monseigneur Germain : Marie, mère de dieu, fruit de toutes les religions, civilisations et races


04 Oct 2010

(Revue Panharmonie. No 204. Octobre 1985)

Je vais tâcher de vous présenter à la fois théologiquement, liturgiquement, structurellement et patristiquement, au sein de la tradition orthodoxe qui est la mienne, ce qui est dit à propos de Marie et de son apparition au sein de l’Univers. Je vais tâcher de la situer dans la ligne de l’humanité. Ce sera forcément une synthèse avec tous les élagages que cela comporte et puis le mystère concernant la plénitude de l’humanité est tellement grand, qu’il est difficile d’en parler en aussi peu de temps.

Pour parler de Marie dans la tradition chrétienne, j’emploierai une vision linéaire sous forme d’une triade qui synthétise pratiquement le destin. Elle est posée de la manière suivante : Dieu pense la Création. Dans cette Création on peut dire que l’homme en est la couronne, l’essentiel, peut-être même son but. Il reçoit en particulier la liberté, sans la définir.

Cette Création évolue et entre dans ce qu’on appelle une déchéance et une chute. Puis vient un troisième temps : la restauration de la Création après la chute ou pendant ou même au milieu. Quand on a retenu ces trois termes : création, déchéance et restauration, on peut mettre en balance quel est le poids du monde. Est-ce ce premier terme, le deuxième ou le troisième, ou bien est-ce les trois à la fois ? Le poids essentiel est dans le troisième terme, c’est-à-dire la restauration, le renouvellement. Celui-ci porte un nom inscrit dans l’Apocalypse et qui s’appelle : la Jérusalem Nouvelle. On peut l’exprimer autrement, c’est la Nouvelle Créature à laquelle l’humanité aspire, au moins en théorie.

Si on a vu ces trois aspects, on peut en ajouter un autre qui est là au sein du Christianisme. Au fond, quel est le but divin, qu’est-ce que Dieu veut faire de tout cela ? On ne sait pas ! Pour notre part, nous disons : le but de Dieu, c’est d’épouser Sa Création. Il se développe dans ce qu’on peut appeler l’histoire, et même plus que l’histoire, dans tout le destin de l’humanité la dialectique de l’Époux et de l’Épouse. Elle se trouve pratiquement dans toutes les cultures religieuses du monde, même si on l’apprécie de manière différente. L’épreuve, Dieu l’a proposée à la couronne de la Créature qui est l’homme, en lui disant : « Je t’épouse ». Cela se voit en tout cas chez nous dans les Noces de Cana, mais pas chez tous les chrétiens qui n’ont pas le même calendrier, les Russes les fêtent avec quinze jours d’écart sur nous. C’est la mise en route de nouvelles épousailles. Épousant la Création, celle-ci aura le destin d’épouse. Mais la difficulté, c’est qu’il va y avoir un refus : l’homme s’est désintéressé de ce destin et va vers une autre destinée.

On peut se demander par quelle méthode ou par quel chemin ces épousailles vont se produire. Cela ne va pas se faire n’importe comment.

Il faut prendre en considération qu’il y a deux types d’unions ou de chemins ou de réunions : Créateur-créature, supérieur-inférieur, ce qu’on voit se produire dans bien d’autres domaines, Esprit-matière, etc. Mais comment faire pour commencer le Chemin ? L’union-bloc, n’existe pas, on n’en a jamais vu, le Ciel en bloc épouser la Terre en bloc. Je ne rencontre pas ce genre d’événements ni dans ma propre vie intérieure, ni dans la vie extérieure. Le mécanisme ou le Chemin du Destin, c’est l’élection qui est un phénomène que tout le monde connaît. Tout ce chemin va se passer entre l’élément élu et les éléments non-élus. C’est d’ailleurs le mécanisme du Sacré. Vous mettez quelque chose à part, ce crayon par exemple, et vous dites : « Je vais en faire l’insigne de mon existence, nous allons faire le chemin ensemble ». Les enfants eux, ont l’ours, ils le conservent jusqu’à l’âge de vingt ans et ensuite ils ne le laissent à personne, même pas à leur fils. C’est un élément de toutes les cultures.

Si on prend le chemin de toute la Création, comment Dieu procède-t-il ? Il fait l’élection de certains éléments, entre toutes les possibilités de sa Création, Il a élu l’homme. C’est une créature d’élite si on prend l’humanité en bloc. Autre exemple : dans la chaîne historique de l’humanité, cela va avec la création de l’homme, Israël est élu parmi ses peuples, il sera l’Élu. Ou bien, au sein d’Israël, Marie est la femme élue parmi toutes les autres possibilités. C’est exactement la même chose quand un homme épouse une femme, ou inversement, c’est l’élection. Les éléments de l’élection — c’est une autre question — mais le mécanisme demeure. Ou bien encore, parmi tous les milieux, les types de sociétés du monde qu’on peut envisager, il en existe une dont je fais partie : l’Église. C’est un milieu qui est une sorte d’élection parmi toutes les autres possibilités. Ces éléments élus, qu’on appelle sacrés, le sont dans un but, celui d’accomplir le dessin universel.

On peut déjà prévoir si Dieu est un choix. Le choix doit avoir une réponse. Les élections dans notre pays, pour la face du monde donnent une réponse, elles sont libres. Elles ont pour but que ce qui a été réalisé entre les élus, s’universalise et grandisse aux dimensions du monde entier. On peut déjà dire quelque chose qui a son intérêt, l’élection est toujours une limitation. On choisit quelques éléments, comme un peintre qui prend une toile d’une certaine dimension, des instruments pour peindre, une série de couleurs, mais pas plus, et puis une bonne matière. Et avec cela il fait un chef-d’œuvre. Il se limite, il a essayé de faire un chef-d’œuvre avec les éléments qu’il a choisis.

Dans le destin du monde, c’est exactement la même chose. On peut dire que le choix ou la limitation vont au-devant de Dieu. Il est un personnage qui se limite. Il est intéressant de voir que dans toutes les traditions du monde, ce qu’on appelle l’humilité, est une limite, une limitation. L’homme n’avance pas plus loin que jusqu’à un certain seuil qui appelle immédiatement une réponse, un lieu. Quelque chose vient ou quelqu’un vient remplir le vide intérieur créé par l’homme qui sait se limiter. Le mystère dans la vie, c’est la limitation dans un but précis.

Je voulais cheminer sur ce registre d’où cette présentation des choses : comment Marie est-elle arrivée au sein de l’humanité ? Je vais tâcher de vous l’expliquer :

Dans la tradition biblique l’homme est installé dans un lieu qui s’appelle l’Éden ou le Paradis Primordial. Ce sont des éléments de la Création ramassées d’une certaine manière. Ils sont une toute petite partie de la Création qui s’appelle Éden, sorte de jardin. On peut discuter sur la signification symbolique et analogique du mot « jardin ». Ce n’est pas notre propos. Que se passe-t-il à l’intérieur de ce jardin ? L’homme s’éloigne, quitte ce lieu et va cheminer. L’homme originel est un personnage prodigieux. Je crois que c’est St. Jean l’Évangéliste qui, d’après ce que raconte une certaine tradition, a rencontré l’Adam Primordial, l’Ancien Adam. L’apparition était tellement glorieuse, tellement belle, qu’il se serait prosterné devant elle. Alors Adam lui dit : « Lève-toi, je suis ton ancêtre ». C’est une tradition qui marque la gloire prodigieuse de cet homme.

Prenons l’Adam Primordial né dans le Paradis. Un jour, il quitte cet Éden et il va, disons, s’habiller ou s’enfoncer dans les couches qui sont les nôtres maintenant. Et la première couche dans laquelle l’homme va s’enfoncer, comment s’appelle-t-elle ? Très naturellement, « la couche religieuse ». Ce que l’homme met au point de manière initiale, c’est la couche religieuse. Là je suis bien obligé de m’appuyer sur la tradition, qui retrouve ses trois fils. Dans le récit biblique il y a Caïn, l’aîné, ensuite Abel et puis Seth. Il serait passionnant d’étudier chacun de ces trois personnages, ce qu’ils expriment étant toujours extrêmement profond. Donc Caïn, c’est l’aîné, Abel le second et Seth le dernier qui remplace le second lorsque celui-ci est mort. Nous ne sommes pas dans l’histoire et on ne peut pas dire réellement que ce sont des enfants d’après nos conceptions actuelles. Caïn représente l’Humanité avec tout son appareil instrumental. Abel va être l’homme occidental, il va être le martyr et Seth, comment l’appeler ? Il va être la tradition de l’invocation du mot Divin. C’est dans la lignée de Seth qu’on va prier Dieu. Mais nous verrons que dans l’humanité va s’installer une religion plutôt instrumentale, magique, si vous préférez, une civilisation sacrificielle et une civilisation sacerdotale parfaite. Au fond, c’est la souche de Dieu en forme d’humanité. Si vous grattez un homme, vous trouverez cela à l’intérieur de lui ! Ne voyez pas cela par rapport à des hommes individuels, mais voyez cela sous la forme des grandes couches religieuses du monde.

On s’enfonce dans le monde instrumental pour se protéger contre Dieu. Il n’y a qu’à voir la technique contemporaine, par exemple la lumière, une des grandes conquêtes du monde moderne. On s’enferme dans la vie du monde avec les conceptions lumineuses qui vous coupent, à la limite, du monde spirituel. Dans le monde spirituel on fait l’inverse, on se protège en Dieu. Mais toutes ces tendances sont inscrites en Dieu.

Nous avons donc trois apports : l’apport magique, artificiel et liturgique. Le monde entier en est revêtu. Puis, l’humanité va continuer à cheminer et elle va arriver à un personnage synthétique qui s’appelle Noé. Noé va pratiquement amasser en lui toutes les couches, c’est lui qui devient l’histoire, parce que, avant Noé, on ne sait pas ce que c’est que l’histoire, on est dans une sorte de métahistoire qui précède l’histoire. Ainsi, dans l’histoire biblique on a le récit des Géants qui épousent les filles des hommes. On peut certainement retrouver cela dans les mythes antiques, mais on ne sait pas comment cela a pu se produire. Alors Noé, c’est le personnage central et, avec lui, l’humanité, va entrer dans une nouvelle couche, de la couche religieuse dans la couche nouvelle avec ses trois fils. On a l’impression d’avoir à faire à des personnages historiques : Sem est celui qui invoque le Nom. On retrouve d’ailleurs une parenté entre Sem et Seth. Cham signifie « basané » ou « le brûlé », et puis Japhet qui, lui, veut dire l’« élargi ». Ce sont les ancêtres de toutes les races, l’humanité dans ses couches raciales. Qui va régner ? les fils de Sem : juifs et arabes. Qui est dans la lignée de Cham ? les Noirs typiquement ; Japhet, c’est-à-dire les blancs, les jaunes et les personnages des Indes, le monde aryen, les civilisations à caractère solaire. Sem va s’installer dans le monde Divin, élémentaire, très lunaire. Tandis que Cham — vous connaissez l’épisode de Cham qui reconnaît la nudité de son père, cela signifie qu’il se moque du sacré. Sujet immense ! Le fait de se moquer du sacré engendre une civilisation qu’on peut appeler « stellaire ». On va trouver parmi eux les animus de je ne sais pas quoi, une sorte de pulvérisation dont sortent les peuples, les cultures à la fois religieuses et humanitaires.

L’humanité va cheminer encore et va arriver à un nouveau centre qui s’appelle pudiquement « Babel » [1]. Pratiquement tous les peuples se réunissent là. Ce que vous devez comprendre, c’est que l’humanité s’extériorise progressivement, elle entre dans les couches extérieures. Babel, c’est la tentative de l’homme pour trouver une sécurité extérieure et de s’enfermer dans des constructions. A ce moment là vient ce qu’on appelle « la confusion », l’humanité va éclater en nations. Ces nations vont avoir des langues qui ne se comprendront plus les unes et les autres. Étant distinctes, elles vont pouvoir se réunir librement, car le but, c’est que les nations puissent se réunir librement en laissant à tous leur liberté. C’est une création de libération de l’homme par le monde extérieur. Les nations paraissent avec l’homme pas encore parvenu à son point ultime. Ici il y a un genre d’arrêt. Les nations inventent dans leur sein une hiérarchie intériorisante, c’est la hiérarchie des rois, des prêtres et des prophètes. On les retrouvera au sein de toutes les nations.

L’art royal consiste à organiser la cité, ce n’est pas forcément la monarchie, c’est la synthèse de tout ce qui est ordonnance d’une nation. La prêtrise, ce sont les gens qui invoquent le Nom Divin d’une certaine manière, on peut dire que ce sont les fonctionnaires du Saint-Esprit, quoique ce ne soit pas tout à fait cela. Ils sont chargés de nourrir l’humanité, de faire de la place à l’intérieur du cœur de l’homme, d’ouvrir des temples pour invoquer le Nom Divin. Ils sont plutôt dans la lignée de Seth. Et les prophètes, ce sont ceux qui ouvrent l’esprit. Quelque fois il y a des prophétismes qui ne sont pas très intéressants, ceux d’Israël sont intéressants.

Il y a quatre Évangiles, celui de Marc, par exemple, c’est l’Évangile du Christ Royal. L’Évangile de Luc, c’est l’Évangile du Christ Sacrificiel, c’est très littéral. L’Évangile de Mathieu, c’est l’Évangile du Christ-Prophète. Le quatrième, je ne vous en parlerai pas aujourd’hui.

Voilà ce que j’appelle « le chemin de l’éloignement ». Je ne sais pas si je m’exprime bien, il s’agit toujours du dessin de l’Humanité. Avec l’éloignement tout est préservé, les cultures, les civilisations commencent à apparaître et le monde suit son chemin. Mais il va se produire un événement, car le but du monde c’est quand même le mariage.

Qu’est-ce qui va se passer ? L’homme a lui aussi procédé par l’élection, il n’y a pas que Dieu. L’homme a fait choix de religions, de races et de nations. Ce n’est pas Dieu qui a inventé tout cela. C’est l’humanité qui a choisi ce type de chemin et c’est inscrit si profondément, que même si nous n’en avons plus connaissance, cela ressort à tous les coups.

Il y a un peuple très très vieux — les juifs ne sont pas vieux — ce sont les arméniens. On les trouve dans les enfants de Japhet, dans la Bible, à la première génération. Ils ont traversé les siècles comme un peuple. Ils n’ont pas de cité actuellement, ils sont dispersés sauf en Russie soviétique, mais on ne peut pas dire que ce sont des gens à part entière. Voilà ce qui se produit selon cette tradition. A l’intérieur de ce type d’événements, l’humanité, au lieu de s’éloigner, va commencer à se libérer. C’est un autre sujet. Disons que tous ces éléments là vont se projeter dans les éléments du monde qui va essayer de restaurer le chemin qui est celui du Monde et du mythe initial et primordial. L’humanité va le faire tout en conservant les éléments de son élargissement. Rien ne sera détruit, rien n’est en principe détruit. Cela c’est dans la Pensée Divine. Alors à quoi va-t-on assister ?

Au sein du monde des nations et au sein du monde céleste un événement va se produire : chez les gens qui invoquent le Nom Divin va paraître un homme, un seul, il s’appelle Abraham. Et cet Abraham va être un père. Autrement dit, jusqu’ici il n’y avait pas de paternité, et tout d’un coup va apparaître une paternité qui va engendrer, disons charnellement des milliers, milliers, milliers de descendants, qui va constituer une famille élue au sein de ce monde là et qui va nous donner par exemple, la triade, Abraham, Isaac et Jacob. Ce n’est pas du tout une nation, c’est une famille. Ce n’est pas un peuple de la même manière que les autres nations, car tout le monde est issu du sein d’Abraham. Certainement il va y avoir une famille qui va s’engendrer par ces trois hommes qui se succèdent, ce sont les trois Patriarches. Ils vont engendrer une famille, c’est Israël qui va vivre au milieu des nations. Cela va être un peuple dont la destinée historique va être scandaleuse, parce qu’elle sera symbolique. Et c’est eux qui vont récolter à l’intérieur de leur sein, la Pensée Divine pour le monde, qui traverse toutes les couches de l’humanité et qui rentre dans le cœur d’un seul homme : Abraham. Cette Pensée Divine dit : « Je veux revenir chez vous, mon but ? Je veux épouser l’humanité ». Dieu l’a proposé à Abraham : « Me fais-tu confiance ? Si oui, sacrifie moi ton fils ». Il vient de lui dire quelque temps auparavant : « Tu auras une postérité plus nombreuse que les étoiles du ciel, du sable de la mer », alors, va-t-il sacrifier l’instrument de l’engendrement ? Abraham répond : « D’accord, je Te fais confiance » et tout d’un coup s’introduit la Pensée Divine directe à l’intérieur d’un homme. Et Abraham devient « Père » au milieu d’une multitude de personnages.

Il engendre ainsi une famille nouvelle au sein des nations. Cette famille va avoir pour difficulté qu’elle va être simultanément attirée et avoir les mêmes centres que les nations et, en même temps elle va en être distincte, c’est-à-dire qu’elle n’aura pas toutes ces couches qui sont religieuses, raciales, nationales. Et on voit très bien se développer la dialectique biblique, telle que la discussion par l’intermédiaire de Samuel entre les juifs et Dieu.

(à suivre)

Le numéro suivant  de Panharmonie 205 est manquant. Si vous l’avez prière de nous contacter


[1] Tout cet exposé est tracé, souligné sur un tableau par un schéma qui démontre avec clarté l’engendrement des différentes couches de l’humanité (N.d.R.)