Marc Froideval : Méditation et hatha yoga


22 Jan 2011

(Revue Être Libre. No 295. Avril-Juin 1983)

« Je fais de la méditation », « j’ai médité », « j’aimerais méditer »… Petites phrases mille fois entendues. Faut-il s’en moquer ? Sont-elles critiquables dans la bouche des uns ou des autres, alors que des systèmes bien organisés, dits de « méditation », semblent vouloir les revendiquer très clairement ? Mais ne s’agit-il pas là d’un moyen habile pour faire se lever quelques questions fondamentales telles que celles-ci : La méditation est-elle une action ? S’inscrit-elle dans le temps ? Peut-elle être provoquée, voulue, désirée ?

Et qui est ce « Je » qui prétend méditer, qui voudrait se projeter dans la méditation et qui arrive à la situer dans son petit catalogue des évènements spatio-temporels auxquels il a conscience de participer ?

« Je », c’est certain, se sent limité, contraint, menacé. « Je » est né. « Il » va mourir. « Je » frissonne, « Il a peur », « se » sent angoissé. Et pourtant, tout au-dessus de cette mêlée, de ce bourbier, il semble exister des zones du mental moins comprimées, plus libres, plus spacieuses, moins soumises que d’autres aux emprises de la vie matérielle, sociale et psycho-illogique. « Je » est capable de sourire, de chanter, de danser ! Mais cela ne dure pas. « Je » c’est certain est incertain. Ce qui est stable en lui, c’est l’instabilité. Alors, il se tourne vers ce qui pourra lui donner une certitude, une stabilité, une assise. La religion, puis la science, lui ont apporté cette stabilité. Mais aujourd’hui, science et religion sont bien mouvantes ou éprouvées. Alors des mots sont là, Yoga, méditation, Zen. Et « Je » se tient en face d’eux, dans l’expectative, que couvrent-ils ? Ils semblent vouloir répondre à ce vieux rêve humain : depuis qu’il est homme, l’homme n’a jamais accepté ses limites, les limites de son action, et surtout les limites de la pensée. Aucun homme au monde n’a pour but d’être demain plus inconscient qu’aujourd’hui.

Ouvrir, élargir sans cesse le champ de la conscience, telle semble être la destinée de l’être humain. Mais comment ?

En accumulant les expériences, en additionnant les lambeaux de connaissance : c’est là la voie matérialiste, le domaine de l’avoir.

Ou encore en ne faisant rien, en se contentant d’être, tout simplement, tout souplement : c’est là la voie méditative, voie directe, immédiate et sans acquis, la voie de la dénudation et du dénuement qu’exprime le mot sanscrit Dhyana et ses traductions chinoise (CH’AN et japonaise ZEN).

A la limite, Dhyana c’est « être », être soi, soi-même, c’est-à-dire dans un état d’identification totale avec ce que l’on est, profondément, intrinsèquement, fondamentalement. Fondamental, fond-amental…

Mais n’y a-t-il vraiment rien à faire pour atteindre cet état de non-faire qui, soi-disant, ne peut être atteint puisqu’il est toujours au cœur de nous-mêmes ? Et n’est-ce pas frustrant pour nous, Bébé-Yogis, si pleins de bonne volonté, sinon d’ambition, et tout entourés de piles de livres nous expliquant comment faire pour ne rien faire, de s’entendre dire que tout cela est inutile ? Inutile vraiment, les 6 membres de l’Ashtanga-Yoga de Patanjali, Yama, Niyama, Asana, Pranayama, prathyara, Dharana, qui précèdent les 7ème et 8ème, Dhyana et Samadhi ? Inutile toutes ces postures à quoi se résument souvent pour l’occidental ce que les Indiens appellent Hatha-Yoga ?

Certains Yogis, (et qui ne sont plus des bébés); pratiquent des postures diverses, très nombreuses ou peu nombreuses, d’autres, une seule posture, la posture popularisée par le Bouddha et que le Zen japonais a adoptée en la codifiant très précisément, d’autres encore, aucune posture physique, mais plutôt une attitude mentale comme dans le C’han, comme Krishnamurti (encore que Krishnamurti pratique certaines postures pour des raisons hygiéniques et thérapeutiques) et comme les pratiquants du Jnana-Yoga indien. Mais où est la différence ? Chacun ne se lève-t-il pas, ne s’endort-il pas ? Et pourquoi personnellement pratiqué-je des postures ?

Parce que mon corps a pris l’habitude de toujours faire les mêmes gestes. Mon corps a oublié tous les angles sous lesquels il peut bouger. Mon corps a oublié ses multiples possibilités. Elargir et varier les Champs d’action du corps. Elever le corps à son propre niveau, sans plus. Actualiser simplement ce qui, jusqu’alors n’était encore que potentiel. Simplement vivre en triangle, vivre en équilibre sur la tête, vivre en torsion intense, vivre en étirement intense ou en assise paisible. Tout cela fait partie du possible. Tout cela est égal. Tout cela n’a pas plus de valeur, ni moins de valeur que n’importe quel geste de la vie quotidienne, que la respiration du moment, qui est la seule qui compte puisqu’elle est l’indispensable maillon dont les autres ne sauraient se passer. Et c’est d’ailleurs pour cela que la prise de conscience de la respiration joue un si grand rôle dans nos activités.

Alors donc, dans les postures, à l’écoute du souffle profond, immédiat du réseau serré des habitudes, du corset imaginaire dans lequel il est engoncé. « Mon » corps n’est pas, n’est plus, ce que je croyais qu’il était. « Mes » idées sur le corps, « Mon » idée du corps, tombant, l’une après l’autre. Alors, les autres plans du mental (car ce que nous appelons le corps n’est peut-être après tout, qu’un des plans du mental), peuvent se laisser toucher par le pré-sentiment d’une mutation possible et soudaine qui est méditation : de l’infiniment proche, de l’infiniment intime jaillit l’état méditatif, l’état d’Etre. Joyeux instant, éternel instant, toujours renouvelable. L’Ego a disparu ! Ne pleurons pas l’égo. Tout commence à l’instant même.

M.F.


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