Michel Random : Mayo Dietrich Proksch, un art symbolique


06 Jan 2012

(Revue 3e Millénaire. No 6 ancienne série. Janvier-Février 1983)

Chassez le symbole il apparaît où il veut. Il n’est plus au fond de la trousse d’un occultiste pointilleux, il n’est plus tout à fait sculpté sur la pierre des temples nouveaux, non le symbole est désormais partout, il se glisse obstinément comme un langage derrière le langage, même après tout quand ce n’est ni votre intention, ni votre propos. Tout compte fait ces symboles sont des djinns. Et s’ils apparaissent ici et là comme des lutins, c’est parce que les temps sont effectivement nouveaux, et qu’entre l’ancien et le nouveau le grand brassage a commencé.

Si ce n’était précisément le lien du symbole comment relier trois peintres aussi divers que Mayo (1905-1990), Klaus Dietrich ou l’autrichien Peter Proksch ? Mayo vit à Rome, Dietrich en France, Proksch non loin de Vienne. Mayo est né en 1905, Dietrich en 1939, Proksch en 1935. Le premier vient de la tradition surréaliste, le second est issu du courant du réalisme fantastique, le troisième se rattache à l’école des maniéristes autrichiens. Mais dans ces trois cas l’image est le plus souvent à ses frontières, elle prend valeur de signe, elle n’est ni discours, ni enseignement, elle a l’évidence d’une globalité, sans que l’on puisse rien lui ajouter ou lui retrancher. Ce sont des moments heureux, comme des éclairements qui parcourent la création, ce sont des grandes pages où l’homme se trouve spontanément porté aux frontières, où le dicible confine à l’indicible, où le symbole apparaît naturellement comme un archétype profond qui prend en charge l’être et parle en lui, voire malgré lui.

On peut pas dire en quelques lignes qui est Mayo. C’est un homme calme et tranquille qui coule désormais ses jours dans une maison entourée de fleurs et de lierres, via Margutta à Rome. Il est là, en famille, entouré de ses œuvres, et d’affection entre sa femme et son fils. Et cependant Mayo appartient désormais à une autre vision. Il ne dessinera ni ne peindra plus. Et c’est une émouvante et bouleversante histoire.

L’œuvre de Mayo est donc toute entière devant nous. Elle appartient désormais à l’histoire de la peinture. Et cette peinture est bien entendu riche de tant d’histoires qu’il serait trop long pour les raconter. Une longue vie et une intense création, aujourd’hui une attachante présence. Mayo est comme un rébus, un paradoxe organisé, une charade, une science du chausse trappe et du pied de nez. Quand il a fini d’être un impossible empêcheur de tourner en rond, le voici tout à coup… comment dire sérieux ? Non, inspiré ? Non, à l’écoute ? Oui, le voici tout à coup à l’écoute de cette image qui après avoir joué avec lui tant de tours et de détours, se met à être essentielle, à devenir la chose à dire, à exister forte et sereine tout à coup comme un message, un signe ou un symbole inévitable.

Ce ne serait pas sérieux de rendre Mayo grave, et pourtant, je l’ai dit les œuvres sont bel et bien là. Regardons les, celles au moins que publie 3e Millénaire, mais il y en a beaucoup d’autres. Disons que les rébus de Mayo se composent de masques (il y a toujours quelqu’un derrière quelque chose) de nœuds et de choses entrecroisées, mains, doigts, racines (c’est probablement parce que le nœud de la réalité n’en finit jamais de créer à notre niveau d’autres nœuds) de formes humaines, où soit le visage, soit le corps manque et laisse entrevoir le paysage. (C’est parce que l’invisible est le corps du visible et que pour comprendre la réalité il faut la retourner comme un gant).

Avec Klaus Dietrich, le panorama change. Ce n’est plus l’univers paradoxal de Mayo, mais la fantasmagorie des hallucinations. Un monde où l’insolite, le bizarre, l’effrayant, la fiction, font d’étranges mariages, où l’influence de Breugel et de Bosch transposée, n’est pas là pour simplifier les choses, et nous faire comprendre où nous en sommes, et si ce qui est dit n’appartient pas parfois à des genres différents, voire incompatibles. Et pourtant dans cet univers où il ne fait pas toujours bon se promener, voici que des images d’une parfaite grandeur apparaissent. Peut-être la plus achevée est celle d’un cristal octaèdre inclus dans un carré, placé devant une fenêtre ouverte qui s’ouvre devant un paysage de montagnes estompées dans le bleu. Cela se nomme « Par delà la fenêtre ». Il y a dans ce tableau la rigueur et la simplicité des grands maîtres. Évidemment l’œuvre est rare, mais on peut citer un autre tableau : « L’atelier du peintre », où la vision du dedans et du dehors se fondent. Il y a une subtile fusion entre le grand chevalet supportant la toile blanche, l’atelier lui-même et le paysage des montagnes fantastiques qui apparaissent comme derrière une brume. Quand Klaus Dietrich revient à ses jeux, comme dans « Un regard d’alchimiste », un personnage souterrain, fixé dans la muraille dont le chapeau pointu perce la croûte terrestre comme une gigantesque pyramide. C’est l’œuvre clin-d’œil, où la grande inspiration n’est plus présente. Et pourtant c’est une œuvre attachante. Dietrich il est vrai appartient à un autre temps. Il émerge tout à fait étonné dans le monde moderne, alors qu’on le verrait à son aise trinquer avec Villon, et deviser avec Ronsard. S’il avait vécu au temps de l’Inquisition on l’aurait très probablement brûlé.

Peter Proksch est là pour évoquer des temps encore plus lointains, ceux où les naïdes, les nymphes, les licornes, les dieux et les déesses existaient dans un Empyrée de jardins et de paradis à la fois terrestres et célestes. Chaque chose possédait une âme, le rocher par où s’échappe la source était un bon génie ouvrant grande sa gueule, l’amour et la mort faisaient bon ménage, la puissance du ciel et le désir de la terre ne faisaient qu’un. C’était vraiment les temps de la grande alliance. Proksch est un savant et méticuleux maniériste jusqu’à l’excès. Il possède un sens consommé du dessin. On se demande si ces œuvres mythologiques ne sont pas plutôt des apparitions qui franchissent les temps. Chez lui tout est symbole et allégorie. Mais comme chez Parmeggiani des détails d’une grande richesse apparaissent. Je rêve à l’idée que ce détail, comme l’arbre entouré de lierre dans « La dame à la licorne » ou l’île dans « Janus et l’Ermite » deviennent des tableaux en eux-mêmes. Mais il faut accepter l’inspiration dans sa prolixité et son extravagance, car c’est par elle, que des œuvres simples comme « Gala » que nous publions, ou « Argus aux cent yeux », peuvent exister. Les eaux du mystère enveloppent parfois ces œuvres où le Signe vient jouer.