes à peine conscients de sa présence, mais elle (l’intuition) est déjà là. Elle ne frappe pas fortement à la porte, et ne passe pas en les brisants. Lorsque l’Intuition vient, elle se lève comme une aurore dans le mental sans excitation aucune. Car dans l’action de Bouddhi il n’y a ni tiraillement ni forces contradictoires ; elle suit une seule ligne, et l’action qui en résulte est une action pure. Bouddhi ne vacille pas, n’est pas divisé, n’est pas tiède (half-hearted), n’agit pas expérimentalement. Bouddhi est comme l’instinct. On trouve chez les oiseaux, par exemple, un instinct extraordinaire. Ils franchissent des distances énormes sans se tromper et reviennent à leur domicile. Personne n’a pu expliquer jusqu’à maintenant cet instinct d’une manière scientifique. Bien souvent, les animaux accomplissent des actions répondant à un plan intelligent. Cependant, l’oiseau n’a pas un mental comme le nôtre. Il y a là une intelligence, mais pas de mental, et cette intelligence est plus sûre que le mental. Elle lui est évidemment supérieure, et agit autrement que le mental. Cet instinct se trouve partout dans la nature et ainsi aussi chez les petits enfants. Partout où il y a la vie, il y a mouvement instinctif. Même la vigne se meut pour rencontrer l’eau et la lumière. Seul l’homme ne se considère pas comme un enfant de la nature, parce qu’il a développé une volonté qui est le produit du mental. Il tue les autres enfants de la nature qu’il viole de toutes les manières possibles. Il a l’intelligence, mais il a perdu l’instinct, qui est actif dans les degrés inférieurs de l’évolution. Mais où il y a la vie, il y a instinct, et la vie est aussi en l’homme. Si l’instinct est inhérent à la vie, pourquoi l’avons-nous perdu ? Or, nous ne l’avons pas perdu, mais nous agissons d’une manière qui l’empêche. Le mental, par ses mouvements contradictoires, obscurcit l’instinct et lui oppose un obstacle. Le mental est dans un état de confusion par ses propres pensées. Quelquefois, on peut trouver une voie lorsqu’on tient le mental calme. Supposons que vous avez perdu une clef, un anneau, un joyau. Vous ne cessez pas de penser où vous avez posé l’objet, et vous perpétuez l’état d’inquiétude, vous êtes effrayé de ce qui se produira si vous avez perdu cette chose. Et ainsi il devient de plus en plus difficile de vous rappeler où vous l’avez perdu. Supposons maintenant que nous oubliions cette mésaventure et devenions calmes à ce sujet. Et vous trouverez bien souvent que vous saurez tout d’un coup où vous avez posé cette clef ou cette bague. Il y a une grande vertu dans le pouvoir de tenir le mental tranquille. Si l’homme peut le faire, il finira par retrouver l’instinct.

Le temps présent est un temps d’activité intense et incessante. Vous pouvez voir partout les réalisations du mental analytique. On a inventé toutes sortes d’appareils électroniques et bien des merveilles. Mais on ne produit plus de telles merveilles comme nous en voyons encore à Ravenne, ou d’autres merveilles comme il y en a beaucoup en Italie. Le processus évolutif emporte l’homme toujours en avant vers des formes nouvelles ; et une phase surgira où l’aspect intuitif apparaîtra. Lorsqu’un grand nombre d’hommes sera capable de voir tout dans une perspective nouvelle, alors la création de l’homme sera la manifestation et le reflet de l’harmonie en lui-même. Il n’est pas nécessaire pour cela de nous séparer de nos engins mécaniques, nous pouvons garder toutes les facilités dont nous nous servons maintenant. Mais au milieu de tous ces appareils modernes, nous pouvons vivre une vie différente. L’homme pourra vivre d’une manière plus créatrice et moins mécanique.

Une telle phase du développement doit nécessairement venir, elle est inévitable. L’évolution de l’homme n’est qu’à mi-chemin. Il est sur la ligne du présent qui sépare le passé de l’avenir. Et dans cet avenir vers lequel nous allons, Manas et Bouddhi fonctionneront ensemble. Les intuitions de Bouddhi, de cet état non divinisé, sont des intuitions de vérité et de beauté. Il y a donc quelque chose qui naît intuitivement, mais on peut demander : d’où ? Certainement de l’« intérieur », c’est-à-dire de notre conscience. Rien n’arrive sans une sorte de mouvement qui précède l’événement et c’est assurément le mouvement de la conscience totale. Quelquefois l’intuition donne lieu à un sentiment d’harmonie, cela doit donc être un mouvement d’harmonie. Nous ne sommes pas à même de dire quelle sorte de mouvement c’est qui produit cet éclair. Mais il est plausible de penser qu’il y a un tel mouvement d’où sort l’éclair. Bouddhi comprend intuitivement la nature de la vie en toute forme vivante. Bouddhi sait comme de l’intérieur… Regardez cet arbre et essayez de le comprendre. Utilisant le mental, de l’extérieur, vous ne pouvez connaître que la forme, et ce que nous imagination savoir sur la vie c’est seulement par imagination ou déduction. Un poète anglais a dit : « Every flower enjoys the air it breathes », chaque fleur jouit de l’air qu’elle respire.

Est-ce qu’il a partagé la jouissance de la fleur ou l’a-t-il seulement imaginée ? Lorsque Bouddhi est en action, c’est comme si on vivait avec la fleur de sa joie. Les hommes de science ne connaissent la nature de la vie que par les réactions qu’ils observent. Si vous pouvez vous unir à cet arbre, vous pouvez avoir les mêmes sensations que lui. Telle est la manière dont Bouddhi connaît les choses ; il entre dans la vie de l’objet et connaît les qualités de cette vie ; et il peut aussi connaître la forme en connaissant la vie. Si pour un moment vous devenez l’arbre, vous connaissez en même temps sa forme et sa vie. Ainsi Manas connaît de l’extérieur et Bouddhi de l’intérieur.

Lorsque vous connaissez la vie dans quelque forme, vous connaissez aussi ses qualités. Si vous connaissez le modèle de son action, vous saurez aussi dans quel sens va le développement de cette vie. Toute chose qui existe incorpore l’idée divine ou originale, l’idée existe derrière tout arbre, toute espèce ; nous pouvons l’appeler l’« archétype ». Celui-ci n’est pas parfaitement représenté dans la chose que nous voyons. Mais la chose évolue et croît constamment ; cette évolution fait qu’elle se rapproche de l’idée de ce qu’elle devrait être. Tous les changements qui ont lieu, vont dans la direction de l’amélioration, et ceci est très significatif. L’évolution procède pour ainsi dire en montant un escalier. La tendance générale des choses est de se détériorer, de décliner, tout vieillit et meurt. Mais en dépit de cette loi du monde physique, l’évolution va dans le sens contraire, elle monte sans cesse. Cela ressemble à l’ascension sur le flanc d’une montagne, qui se termine en atteignant le sommet, le point où la forme est complètement adaptée à la vie et capable d’en exprimer toutes les potentialités. Cette idée divine n’est pas une idée dans le sens qu’on donne habituellement à ce terme ; c’est peut-être juste une qualité ou un sentiment plutôt qu’une « idée » … Ainsi Bouddhi, lorsqu’il est en action, connaît non seulement la vie en chaque forme, mais encore l’idée divine incarnée dans cette vie. Bouddhi connaît la nature de l’arbre tel qu’il est maintenant, mais aussi son développement à venir. Ainsi nous pouvons voir la différence et comprendre combien plus riche est la signification de Bouddhi que le mot « intuition » par lequel il est souvent traduit. « L’Intuition est l’action de Bouddhi, et Bouddhi n’est pas séparé de la conscience qui est en nous ; c’est un mode d’action de cette conscience en nous, mais où la capacité entière de la conscience entre en action. Il lui est possible d’agir dans les deux modes ; comme Bouddhi ou comme Manas. Manas et Bouddhi peuvent être intégrés lorsque Manas est libéré de ses attachements qui le tiennent prisonnier, lorsque Manas cesse d’être l’allié des désirs en toutes ses formes, lorsqu’il cesse d’être le servant du désir, c’est alors qu’il devient automatiquement intégré avec Bouddhi. En somme, il n’y a qu’une seule conscience, mais elle devient divisée. H.P.B. appelle la conscience intégrée : Bouddhi-Manas. Elle est à la fois intuitive et raisonnable. Elle est intuitive avec une qualité poétique, mais sa poésie n’est pas une fantaisie. Bouddhi n’imagine pas, mais perçoit la Beauté et l’Harmonie qui sont partout de même que la conscience de l’harmonie. Il y a une poésie de la vérité, qui apporte ce qui est réellement et non pas ce qui est imaginé. Ce qui est spirituel, est toujours beau.

La philosophie hindoue connaît quatre états de la conscience, dont trois nous sont familiers, c’est-à-dire la veille. Le sommeil et le rêve. Quelquefois la conscience rêve. Quand nous sommes plongés dans le sommeil profond, nous ne nous souvenons de rien, et nous en sortons extrêmement rafraîchis. Il y a encore un quatrième état qui transcende les trois autres. Aucune explication ne peut nous dire ce que cet état pourrait être. Nous pouvons le comprendre comme une synthèse des trois autres. Or on peut demander s’il peut y avoir une synthèse d’états qui s’excluent mutuellement. Lorsque nous sommes éveillés, nous ne dormons pas ; comment devons-nous comprendre une synthèse de veille et sommeil ? Or pouvons-nous dire que la conscience telle qu’elle est maintenant, est complètement éveillée ? Est-ce que votre attention est tout le temps en plein jeu ? Peut-être sommes-nous seulement partiellement éveillés, et il y aurait une possibilité d’être plus éveillés. Dans la mesure où il y a un mécanisme dans notre nature, nous ne sommes pas réellement éveillés. Lorsqu’on fait la même chose en la répétant sans cesse, il n’est pas nécessaire de lui accorder notre attention. Lorsqu’une action automatique a lieu, la conscience ou attention se retire, et lorsque la conscience se retire, cela ne veut-il pas dire entrer en sommeil ? Ainsi il y a des éléments du sommeil dans notre état éveillé que nous ne remarquons pas. Il y a divers domaines de notre conscience où nous ne sommes pas éveillés. Et lorsqu’il y a un état de sommeil ou de demi-sommeil, cela s’appelle rêver, et ce sommeil avec rêves est constitué par nos fantaisies, les rêves divers auxquels nous nous laissons aller et qui manquent de réalité. Ainsi dans l’état que nous appelons veille, il y a des éléments de veille, de rêve et de sommeil profond. Le sommeil profond est un état d’ignorance ; comment cette condition peut-elle être changée ? Si vous pensez à un grand être spirituel, vous trouverez qu’il est pleinement éveillé et que toutes ses capacités sont mises en action. Comparé à son état de veille, notre pensée à nous n’est rien du tout. Et dans l’état de veille de cet être spirituel il n’y aura aucune sorte de rêve  ou de rêverie). Nos rêves ne sont qu’un « hachis » (rehash) d’idées, pensées et désirs que nous avons eus dans le passé. Pendant notre veille, il y a une masse d’idées, de sentiments, espoirs ou craintes en notre conscience, et cette masse soulève une sorte de chaos. Quand nous dormons, le sous-conscient projette un tas de choses à la surface. Chez un être spirituel ou éveillé il n’y a rien de tel qu’un sous-conscient. Dans sa nature il n’y a pas de coins obscurs parce qu’il est pleinement illuminé, pleinement conscient ou attentif (aware). Chez lui il n’y a pas de rêve(rie) de cette sorte, ses rêves seront tous des intuitions du Vrai et du Beau, rêves de réalité et non de fantaisie : nous avons parlé de la « poésie de la Vérité ». Dormir, dans ce cas, est un état de repos profond, de quiétude, peut-être une méditation avec une grande intensité. Mais pendant cette méditation dans le grand calme et le repos, il y a aussi une action qui a lieu. Ainsi en cet homme spirituel, tous les trois états de veille, rêve et sommeil profond trouvent leur synthèse, d’une manière merveilleuse. Et cette splendide possibilité est au-dedans de nous tous, bien que nous puissions complètement l’ignorer. Nous ne pouvons pas savoir quelle est notre destinée. Certains pourraient penser : se lever, marcher et s’asseoir à la droite de Dieu… La destinée peut être quelque chose de beaucoup plus intéressant que cela !

N. SRI RAM

Ecole d’Eté de Milano Marittima

4-5 septembre 1961

REPONSES A DES QUESTIONS

Ecole d’Eté de Milano Marittima

Question : Les Maîtres se désintéressent-ils comme certains le prétendent de la Société Théosophique ?

Réponse : Vers 1875, les Maîtres firent un effort spécial pour aider l’humanité, en donnant l’accès à une certaine connaissance occulte. Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’Ils maintiennent un contact continu avec les leaders de la S.T. Certains peuvent avoir un contact avec Eux, mais sur des plans supérieurs. Mais ils ont pris un certain intérêt pour la S.T. qui venait juste d’être fondée ; mais son avenir était incertain. Une nouvelle impulsion devait être donnée dans le quatrième quart du siècle, comme une aide exceptionnelle, car l’humanité doit être laissée en grande partie, à elle-même. Un des Maîtres dit qu’il devait obtenir une permission spéciale pour communiquer avec le monde extérieur. Le mouvement a été lancé sur leur inspiration, et ainsi les hommes purent recevoir la révélation du côté occulte de la nature. Mais les Maîtres ne sont pas responsables de la manière dont la S.T. maintient l’œuvre. Lorsqu’un fils a atteint l’âge de la majorité, c’est son affaire de faire face à la vie. H.P.B. fait des allusions aux difficultés dues à la période du Kali Youga après 1900. Il existe une sorte de loi cyclique qui fait que la communication avec les Maîtres est plus facile à certaines époques qu’à d’autres. (La question posée était : Y a-t-il un échec de la part des Théosophes ?). On peut répondre à cette question qu’il y a toujours un échec de notre part, la simple question est de savoir jusqu’à quel point, en plus ou moins. Chacun peut se demander : Est-ce que j’ai toujours vécu au niveau des enseignements théosophiques ? Les Maîtres savent très bien que nous sommes imparfaits, et ils n’attendent pas de nous d’être comme des anges tout le temps. Mais cela ne veut pas dire que nous ne devons pas essayer de mener une vie aussi parfaite que possible. Si nous ne faisons pas de notre mieux pour vivre la Théosophie, les Maîtres ne peuvent pas nous donner tout ce qu’ils voudraient nous donner. On peut demander : quelle sorte d’aide les Maîtres peuvent-ils nous donner ? En général leur aide consiste à nous inspirer des pensées et des sentiments qui nous parviennent des couches les plus profondes de notre conscience. Et quelquefois, si la personne est réceptive, elle exprimera la pensée du Maître en croyant que c’est sa propre pensée. Lorsque le contact a lieu sur un niveau profond, il est peu probable que nous en soyons conscients. Ainsi les Maîtres peuvent nous donner de l’aide, et Ils le font effectivement, quoique d’une autre manière que celle que nous attendons.

On demande : est-ce que les Maîtres ont perdu leur intérêt pour la S.T. ? A ceci on peut répondre que c’est à nous de vivre et d’agir d’une telle manière que les Maîtres puissent s’intéresser à la S.T. Mais nous ne devons pas nous préoccuper de l’intérêt que les Maîtres pourraient avoir pour notre Société, car cela signifierait que nous nous trouvons dans un état de dépendance vis-à-vis d’Eux. Dans une des lettres de Mahatmas le Maître parle de l’inspiration que donne la confiance en soi. Il incombe donc à chaque personne de considérer si elle se comporte de telle façon que le Maître puisse prendre intérêt au mouvement… C’est faire acte de sagesse de ne pas se préoccuper de savoir si le Maître s’intéresse ou non à nous. Cela dépend entièrement des membres, qui en ont la responsabilité. Un des Maîtres a dit : Vivez la vie, et vous nous obligerez à vous accepter. C’est parce qu’Ils suivent les Lois de la Nature. Si vous méritez d’être aidé, Ils vous enverront Leur aide, que vous en soyez conscients ou non.

Question : L’enfant en naissant est-il une page blanche ? N’est-il pas déjà conditionné par le milieu dans lequel il est né ?

Réponse : Autant que nous pouvons voir, la conscience du nouveau-né est une page blanche. Au fur et à mesure que l’enfant est exposé aux conditions sociales, il change. De sorte que nous pouvons dire qu’il est déjà conditionné. Naturellement l’enfant apporte quelque chose du passé ; mais ce qu’il porte avec lui, c’est seulement des tendances qui ne se développent qui si les circonstances s’y prêtent. Ces tendances du passé sont endormies dans la nature de l’enfant, et ne s’éveillent que lorsqu’il y a un stimulus approprié. Ainsi par exemple l’envie de boire, impulsion parfois irrésistible. Supposons qu’il n’y a pas de possibilité de boire ; l’homme se sentira très mal à l’aise pendant ce temps. Mais après un certain temps sa grande envie s’est endormie. Mais faut-il croire que ce désir est complètement mort ? Ce n’est pas le cas ; il se manifestera dans une autre vie. Le désir n’est pas mort à tel point qu’une résurrection n’est pas possible. Si la boisson est devant lui et qu’il la refuse, le désir est déjà parti. Shakespeare dit : l’occasion fait le larron. Mais quant à nous, je suis sûr que l’opportunité ne nous induira pas à commettre un vol ! Les tendances que l’enfant apporte du passé, sont comme des graines, et c’est seulement si le sol est favorable que la semence croîtra. Mais pendant la période d’enfance, sa nature est blanche. Plus tard, l’ivraie se met à pousser. Avec le temps la Société modèle l’enfant selon sa propre ressemblance, dans le cadre des limitations de son hérédité physique.

Question : Est-ce que la dévotion est une part intrinsèque de l’amour ?

Réponse : Qu’entendons-nous par « dévotion » ? C’est une émotion qui habituellement implique une certaine attitude de révérence et d’humilité. Mais ces deux qualités qui devraient être présentes dans la dévotion, ne le sont pas toujours. Si l’amour est désintéressé, il s’y attache un certain caractère sacré. Supposons un grand sentiment de sympathie et rien d’autre ; mais il n’y a dévotion que si quelque chose de l’objet nous attire, et nous inspire des sentiments bons et beaux ; si l’attraction qui est ressentie ne cesse pas ; si nous sommes attirés par ce qu’il y a de spirituel et de divin dans l’objet de notre dévotion. Mais on peut aussi avoir de la dévotion pour un autre, et pour différentes raisons que l’on ne comprend pas. Le motif peut quelquefois être le désir de gagner quelque chose : p.ex. grandir en importance. Si tel est le cas, la dévotion va s’épuiser un moment ou l’autre. Mais ce n’est pas là la vraie dévotion ou l’amour. On peut combattre des crimes sous le nom de la dévotion et de la fidélité, ce qui est effectivement arrivé. Dans la dévotion pure, quelque chose a été perçu dans l’objet de la dévotion qui exerce une attraction, en dehors de l’amour, de sorte qu’on ne peut pas dire que la dévotion fait nécessairement partie de l’amour. L’amour purement humain s’adresse à une autre personne, bien que celle-ci puisse être désagréable et avoir mauvais caractère ; et cependant on peut aimer une telle personne et désirer qu’elle se débarrasse de ses défauts désagréables. Cela peut être un amour absolument pur, sans égoïsme, mais il n’y a pas de dévotion dans cet amour. Il peut certes y avoir le désir de se dévouer pour aider cette personne; il y a alors quelque chose de dévotionnel dans cette attitude. Mais en général la dévotion est ressentie à l’égard de quelque chose de grand, qui nous dépasse.

Question : Votre message ressemble souvent à celui de Krishnamurti ; en quoi s’en distingue-t-il ?

Réponse : Je ne sais pas si j’apporte un « message » ! Je cherche à comprendre et à partager ma compréhension avec vous. J’ai étudié et apprécié Krishnamurti profondément. Mais j’ai également lu les œuvres de H.P.B., A. Besant, Leadbeater, la Bhagavad Gita et bien d’autres. En étudiant ces livres, je cherche à comprendre les choses selon ma propre manière, telles qu’elles me semblent justes à moi-même. Je ne considère pas la question en quoi ma conception diffère de Krishnamurti, HP.B. ou la Bhagavad Gîta. Je peux accepter certains points et ne pas être d’accord avec d’autres. Mon attitude est plutôt « négative » en ce que j’essaie de comprendre, une divergence ne peut exister qu’entre deux choses positives. « Négatif » c’est dans le sens que j’avais expliqué précédemment… Cependant il y a certes des points de différence dans l’attitude ; par certains égards j’agirais autrement que Krishnamurti, ce qui ne diminue nullement mon respect pour lui. J’appartiens à la S.T. et même j’en suis le Président ; et vous pouvez voir par là que je ne vois pas les choses à 100% de la même manière que Krishnamurti les voit…

N. SRI RAM