Marguerite Enderlin : La médecine sacrée à Sumer


14 Jan 2017

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 15 Juillet-Août 1984)

Chirurgiens, herboristes, masseurs, na­turopathes et prêtres… qu’ils étaient sa­vants ces médecins d’il y a 50 siècles et que leur science était moderne ! Si moderne que c’est seulement depuis peu que l’on se préoccupe des maladies psycho-somati­ques alors que déjà les Sumériens soi­gnaient l’âme pour guérir le corps, réta­blissant l’harmonie et l’unité de leurs patients.

En découvrant avec Marguerite Enderlin [1] (l’une des rares sumérologues en France), la médecine sacrée à Sumer, l’on est stupéfait de voir à quel point le savoir des praticiens était étendu et l’on constate aussi par quelle plongée dans la nuit et l’ignorance, la médecine occidentale est passée, des premiers siècles de notre ère jusqu’au milieu du XIXe siècle. La médecine de nos jours, a non seulement refait surface et même largement dépassé l’antique médecine, mais sa technologie prodigieuse l’a fait se couper de la conception globale de l’homme telle que la concevait Sumer. Là aussi, nous retrouvons cette recherche atomisante qui sépare, fragmente et spécialise à outrance. Peu à peu, nos thérapeutes admettent que des désordres de santé peuvent être psycho-somatiques. Lentement, aidés par les biologistes, ils découvrent les énergies très fines et très subtiles qui animent, soutiennent et coordonnent le corps humain. Certains d’entre eux osent même parler d’âme et d’esprit, d’autres de corps astral, corps éthérique, voire de corps subtil (rejoignant ainsi la Tradition). C’est cette vision globale du vivant qui les rapproche vraiment des médecins sumériens, bien plus peut-être que la plus complexe des technologies, technologies dont personne ne peut nier ni l’importance ni l’efficacité. Technologies d’aujourd’hui et spiritualité de toujours pourraient peut-être apporter bien des solutions à nos maux de société moderne.

BRUNO TOTVANIAN. — Qu’est-ce que l’on entend « médecine sacrée et que sait-on de cette méde­cine telle qu’elle était pratiquée à Sumer il y a environ 50 siècles et plus tard en Mésopotamie ?

MARGUERITE ENDERLIN. — Pour les Sumériens, la médecine faisait partie de la religion, de la science et de l’art ; on voit tout de suite à quel point elle devait être différente de la médecine que nous connaissons aujourd’hui. Elle était d’abord religieuse puisqu’elle reliait corps physique et corps spirituel tentant toujours de reconstituer l’homme dans sa globalité, dans son unité. Les médecins sumériens savaient que Dieu est un et que l’homme parfait (HUR.SAG.KALAM.MA) doit constamment rétablir cette unicité en lui.

« A Sumer, la maladie est un moyen naturel pour inciter l’homme à se dépasser, à briser les résistances de son ego dans une quête d’immortalité spirituelle. Nous en avons un exemple avec l’épopée du plus ancien roi d’Uruk, Gilgamesh, partant à la recherche de la plante d’immortalité [2]. Mais dès qu’il l’a trouvée, un serpent la dévore. Le signe sumérien qui désigne le serpent est le même signe qui désigne la vie constamment renouvelée ; la femme, symbole de ce renouvellement, est aussi celle qui dispense les soins.

Sceau cylindrique représentant NIN-GISH­ZI-DA avec l’oiseau de la conscience

« La guérison en soi n’est pas le but premier qui préoccupe le médecin. Celui-ci, thérapeute et prêtre, agit afin d’aider son patient à trouver la Vie (c’est-à-dire la santé) à travers ses épreuves : ce sont des crises curatives qui préparent à des re-naissances. D’ailleurs, à Sumer, il n’y a pas de mot pour nommer la maladie ; celle-ci n’est pour eux qu’un enténèbrement, c’est-à-dire une absence de lumière divine.

« Évidemment, le médecin sumérien sait soulager son patient d’un grand nombre de désordres physiques ; il est également chirurgien, herboriste, masseur et globalement naturopathe mais de ceci nous parlerons plus en détail vers la fin de cet entretien. Nous ne pourrons d’ailleurs qu’effleurer le sujet tant les connaissances médicales de ce peuple étaient vastes et il nous aura fallu attendre la fin de la deuxième moitié du XIXe siècle en Occident pour les rejoindre. Précisons déjà que leur réputation dépassait largement les frontières de la Mésopotamie et des documents prouvent qu’ils voyageaient dans tout le Proche-Orient, en Grèce, en Inde, en Afghanistan et jusqu’en Chine.»

B.T. — Restons pour le moment dans le domaine spirituel de cette médecine ; ainsi pouvez-vous développer les notions de vie et d’enténèbrement ?

M.E. — En Sumérien, Vie se dit ZI, représenté par un pictogramme symbolisant une colonne vertébrale avec trois centres et deux faisceaux de rayonnement (voir dessins ci-contre), et Sacré se dit ZID, dérivant de ZI et du même pictogramme (C’est la combinaison des pictogrammes d’une phrase qui lui donne son sens). Dans le cas de ZIG, intervient une notion d’ascension si le mot est doublé.

« Dans de nombreuses tablettes, stèles, statues et briques nous avons pu traduire des invocations se terminant par ces mots : IGI.ZID.MU.SHI.BAR (ouvre l’œil de vie vers moi). Celui qui la formulait ne citait pas sa maladie mais demandait le rétablissement de la circulation du « souffle de vie ». On peut noter également que guérison n’existe pas mais que l’on traduit : NAM.TIL par vivification ou faire circuler la vie.

« Le médecin cherche toujours à « réveiller (en son patient) le secret du cœur » et « la lumière de gloire », c’est-à-dire, à ramener l’homme en son état primordial, et l’aider à retrouver l’origine et l’immortalité. On voit donc bien que le médecin doit traiter un être privé de sa « lumière de gloire », c’est-à-dire dans un état d’enténèbrement. Ce sont ces évolutions entre la lumière (santé) et l’enténèbrement (maladie) qui rappellent l’évolution intérieure d’un être passant constamment de la « mort » à la « vie », un peu plus unifié à chaque re-naissance. »

B.T. — Peut-on définir le médecin sumérien et préciser ses différentes fonctions de thérapeute, de prêtre, de thaumaturge ?

M.E. — En Sumérien, médecin se dit A.ZU. A signifie l’eau (primordiale), la semence donc l’origine et ZU est la Connaissance (et non le savoir). C’est dans les écoles de scribes qu’ils apprenaient leur art, dans des classes spécifiques, à côté d’autres classes où l’on étudiait l’astrologie, les mathématiques, etc. Ces écoles se situaient à l’intérieur des temples et, après avoir étudié la phytothérapie, l’anatomie, la pharmacopée et les traités médicaux de diagnostics et de pronostics, les médecins étaient initiés à des sciences secrètes qui leur donnaient des capacités d’interpréta­tion des rêves, des couleurs, des taches d’huile sur l’eau, la pratique de l’hépatoscopie, etc. Dans leurs différents titres, on relève entre autres les mots : BARU qui signifie devin ; SHITA : celui qui annule les mauvais sorts ; ABGAL : celui qui connaît le secret ; EN : celui qui attrape le ciel dans sa bouche.

La prière de GUDEA à GA.TUM.DUG

(Gudea, roi de LAGASH (2150 av. J.-C.) adresse cette prière à la déesse GA.TUM.DUG dont le nom signifie « Chambre secrète, métamorphose et totali­té. »

Toi, qui vivifie tout, tu me prolonges la vie.

Je suis sans mère, c’est toi ma mère

Je suis sans père, c’est toi mon père

Tu as pris soin de ma semence dans le ventre de ma mère

Dans la chambre d’accouchement, tu m’as enfanté

Oh ! GA.TUM.DUG tu es experte en sciences sacrées.

Tu me places le souffle de vie dans le cœur.

« Comme thaumaturge, le médecin-prêtre sait accompagner la des­cente aux enfers de son patient et l’aide à en remonter. On voit ainsi le rapport avec ce que nous évoquions dans le n° 13 de 3e millénaire à propos de la descente et de la remontée des enfers de la grande déesse sumérienne INANNA.

« N’oublions pas que le dieu des médecins s’appelle NIN.A.ZU, lequel est le mari d’ERESH.KI.GAL, la reine des enfers. Cette position particulière lui permet donc d’évoluer du ciel en enfer et d’enfer au ciel, par deux fois sept niveaux de conscience : symbole, une fois encore, de vie-mort-vie. Dans le nom NIN.A.ZU, nous retrouvons NIN : le féminin éternel ; A : l’eau ; ZU : la connaissance. Le fils de NIN.A.ZU et d’ERESH.KI.GAL porte le nom de NIN.GISH.ZID.DA, ange gardien des médecins invoqué dans de nombreux textes. Avec lui va apparaître, pour la première fois, le double serpent de vie qui constitue aujourd’hui encore le caducée, l’emblême des médecins. Enfin, pour compléter, l’épouse de NIN.GISH.ZID.DA est GESHTIN.AN.NA (celle qui donne l’eau de Vie) ; c’est à elle que seront dédiées toutes les statues aux « vases jaillissants du cœur », symboles de la vie résurrectionnelle [3]. »

B. T. — Que sait-en des cérémonies initiatiques du prêtre-médecin ?

M.E. — Très peu de choses car ces cérémonies impliquaient le secret que l’on retrouve dans son titre « BUZUR » qui signifie « secret ». D’autre part, le décryptage des tablettes sumériennes que nous possédons, est loin d’être achevé et malheureusement, tout ce qui touche à l’univers sacré est négligé au profit des tablettes plus récentes, traitant d’économie, à l’époque post-sumérienne. Ce que l’on peut dire sans trop s’avancer est que l’on a retrouvé une chambre cachée, à moitié souterraine, dans le jardin d’un temple de Nippur. Dans cette petite pièce sans fenêtre se trouve une dalle creusée, en pierre, représentant probablement un tombeau provisoire ; il y a également une statue de déesse-mère tenant dans ses mains un oiseau, assise sur un oiseau et ses deux pieds placés sur des oiseaux. On sait que les oiseaux symbolisent la liberté de se mouvoir dans d’autres dimensions. Mais ce qui se passait exactement dans cette pièce est resté le secret inviolé des Sumériens.

B.T. — Nous savons maintenant que le médecin sumérien est souvent prêtre et quelles connaissances il a dû acquérir. Peut-on reconstituer l’une de ses visites à un patient ?

M.E. — Après une préparation spirituelle faite de recueillement et de prières, nous savons, avec certitude, que, la visite médicale commençait par un examen clinique du malade, très proche de celui auquel procèdent les médecins d’aujourd’hui. Observations de l’aspect général : le malade est-il courbé ? bien droit ? présente-t-il de l’agressivité ou des désordres mentaux ? Est-il fiévreux ? Quelle est la qualité de son teint ? Présente-t-il des œdèmes ? Quelle est l’élasticité de ses muscles ? comment est sa pupille ? son œil est-il clair ? quelle est l’odeur du malade ? comment sont ses urines ? claires, troubles, avec des dépôts ? le médecin examinait aussi l’état des veines, la langue, la gorge, les ongles, la peau. Ses capacités lui permettaient également de s’inquiéter des douleurs internes, de pratiquer un examen de la tête et des os.

  • Mais il est un autre aspect des plus modernes de la médecine sumérienne : les praticiens avaient compris l’importance des rythmes d’aggravation et d’amélioration au cours d’une journée. Ils savaient qu’à certaines heures, les médicaments étaient plus efficaces : à l’aube, au crépuscule ou dans la nuit suivant les cas.

  • D’autres tablettes mentionnent les périodes critiques d’une maladie, ses phases successives et prévoient dans combien de jours l’issue fatale peut intervenir, par exemple, sur l’une d’elle, on peut lire :

  • Si un homme ayant été malade pendant cinq jours et (que) le sixième, du sang coule dans sa bouche, c’est que la maladie s’aggrave. C’est une fièvre de sécheresse. Il mourra dans deux jours. »

Cylindre trouvé à Lagash ; à dr. : le dieu unique avec la circulation énergétique. De­vant lui NIN-GISH-ZI-DA, avec des serpents couronnés sur les épaules. A g. : un serpent ailé.

  • Un recueil de 40 tablettes constitue un traité de diagnostics très moderne. Elles sont groupées en cinq chapitres ; sur douze d’entre elles, notamment, on trouve une séméiologie (signes cliniques apparents). Ainsi, par exemple : « Si le malade est couvert d’une éruption rouge et que son corps soit noir, il a été atteint en couchant avec une femme : c’est la « main-de-Sin ». Il guérira. »

  • Sur certaines tablettes datant de plus de 4 000 ans, on a pu déchiffrer des prescriptions médicales :

  • Oreille : « Si d’un homme, son oreille contient du pus et est enflammée, pour le guérir tu prendras de la myrrhe, des roses, de l’alun blanc, de la moutarde et sept autres plantes, tu les moudras, tu les passeras et tu feras un enveloppement autour de son oreille en mettant aussi dans son oreille de cette pâte. C’est un enveloppement éprouvé. »

« Dermatose : « Si un homme a des démangeaisons à la tête, tu pileras du ricin et de la salicorne. Avec de l’eau, tu lui laveras la tête, puis tu broieras de LAL (plante non identifiée) et de l’asphodèle dans de l’huile et tu lui en enduiras la tête à plusieurs reprises. Ainsi, il guérira. »

Vase de libation de Gudea offert à NIN-GISH-ZI­DA ; c’est la première représentation du caducée (double serpent) tenu par un serpent ailé figurant NIN­GISH-ZI-DA

  • Maux de tête : « Tu mélangeras du sapin, du myrthe, des roses, du mucilage de sésame, de la férule commune avec du son que tu délayeras dans de la bière ordinaire et tu lui feras un enveloppement autour de la tête. »

  • Des préparations concernant les soins à donner en cas de teignes, d’eczéma, de chute des cheveux… ont été aussi découvertes.

  • Ces prescriptions ne sont qu’un aspect des soins qui étaient complétés par des bains (les Sumériens connaissaient le savon), des lavements, des purgations, des vomitifs. Ils conseillaient aussi une diététique curative avec jeûne et régimes particuliers. De même, ils ordonnaient des exercices physiques dans le jardin du temple.

« L’utilisation de frictions cutanées avec des essences (l’huile de cèdre, en particulier, très utilisée) était courante de même que celle de fumigations pour les poumons et les voies respiratoires. Nous avons retrouvé des tablettes aide-mémoire médicales qui présentent trois colonnes : la première énumère 150 noms de plantes, précise la partie à utiliser (racine, tige, graines, fleurs, feuilles, suc) et la date de cueillette. La deuxième précise les maladies concernées par ces plantes. La troisième donne la préparation et le mode d’emploi des remèdes. La pharmacopée sumérienne utilisait plus d’un millier de plantes et de fruits auxquels s’ajoutaient vin, bière, lait, écailles de tortue, argile, serpent d’eau séché et broyé, chauve-souris ; poudres de cornes, poils de vache et de chèvres, cendres, coquillages broyés. En France, de nos jours, on redécouvre depuis quelques années la lithothérapie [4] et l’aromathérapie couram­ment utilisées à Sumer, dès la plus haute époque, ainsi que les oligosols : cuivre, or, argent, antimoine, oxyde de zinc et de fer ! »

B.T. — A-t-on pu découvrir quelles étaient leurs compétences dans le domaine chirurgical ?

M.E. — On a retrouvé à Lakish, trois crânes de soldats qui avaient été trépanés. L’état de recalcification montre que les blessés avaient parfaite­ment survécus à l’opération. Des tablettes témoignent de l’ablation d’une tumeur au foie, de la ponction d’une pleurésie purulente soigneusement pratiquée à la hauteur du 8e ou du 9e espace intercostal ; d’opérations de la cataracte (œil) et également de soins apportés à des membres brisés. Nous savons aussi qu’ils possédaient des couteaux de bronze, des lancettes et des bistouris.

  • Nous n’avons abordé ici que quelques aspects de la médecine sumérienne qui s’étendait à presque tous les domaines que la médecine moderne traite aujourd’hui. Les recherches des Sumériens montrent, par leur complexité, qu’ils ne devaient pas manquer d’efficacité. Cependant le meilleur enseignement qu’ils nous donnent à travers les millénaires est leur approche globale du malade et non pas seulement une approche symptomatique. Soigner le corps, sans s’occuper du psychique et du spirituel leur sembleraient inconcevable. A l’heure actuelle, certains de nos thérapeutes redécouvre cette antique nécessité.

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1 Lire l’article de Marguerite Enderlin : « Sumer, la grande civilisation mère » paru dans notre n° 13 (mars-avril 1984) .

2 Cette plante s’appelle : « Vieil homme rajeunit ».

3 Cette notion du cœur se retrouvera plus tard dans toute la mystique orientale : la percée sur le monde transfigurée par l’ouverture de l’œil du cœur.

4 Utilisation de pierres broyées.