le frère Antoine : Mes dix derniers jours passés en inde


07 Jul 2010

(Revue Panharmonie. No 201. Janvier 1985)

Frère Antoine qui, depuis des années vit dans une grotte près de Roquebrune-sur-Argens, a bien voulu nous communiquer le récit des dix derniers jours de son récent séjour en Inde (le troisième si je ne m’abuse! [en 1984]), pendant lesquels il fit l’expérience d’un parfait dénuement

LE BÉBÉ-CHAT

Un maître dit : « il y a deux façons de se comporter dans la vie spirituelle : être comme le bébé-singe ou comme le bébé-chat. Le bébé-singe se cramponne à sa mère et le bébé-chat se laisse porter par elle ».

Certains livres qui passent pour magiques parlent de l’art de se rendre invisible. Il faut comprendre ! C’est l’art de passer inaperçu, insignifiant. Plus l’outil est minuscule et plus on voit la main qui l’emploi. On chante : « Entre Tes mains, Seigneur, je remets mon esprit ». Plus l’esprit est remisé, plus on voit la main.

De mon voyage en Inde je ne relaterai que les récits où il m’a semblé que Dieu, sous son aspect providentiel de Mère, est intervenu quand, caché en Elle, je jouais à faire corps avec Elle. Ce n’est pas que je fasse fi des autres aspects du rapport entre l’âme et Dieu que les religions mettent à la disposition des croyants pour leur satisfaction, je cite seulement celui qui m’a été octroyé et qui me béatifie sans condition.

Le bébé chat n’a pas à se prévaloir de sa plus grande sécurité, car ce n’est pas lui qui a choisi d’être bébé chat !

UNE PRIÈRE DU SOIR

Après vingt jours de presque uniquement de tourisme, Nicole et moi étions arrivés à Puri. En me promenant en-dehors de l’hôtel de luxe où nous étions descendus, du côté de la plage, je découvre la « Ramakrishna Mission ». J’y vais un soir vers 4 heures à l’ouverture de la bibliothèque, je prends un livre et m’en vais dans un coin de la salle. Je lis et, comme un bon espion, je regarde tout ce qui se passe autour de moi.

Sur le tableau, la phrase du jour : Dieu est en tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas en Dieu, d’où leur souffrances (St Augustin).

Au bout de peu de temps la salle de lecture est pleine, surtout de jeunes, des étudiants et aussi beaucoup de très jeunes enfants qui prennent des illustrés. Les filles ont pour elles un coin à part avec les plus petits. Un grand silence est de rigueur. J’avais deux « 12 ans » à côté de moi qui, quand ils chahutaient un peu, le faisaient à voix basse. Personne ne faisait attention à mon visage pâle. Tous ne lisaient pas des livres de spiritualité. Les illustrés étaient surtout scientifiques ou culturels. Aucun n’était mondain ou léger.

Lorsque je sortis, alors que j’enfilai mes sandales, je vis surgir une nuée de jeunes gens de 15 ans, tous de blanc vêtus, qui s’engageaient sur un escalier extérieur. J’attrapai celui qui passait et lui demandai par signes si je pouvais les suivre. Son gracieux sourire m’y invita et je m’engageai dans la file.

A mesure qu’un jeune atteignait la terrasse ; il se retournait, joignait les mains et saluait. Moi, naïf, je prenais le salut pour moi et je répondais. C’est quand je fus à mon tour sur la terrasse que je compris qu’ils saluaient le Soleil qui se couchait à l’horizon.

Les jeunes gens entraient ensuite dans une grande salle au fond de laquelle il y avait un portrait de Ramakrishna. Assis en lotus, la colonne vertébrale droite et dans un recueillement parfait, les jeunes gens chantaient la prière du soir. Je les contemplais assis au fond de la salle avec le mur comme dossier, afin d’essayer d’être aussi droit qu’eux. Je fus très bouleversé par leur recueillement et je pris la résolution d’en finir avec le tourisme.

A l’hôtel Nicole m’attendait dans la salle du restaurant. « Il y a du nouveau, dit-elle, aujourd’hui, dimanche, les banques sont fermées, je n’ai pas pu changer d’argent. On part demain matin et on sera dans le train toute la journée. Donc impossible de descendre pour aller à une banque et j’ai appris que mardi, c’est un jour de fête, les banques seront aussi fermées. »

Je lui donnai alors les 400 roupies que j’avais sur moi, et je pris la résolution de me séparer de Nicole le lendemain et de continuer sans argent, en me confiant à la Mère Divine.

L’OISEAU ET L’AVION

« Ah ! dit la dame, vous voulez vous passer d’argent. C’est impossible. Si vous n’utilisez pas le mien, ce sera celui des autres. »

Je me dis : « Il y a deux façon de voler : comme les oiseaux et comme les avions. Il est bien évident pour tout le monde que les avions volent grâce à l’argent, mais les oiseaux ? »

« Ah ! dit la dame les oiseaux ne volent aussi que grâce à l’argent ! » « Au nom du ciel, expliquez-moi ça ? »

« Bien, si l’oiseau vole, c’est parce que le chasseur ne l’a pas descendu et si le chasseur ne l’a pas tué, c’est parce qu’il a autre chose à manger et, s’il a autre chose à manger, c’est parce qu’il a de l’argent pour s’en procurer… Vous voyez bien que si l’oiseau vole, c’est grâce aux sous du chasseur… »

Il ne me restait plus qu’à me prosterner devant cette parole de sagesse ultra-céleste.

A la gare de Secunderabad, vers 10 heures du soir, d’où nous avions prévu de partir le lendemain pour visiter les Grottes d’Ellorâ et Ajanta, je dis à Nicole que je ne la suivrais pas à l’hôtel. Je lui fais une grosse « bise » pour qu’elle ne me croie pas fâché et je lui remets de force mon dernier billet de 50 roupies. Puis je m’en vais droit devant moi, les mains dans celle, invisible, mais toute enveloppante, de la Mère Divine.

A l’extérieur de la gare, contre le mur, je vois plein de gens allongés sur des nattes, et une place libre que je crois m’être réservée. Je m’installe là. Au bout d’un moment je regarde les têtes qui m’environnaient et je reconnais les visages grimaçants rongés par la lèpre. Comme le sommeil ne venait pas, je m’assis. Devant moi arrive une mère avec ses trois bambins, tous aussi sales les uns que les autres et avec un ballot encore plus sale. Ils déballent leur nourriture. Le plus grand de 4 ans fait la moue et refuse ce que sa mère lui pousse dans sa bouche. Je n’avais qu’une peur, c’est qu’ils m’invitent. Heureusement un petit chien d’un mois vient à passer par là et le gamin lui fait une place à côté de lui.

Plus tard un jeune homme qui tournait en rond sur son vélo se tient devant moi pendant vingt minutes sans rien dire. Mais je l’intriguais. Il finit par me dire que je ne devais pas rester là, que c’est un endroit réservé aux intouchables, que je pouvais au moins aller dans la salle d’attente. Je lui réponds que je suis tout à fait à ma place ici. Ensuite il me propose de m’emmener au restaurant. Je refuse, je n’ai pas faim. Puis il offre un billet à une femme qui se lève et il lui demande d’aller chercher de la nourriture, mais la femme refuse. Alors le jeune homme ré-enfourche son vélo et disparaît.

Je me recouche de nouveau, mais les fourmis montent dans mon pantalon et je décide de rester dans le hall de la gare. Il est déjà plein de dormeurs, mais en enjambant un unijambiste dont le mollet pointe vers le ciel, je trouve une place où je dors jusqu’à six heures.

Les voyageurs arrivent, sautent par-dessus les dormeurs et frappent très fort au guichet des billets, car sans doute, les employés de l’autre côté, dorment eux aussi. Levant les yeux vers les tableaux des trains en partance, je ne peux lire qu’un seul nom de ville éclairé au néon : Nagpur, et c’est la justement où je veux me rendre en remontant vers Delhi, 500 km.

Le train est sur le quai et je monte tout droit dans le zug bogie. Le zug bogie est le premier couloir du premier compartiment accroché à la locomotive. Si quelqu’un se trouve là quand passe le contrôleur, on le laisse tranquille. Il faut savoir cependant, que ce n’est pas le grand confort. On peut là-dedans être vingt-cinq à trente debouts sur une surface de soixante centimètres, la largeur du wagon, incapable de s’accroupir.

Oh ! le centre d’apprentissage de la souplesse, de la tolérance est de la grande patience ! Lecteur, prends adresse !

Je me trouvais là pendant plusieurs heures quand montent à une gare une trentaine de militaires avec leurs cantines en fer qui forment une montagne jusqu’au plafond du couloir. Eux, grimpent dessus. Mes collègues, démunis de billets, se font inviter dans le compartiment à côté et moi, je réussis à m’asseoir sur le marchepied de la porte entrouverte. D’une part aspirant la fumée de la locomotive pour l’empêcher d’aller salir les autres voyageurs et, d’autre part, prêtant mon épaule à un indien qui avait sommeil, je me donne bonne conscience. C’était ma façon de payer ma place.

Les militaires bougent, fument, chantent et mon corps, insensiblement se rapproche du paysage. Aussi, à une petite prochaine gare, je descends, je bois au robinet et je me couche. Je n’étais pas pressé. Au moment où je descendais du train, je vois une autre troupe de soldats le prendre d’assaut, non plus avec des cantines, mais avec des fusils et je me demande encore où ils ont pu se caser.

A mon réveil, le lendemain matin, une locomotive se trouve juste devant moi à l’arrêt. Il y a dedans trois hommes, l’un d’eux chargeant du charbon. Les autres regardent. Après un moment, le chargeur reprend du charbon en braise dans la gueule de la loco et en verse une pette pelletée dans un réchaud. Puis son collègue y pose une théière et le troisième fait le service des tasses. Ensuite, ayant pris le thé, le chef tire sur une baguette, le train siffle et la locomotive file.

Quand vint à passer un autre train pour Nagpur, je remontai dans le zog bogie. Il y a moins de presse et j’arrive à Nagpur vers seize heures. En sortant de la gare le contrôleur me réclame mon billet. Je lève les yeux au ciel d’un air illuminé, il insiste, je lève les yeux encore plus hauts et, les baissant tout à coup, je vois arriver un autre contrôleur qui lui demande de me laisser tranquille.

Comme tout le reste de l’Inde Nagpur, en seize ans, avait tellement changé que je ne m’y reconnais plus. Je mets plus d’une heure pour retrouver le couvent de la Providence où je veux rencontrer Sœur Solange.

Je la connaissais depuis mon premier voyage. Elle dirigeait alors « Handicapped House ». Sœur Solange est une espèce de Mère Theresa, avec un peu moins de publicité, mais non moins de dévouement. Elle a confié cette œuvre à des sœurs indiennes et s’adonne depuis à un autre travail que je vais décrire.

La Mère Supérieure indienne ne semble pas avoir envie que je reste à l’attendre. Je ne dois pas lui faire bonne impression. Néanmoins elle hésite et, après avoir sans doute consulté son conseil, elle revient me dire que je peux attendre Sœur Solange qui ne doit rentrer que le lendemain matin. On m’apporte un bon repas fort apprécié, puis on me donne une bonne chambre avec lit et moustiquaire.

Je suis étonné de voir que la cour de l’école est gardée par un Agent de Ville. J’apprends que c’est la période des examens des écoles normales de la ville et que la municipalité de Nagpur avait choisi l’école des Sœurs comme centre d’examens. On ajoute donc à la garde de cet agent de ville la responsabilité de veiller sur le sâdhu français jusqu’à son départ.

Au petit matin du jour suivant Sœur Solange apparaît à ma porte et nous nous embrassons joyeusement. Elle avait été remplacé une sœur indienne qui s’était trouvée mal en s’installant dans un mini-dispensaire créé dans un bidonville.

Sœur Solange me sert un copieux petit déjeuner à la française, avant de m’emmener dans sa grange de travail. Quand je lui eus raconté comment j’étais venu de Secunderabad à Nagpur, sans argent, elle me dit : « Voila quarante ans que je suis en Inde et je ne savais pas cela ! »

Mais que fait donc cette Religieuse originaire de Nantes ? Sœur Solange Fébraud fait un catéchisme pan-œcuménique. C’est-à-dire un catéchisme qui peut être enseigné aussi bien à des non-croyants, qu’à des musulmans, des hindous ou des chrétiens. Comment s’y prend-elle ? Exactement comme Jésus historique, uniquement par des paraboles démunies de références dogmatiques et ne faisant allusion à aucun personnage historique qui, dans le mental des hommes atteints du sens de la possession, soit en compétition avec d’autres. (Allusion aux religions qui s’opposent les unes aux autres[1]).

Et pourtant son catéchisme n’est pas un recueil de fables à la manière de celles de La Fontaine. Il atteint le fond essentiel de tout homme, que le chrétien qui vit le sien, reconnaît être le même dans tous les autres, et qu’on appelle « christique ». Sœur Solange est une artiste. Elle peint de petits tableaux qui sont ensuite photographiés et reproduits en diapositives. Elle dispose déjà de soixante-dix paraboles qui sont dictées en hindou, en anglais et en espagnol par un certain Père Jésuite, Ribes. Si elle s’arrêtait là, elle aurait fait comme les septantes, une traduction en vernaculaire et même, en plus, en audiovisuel, de la parole de Dieu. Mais Sœur Solange continue inlassablement et cherche un éditeur français.

Donc ces paraboles qui ne manquent pas d’humour — autre signature du Saint Esprit — invitent à monter sur la terrasse de toutes les religions au-delà des noms et des formes, c’est-à-dire de la cave où chacun a tendance de se réfugier, face aux autres, dans une fausse sécurité due à l’attachement.

C’est bien ainsi qu’on voit mettre en pratique cette parole peu comprise de Jésus : « Si je ne m’en vais, le Saint Esprit ne viendra pas sur vous ». Cet « en-aller » ne peut concerner que Son nom et Sa forme qui ne sont pas Lui, mais des aspects de Lui limités dans le temps et l’espace. Les ouvriers d’une usine n’ont aucune difficulté à reconnaître leur patron lorsqu’il est revêtu de son complet, de sa cravate et quand il est assis l’air sérieux à son bureau. Mais ils auraient beaucoup plus de mal à le reconnaître en maillot de bain à la plage, bien qu’il soit beaucoup moins recouvert de choses. Un travail comme celui de Sœur Solange Le fait dépister là où on ne l’attendait point et où on ne L’avait jamais vu. Il ne nous reste plus qu’à Lui sauter au cou, en se déchirant peut-être la peau aux palissades hérissées autour de Lui par les intimes qui l’aiment tellement, qu’ils ont peur qu’Il leur échappe.

L’évangélisation, ici, consiste à Le susciter sous les noms et formes des autres. C’est dans le couvent des Sœurs de la Providence qu’ont été éduquées deux jeunes filles dont le Grand-père est appelé le Mahatma Gandhi. Gandhi qui a donné sa vie pour l’œcuménisme de son pays, n’a-t-il pas son mot à dire en cette matière au monde entier ? En tout cas le don de sa vie est plus convaincant que tous les discours et écrits des théologiens. Ma conviction est que l’œcuménisme ne peut être atteint par une collectivité. Il est personnel, individuel. Chacun peut le pratiquer au fond de son cœur sans attendre que les autres s’y mettent. Jamais une rivière avec ses petits côtés ne rencontre une rivière avec ses petits côtés. Mais leurs eaux se rencontrent dans l’Océan. Jamais une vague ne cessera de se disputer avec sa vague voisine, mais chacune peut se faire un croc-en-jambe et plonger dans Cela qui les unit inconditionnellement.

Une des paraboles édités en diapositive de Sœur Solange, est intitulée « L’arbre qui disait toujours « non » ».

On voit un arbre renfrogné, dans lequel deux petits oiseaux essaient de faire leur nid. L’arbre secoue ses branches l’air très mécontent, et leur dit de s’en aller. Puis voilà deux écureuils qui arrivent et demandent à y entrer pour en faire de même « Allez-vous-en d’ici, je ne veux pas de vous »,  dit l’arbre. Après cela vient un petit ours qui essaie à son tour de s’introduire dans l’arbre. Mais l’arbre secoue ses branches et lui dit : « Va-t-en d’ici, je ne t’ai pas appelé, je ne veux voir personne ! » L’ours lui fait remarquer : « Mais, Monsieur l’arbre, je voudrais seulement voir s’il n’y a pas de miel… » – « Non, il n’y a pas de miel, va-t-en, je ne veux pas de toi ici ! » Mais voilà qu’arrivent les fourmis blanches. L’arbre se fâche et leur dit de s’en aller au plus vite. Mais les fourmis répondent « Mais… Monsieur l’arbre, nous, personne ne nous appelle et personne ne nous chasse jamais… ». Et les voilà qui montent et descendent, qui mangent l’écorce, puis les feuilles, puis les tiges et on voit l’arbre devenir un squelette.

Or voici qu’un jour le petit ours qui avait été chassé vient à passer par là. Il lève sa tête et dit : « Oh ! Monsieur l’arbre, que vous est-il arrivé ? » « Bien voilà… les fourmis blanches sont en train de me faire un mauvais sort… » – « Ah ! dit le petits ours, il faut faire quelque chose ». Il va trouver son gourou qui est un hibou en méditation au creux d’un arbre. Le hibou lui dit : « Oui, il faut faire quelque chose, moi, je ne puis bouger, car je n’y vois pas de jour. Mais va trouver les piverts, ils vont sûrement t’aider ». Et voilà que les piverts le suivent et débarrassent l’arbre de ses parasites. Alors on voit l’arbre redevenu tout joyeux qui invite toute la création à loger dans ses bras…

Les paraboles sont ensuite l’objet d’une discussion. N’est-ce pas là l’évangile prêché à toutes les créatures ? Ce qu’aucun catéchisme n’est capable de faire dans la manière traditionnelle, car les petits musulmans de nos rues sont condamnés à rester dehors à cause du nom et de la forme dont Jésus s’est dépouillé, mais qu’on lui attribue malgré lui.

« Mais, dites-moi Sœur Solange…, je n’ai pas pensé à vous le dire, ce hibou dans son trou ou ou ou… comme il me ressemble. »

Sœur Solange, tu es une prophétesse, sans doute pas encore bien comprise. Si tu souffres de ne pas l’être, tu te classes parmi les petits prophètes et si tu t’en réjouis, tu te fais classer parmi les grands. Les exégètes ont mis Jérémie parmi les grands, mais il râle parce qu’on ne l’écoute pas, tandis que Jonas, au moins le temps qu’il a passé dans le ventre du poisson qui est le symbole de l’incompréhension et de l’isolement, chante

Om namo Narayana !

Gloire à Toi Seigneur des Profondeurs !

Et Sœur Solange me passe les « Vaches ».  Les vaches, c’est la vieille histoire des vaches maigres et des vaches grasses, les maigres qui sont exploitées par les grasses. C’est la parabole la plus socialiste de toute la série. Pourtant la conclusion n’est pas celle, la facile, qui se termine par la violence et la révolution. Les vaches maigres qui ont réussi à se libérer des grasses, se rendent compte qu’elles sont devenues esclaves du système qui leur a servi à se libérer.

Je souhaite le plus grand succès et la plus grande publicité à ces paraboles évangéliques qui ne détachent personne de sa foi, mais éveillent à l’amour universel et aident à comprendre le contenu interconfessionnel des dogmes en déposant au second rang leur enveloppe matérielle, bornée et séparatrice.

La première visite que j’ai eue à ma grotte à mon retour d’Inde, fut celle d’un prêtre de Lyon, Oblat de Marie, qui tient un centre d’audiovisuel où se retrouvent beaucoup de religieux et religieuses enseignants en France et à l’étranger. Quand je lui eus parlé de Sœur Solange et de ses catéchismes, il me dit « Je la connais très bien, Sœur Solange Fébraud… C’est un phénomène… « Je pense que c’est de ce centre que devrait surgir l’idée de publier en français ce travail pan-œcuménique en profondeur. La difficulté vient peut-être du fait que ceux qui s’intéressent à l’audiovisuel sont toujours ramenés à un niveau superficiel historique ou géographique qui est du domaine de l’école normale, alors que, paradoxalement, les tableaux de Sœur Solange, comme je l’ai déjà dit, vont au plus profond de l’enseignement évangélique : région justement rarement explorée par ceux qui s’amusent avec des images. Sœur Solange me fait visiter son arrière-grange où elle confectionne et fignole ses apparitions de Christ intérieur. Elle est bien outillée en peinture de toutes sortes et des meilleures. On parle de la misère, non de l’Inde, mais de la catéchisation en Occident. Les enfants sont bourrés de notions sur le Christ historique, sur la Palestine, sur l’Église de jadis et de maintenant, mais d’aucune connaissance pratique des Béatitudes prêchées partout et innées, mais recouvertes par l’ignorance au cœur de soi. La pauvreté, par exemple, n’est comprise et abordée que pour la mépriser, la démolir au plus vite chez soi et chez les autres. Pourtant, c’est un petit miracle quand un estropié se met à sauter et un bien plus grand, quand on en trouve un qui se béatifie dans son handicap. Pourtant, la béatitude de la pauvreté n’arrive pas quand on la remplace par l’abondance, c’est quand on y trouve Dieu et qu’on y met une délectation. Heureusement beaucoup de jeunes non catéchisés, se tournent vers elle quand ils ont la nausée de l’abondance et j’en connais de plus en plus qui vivent et prêchent cette infinitude du cœur, cette perpétuelle première communion, remplissant de tristesse la dame catéchiste, le curé et le vicaire, le monastère voisin et les gens bien-pensants de la paroisse.

Sœur Solange et moi, nous parlions de tout cela comme Scholastique et Benoit, non sous la pluie, mais la chaleur des tropiques. Il y avait un ventilateur au-dessus de nos têtes qui n’empêchait pas le Saint Esprit de passer. On frappa à la porte de la grange. La Sœur alla ouvrir et revint avec un prêtre de campagne et son catéchiste. Très jeune, très up-to-date, la Sœur le reconduit et revient vers moi en disant : « Ils sont venus chercher  » Les vaches  » ! »

DE NOUVEAU DANS LE ZUG BOGIE

Sœur Solange me reconduisit un bout de chemin jusqu’à ce qu’on ait été en vue de la gare. Elle insiste pour me laisser de l’argent, mais je lui fais les gros yeux de la part de Mère Divine exclusive. Je n’ai accepté que des oranges, et du riz soufflé que je mets dans mon sac. Je monte sans problème dans le fameux zug bogie. Il est déjà aussi complet que possible et tous ceux qui s’y trouvent se tiennent debouts, étayés réciproquement par leurs voisins. Un moine Shivaïte s’y infiltre, brandissant son trident, insigne sacré de sa congrégation et, grâce à cet instrument acéré, il a tout de suite une place respectable. Son visage reflète la plus grande débonnaireté, mais le danger seul d’être écorché, bien involontaire, est la cause de la distance respectueuse qu’il crée autour de sa personne. Quelques-uns se font inviter dans le compartiment payant d’à côté et réussissent à poser une demi-fesse sur un quart de siège.

Bientôt à une gare de campagne, une femme, avec ses trois enfants et ses ballots, le tout barbouillé d’une crasse remarquable, monte dans le couloir et cette crasse lui procure immédiatement une bonne place. Elle s’affale par terre avec ses enfants et ses ballots et je profite du retrait des voisins incommodés pour m’accroupir à mon tour. Cette dame, me voyant à son niveau, avec ma tête d’européen nanti, fait aussitôt le geste de la mendicité. Je lui fais remarquer que je suis aussi pauvre qu’elle malgré les apparences. J’ai bien de la nourriture dans mon sac, mais je l’ai glissée sous un siège du compartiment d’à côté en entrant et il m’était bien impossible de le sortir de là. Je soulevai la chemise du garçon de trois ou quatre ans et lui tapotant le ventre, je fais remarquer à sa mère qu’il était bien rempli. Mais elle dandine de la tête en faisant la moue pour me signifier que j’étais dans l’illusion. Au bout de quelque temps, la seconde fille qui est si sale et si recouverte de pustules qu’on a du mal à deviner de quel sexe elle est, plonge sa main dans le ballot, mais sa mère lui interdit d’aller plus avant. Bientôt le plus petit de quelques mois, écarte avec vivacité les lambeaux du sari de sa mère et, découvrent des mamelles gonflées comme celles d’une chèvre, se met à pomper avec le même appétit que Nicole et moi lorsque, la semaine précédente, nous sirotions avec une paille les bouteilles de coca-cola aux terrasses des cafés de luxe.

A ce spectacle, la seconde, excitée par son petit frère, récidive et sort du ballot une affilongée de chappattis, malgré le regard irrité de sa mère qui m’avait affirmé qu’ils n’avaient rien à manger. Comme cela me fait sourire malicieusement, la maman se met à rire à son tour. Alors J’attrape le plus grand sur mes genoux et le voilà qui se relaxe tout à fait et qui s’endort immédiatement. Sa mère est tellement fière de voir son bambin dans les bras d’un occidental, qu’elle se redresse comme une femme de Maharaja en toisant le tableau avec un contentement souverain.

En prenant le gosse sur moi j’avais libéré une place de plus et je lève la tête pour voir si mes voisins me regardent d’un air débonnaire, car ils semblent quelque peu offusqués par mes interventions dans l’intouchabilité. Je mets le comble à la situation en désignant le bébé bienheureux qui tête avidement, en expliquant par signes, que moi, tout en ayant aussi soif que lui, je ne peux pas si bien me régaler et que je n’ai pas accès à ce bar-là ! C’est alors l’hilarité générale qui fait s’allonger les têtes du wagon d’à-côté qui veulent savoir ce qu’il y a de si gai dans le quartier de la déchéance. Il y a un homme muni d’un transistor qui essaie en vain de capter une émission, même en tirant au maximum son antenne. J’attrape alors le trident du moine Shivaïte et je l’ajoute à l’antenne. Bien vite on me fait remarquer que je désacralise un instrument de liturgie, mais on m’excuse, car un occidental n’est pas sensé apte à faire une distinction entre une antenne faite pour capter une émission céleste et celle utilisée pour le lavage de cerveau politique !

Pendant que l’enfant intouchable dort sur moi, j’ai comme une vision bienheureuse, un sentiment de joie si intense qu’il dure encore. Là rien au monde n’aurait pu me faire enlever sa pauvreté. Il était dans un état de satisfaction absolue, et moi aussi. Je n’aurais pas pu quitter ma pièce Pour assister à une messe pontificale. Je me voyais moi-même dans cet enfant intouchable, dans les bras de la Mère Divine qui souriait à son intouchabilité. Nullement contrariée par elle, bien au contraire. Elle se serait seulement passée de la crasse non indispensable. Et la mère physique de l’enfant qui souriait à côté, me paraissait être la Vierge Marie historique qui se tournait les pouces, n’ayant plus aucun rôle à jouer, sinon de sourire quand un fils d’homme se prélasse et se relaxe dans les bras de la Mère Éternelle exclusive.

(A suivre).

(Revue Panharmonie. No 202. Avril 1985)

(fin)

IL NE MÉDITAIT QUE POUR LUI

J’arrive à la gare de Delhi-le-Vieux à 1 heure du matin. Je dors dans la foule. De mon voisin je ne voyais que le poignet qui dépassait sous sa couverture et qui était orné d’une montre en or. Je me lève à 6 heures et je sors à la recherche de la Résidence des Jésuites où, seize ans auparavant, j’avais rencontré un Jésuite français qui nageait assez bien en dehors de son étang. Un temple avait poussé sur le passage et je tournais autour pour la trouver. Je pénétrai dans un poste de police et, pendant que le policier me faisait un dessin, une dame entra, lui toucha les pieds et les miens en même temps du bout des doigts, ce qui voulait dire qu’elle souhaitait extorquer un don d’argent de cette tête d’occidental. Mais le policier la renvoie poliment sans même me traduire sa requête.

Même avec les explications du policier, je ne trouve rien de plus qu’un superbe temple Jaïn tout de marbre blanc et rose, fleuri de bougainvilliers et d’ibiscus. Je demande au gardien si je puis entrer. D’un large geste de la main, il me fait voir que je suis chez moi là-dedans.

Je vais d’abord m’asseoir à l’ombre d’un arbre où il y a déjà un vieux monsieur assis en lotus, au visage tout rond et aux habits tout blancs et bien amidonnés. Il a devant lui une petite table portative et un livre de piété avec des dorures. Levant les yeux devant moi, je vois des jeunes gens entrain de rembobiner des guirlandes d’ampoules sur le sommet du temple. Sans doute vestiges d’une fête de la veille. Puis, à gauche, un grand bâtiment avec l’inscription : « Hôpital pour oiseaux ». Je me dis alors : « Moi qui suis un drôle d’oiseau, je comprends pourquoi la Mère Divine m’a conduit ici! ».

Je me lève et suis le mouvement des pèlerins. Il y a un lavabo avec un robinet pour les mains et un autre qui descend plus bas pour les pieds. Toilette achevée, je monte les marches de marbre du sanctuaire. Je m’assieds en méditation. Il y a un va-et-vient continuel de femmes, d’enfants et d’hommes qui sonnent la cloche en entrant, tournent autour des autels, y posent des fleurs ou de l’encens. Il y a des troncs pour oiseaux et des oiseaux qui voltigent, se posent sur les troncs et regardent ce que les dévots y mettent pour leurs frères blessés ou malades. Ensuite je retourne à ma première place où j’avais laissé mon sac. Le saint homme était toujours là, absorbé dans ses prières.

Avant de s’en retourner et après avoir plié sa petite table, il vient vers moi et avec un beau sourire me demande : « Quel est votre pays, qu’y faites-vous, comment êtes-vous en Inde ? ».

Je lui dis que je suis français, ermite, qu’il me reste dix jours à passer en Inde et que je souhaiterais les passer hors de la foule dans un lieu de méditation comme celui-ci.

« Pour cela, dit-il, il faut demander au Directeur du Temple, » Et il me demande de le suivre. Mais en y allant nous rencontrons un homme d’une quarantaine d’années qui sortait du bain. Il lui dit je ne sais quoi et il s’en va. Alors ce dernier, qui était habillé à l’européenne, me ramène là où j’étais assis auparavant et me pose des questions.

« Que faites-vous en France ?

— Je suis sâdhu, je vis dans une grotte…

— Mais que faites-vous, quelle est votre occupation ?

— En premier lieu, la méditation.

— Atcha ! , dit-il, et quand vous méditez, vous méditez pour vous ou pour les autres ? »

J’étais très gêné, car je me dis que si je lui dis que je médite pour moi, il va me traiter d’égoïste, et si je lui dis que je médite pour les autres, il va me traiter de socialiste. Alors je réponds : « Pour les deux ! ».

Mais ma réponse ne le satisfait pas, il reprend :

« Quand vous mangez, vous mangez pour vous ou pour les autres ? ».

Craignant le même piège, je réponds encore : « Pour les deux ! ». Alors, joignant les mains en signe de supplication, il réitère :

« Enfin, quand vous prenez de la nourriture, la nourriture s’en va dans votre estomac ou dans celui du voisin ? ».

Alors là j’étais bien obligé de lui répondre que la nourriture allait sans détour dans mon estomac, mais je m’empressais d’ajouter :

« Oui, mais grâce à la nourriture que je prends, j’acquiers des forces pour travailler et grâce à la méditation je deviens disponible et prêt à courir au service du prochain.

— Atcha ! », s’écria-t-il, et je compris que c’était exactement la réponse qu’il voulait m’extorquer. Il se lève et me demande de le suivre. On sort de l’enceinte du jardin du temple, sa voiture étant à trente mètres de là. Il m’y fait monter et nous voilà partis. On arrive chez lui, une belle demeure. Il me présente à sa femme qui, dit-il, le suit dans sa voie spirituelle, et il ajoute : « sans contrainte ». Sa fille de 14 ans vient un moment s’asseoir sur ses genoux et il me dit qu’elle va à l’école chez les Sœurs du Carmel. Voilà qu’un serviteur apporte un bon petit déjeuner et des fruits.

Monsieur Ashok me raconte qu’il dirige une usine de montres et d’horloges, qu’il occupe quatre cents ouvriers et qu’il est récemment allé en Suisse. Puis enfin, il me dit que je pourrais rester chez lui, le temps qu’il me faut jusqu’à mon départ, niais qu’il pense à quelque chose de mieux pour un ermite qu’une maison familiale. Et on retourne à la voiture. On roule depuis un moment quand je lui demande : « Et vous, quand vous méditez, vous méditez pour vous ou pour les autres ? ». Il répond : « Moi, quand je médite, je ne médite que pour moi.

— Mais, lui dis-je, voilà plus d’une heure qui vous vous occupez d’un autre !

— Ah !, dit-il, pas du tout, vous n’avez rien compris. Ce n’est pas moi qui vous dépanne, c’est vous qui me dépannez ! Je sortais de ma méditation, anxieux de trouver comment dépenser la grâce reçue, et vous vous êtes trouvé juste sur mon passage. Je ne suis qu’un outil utilisé, lequel ayant trouvé une bonne occasion de servir, cette occasion l’empêche de se rouiller et contribue à mon entretien. »

Ce jeune industriel est un « Abba ». Monsieur Ashok a, de la méditation, de la contemplation et de l’action, la tout aussi semblable compréhension que les plus dégourdis de la christianisation.

Mais moi, comme je ne manque jamais l’occasion d’être affreux, j’ajoute : « Eh bien ! moi, je n’ai pas beaucoup médité dans le temple Jaïn, distrait que j’étais par le va-et-vient et par les enfants qui apportaient des pigeons blessés. Si j’avais fait une meilleure méditation, sans doute aurais-je fait une meilleure rencontre ?

— Certainement, certainement », dit Monsieur Ashok en riant très fort et en sortant de sa poche un paquet de petits billets de banque. Je refuse, il insiste, et je pense que je suis obligé de ne pas le contrarier davantage.

En frôlant un jardin, il freine pour saluer un vieux monsieur tout en blanc avec le bonnet Nehru sur le crâne. Monsieur Ashok le salue et me dit : « C’est l’homme le plus savant de la ville ».

Je dis : « Un Pandit ?

— Non, un Pandit est un savant dans une seule espèce de science, mais lui il est savant dans toutes les sciences.

— Mais il n’a pas l’air bien heureux ?

— C’est qu’il porte le poids de sa science. »

Et on rit comme deux vieux copains qui se connaissent depuis toujours.

Arrivés devant la Delhi-Gate, une porte antique qui ressemble à un arc de triomphe, il me la montre en me demandant de bien la repérer car c’est dans ce quartier qu’il a l’intention de me déposer et il ne faut pas que je me perde.

Il laisse sa voiture sur un trottoir et on s’en va vers un porche, puis une cour fermée avec des bureaux tout autour, à l’exception d’un coin qui est une grande salle transformée en Maison de prière. Sur l’autel il y a le portrait d’un homme orné d’une guirlande et je comprends qu’il s’agit de quelqu’un qui est récemment décédé. Monsieur Ashok me présente à une dame de 55 ans et lui explique mon cas. Puis on va chercher un jeune Népalais qui est le gardien du temple. C’est à lui que je devrais m’adresser pour tous mes besoins. Je refuse une chambre personnelle, je coucherai dans le temple. Monsieur Ashok me dit en s’en allant que tout ce que je dépenserai ici sera mis sur son compte.

La dame responsable et propriétaire du lieu, tout le monde l’appelle Mataji. « C’est son mari qui est décédé et pour qui il y a tous les jours des prières, des chants et des sermons. » La nuit, le gardien venait se coucher le dernier et fermait le temple. On y était cinq ou six à y dormir, que des hommes, par terre bien sûr, sur un bon tatami. A 5 heures, le gardien s’entendait appeler de l’extérieur et il ouvrait la grille. Alors je sortais aussitôt et je m’en allais dans le premier jardin de la ville où déjà plein de gens s’entraînaient, les gros à courir pour maigrir, les méditants à méditer, les sportifs à la gymnastique, et les enfants au football. Et les derniers dormeurs qui avaient choisi le jardin pour la nuit avaient intérêt à se lever. De toute façon le soleil aurait fait sur leur crâne ce que le ballon aurait esquissé.

Vers midi, Mataji m’emmenait au restaurant à côté, payait et se retirait. Comme on était en carême et que je ne faisais rien, je refusais de manger le soir.

Je n’ai jamais pu deviner le genre de commerce qu’on faisait dans les bureaux. Ce n’était que de la paperasserie. Une fois je donnais un coup de main pour transporter des machines à coudre d’une pièce dans le fond du temple. Le samedi 14 avril, pendant la nuit, des ouvriers vinrent installer un immense baldaquin dans la cour, tout de velours rouge, qui faisait bien 15 m sur 15. Puis on étendit des tapis par terre et des centaines de chaises furent empilées. Le dimanche après-midi, j’allais faire un tour et, quand je revins le soir, il y avait tellement de monde que je n’osais pas rentrer. Heureusement, j’avais dans la rue un spectacle fort intéressant. Un homme arrivait monté sur un âne mitré. La rue était pavoisée et on avait même descellé les pavés du trottoir pour y piquer le pavillon qui remplissait la rue. Une fanfare précédait le cortège. Rien ne ressemblait autant à l’entrée de Jésus à Jérusalem. Sans ce tableau vivant je ne me serais pas souvenu qu’on était le dimanche des Rameaux. Il s’agissait d’un mariage et le marié venait à la rencontre de son épouse. Pendant que je contemplais tout cela, un serviteur de ma maison adoptive sortit et je lui fis part de mon embarras. Il me dit de le suivre et il me fit traverser la foule qui discutait et ne fit pas attention à moi. Mais au bout d’un moment un serviteur m’apporta du café, puis des glaces et ce fut le commencement de la fête pour mon estomac. Je n’avais jamais rien vu de pareil depuis les anciens repas de mariage de mon enfance. Il y avait des baquets pleins de nourriture, de gâteaux, de crème et de glaces. Tout cela se trouvait dans une pièce à côté et, quand quelqu’un voulait manger, il quittait l’assemblée, prenait une assiette, une louche et se servait comme dans un self-service. Je fus donc invité sans savoir de quelle fête il s’agissait. Ce n’est que le lendemain matin : pendant que le serviteur balayait le temple, il trouva la carte d’invitation et me la donna. Il s’agissait de la première coupe de cheveux d’un enfant de deux ans : Girish. La voici :

Chers oncle et tante,

Ma grand-mère et mon grand-père ont décidé de me faire couper mes beaux cheveux, ce qu’ils appellent Mudan Cérémonie. Mais je pense que cela me donnera l’air d’un dessin animé. Mais Maman et Papa m’ont assuré que je serai bien plus beau sans eux ; aussi, je vous demande de venir le dimanche 15 avril à Raghu Nath Temple et dites-moi ce que vous en pensez.

Girish.

Au MUSÉE DE GANDHI

En me promenant autour de mon temple, je découvre le Musée de Gandhi. L’entrée est libre et il y a une bibliothèque avec des livres en français. J’en trouve un super merveilleux : « Tous les hommes sont frères » (chez Gallimard).

Dans les galeries des souvenirs, il y en a un qui est bien émouvant, et plus émouvante encore l’inscription dessous : « Une des trois balles fatales que notre père à reçues DE NOUS ».

LES PETITS CIREURS

Deux jours avant le retour, en attendant l’ouverture des bureaux de l’aviation pour la reconfirmation des horaires, je me suis assis sur l’herbe dans le grand jardin de Connaught Circus, A peine là, deux petits cireurs sont accourus pour voir si j’avais des chaussures cirables. Mais elles étaient en plastique. Qu’à cela ne tienne, les petits cireurs ont bien d’autres choses à m’offrir. Ils ont plein de bonnes adresses où, en un temps record et aux prix les plus abordables, on peut satisfaire les besoins et les instincts les plus fantaisistes. A la question qu’ils me posent : « Êtes-vous marié ? », je réponds : « Je n’ai ni femme, ni enfants, ni chat, ni chien, ni maison, ni argent… Only God ».

Cet « Only God » leur fait écarquiller les yeux et les voilà à plat ventre à me fixer dans les yeux pendant un quart d’heure.

Si j’avais eu des chaussures cirables, il est certain qu’ils me les auraient bichonnées pour rien. Qui sait si, dans 30 ans, quand ses disciples demanderont à un sage barbu ce qui est à l’origine de sa vie spirituelle, il répondra : « C’est quand j’étais petit cireur, j’ai entendu un occidental dire : « Only God ».

PAS DE SOUVENIRS

Comme j’en étais sûr, je rencontre Nicole sur le marché. Elle avait plein de souvenirs à emporter. Je lui fais la bise, mais elle n’avait pas envie de causer. De plus, elle était accompagnée d’une jeune personne dont elle me dit qu’elle la dépannait. Je la félicite de sa bonne action et lui donne rendez-vous le surlendemain, comme convenu, à l’aéroport.

J’aurais bien aimé, moi aussi, m’offrir quelques souvenirs, surtout un habit indien en Kadhi pour l’été dans ma grotte. Nicole n’attendait qu’une chose, c’est que je lui redemande les sous que je lui avais prêtés à Secunderabad. Non seulement ceux-là, mais elle m’en aurait donné autant que j’en aurais voulu tant est sans limite sa générosité. Seulement elle se serait écriée : « Vous voyez que vous avez besoin d’argent… Vous voyez que vous ne pouvez pas vous passer d’argent ». Elle aurait fait la nique à la Mère Divine, ce qui m’eût été insupportable et à elle aussi. Aussi, je n’achetais rien et je suis revenu les bras ballants, presque à la colère des douaniers. Mais la Mère Divine est insurpassable en surprise. Dans les quinze jours qui ont suivi mon retour, un petit frère qui était resté à Pondichéry deux ans au Collèges français au titre de la Coopération, m’a rapporté ce que exactement j’avais souhaité, avec, en plus, une bouteille de rhum à laquelle je n’aurais jamais pensé. Ma Mère exclusive pensait sans doute que je ne devais pas me charger de fardeaux extérieurs. Les douaniers n’ont pas vu que je rapportais quelques amibes. Mais quelqu’un m’a dit que dans ma grotte j’aurai vite fait de les faire mourir d’indigestion.

LE RASOIR DE LA MÈRE DIVINE

Au cours de mon voyage, j’ai perdu mon paquet de recharges de rasoir. Et ma dernière lame n’en pouvait plus. Et il ne me restait plus que deux roupies. Or la recharge de 5 lames coûtait 5 roupies. Je parcours tous les magasins et personne ne voulut me vendre une seule lame pour une roupie. On aurait dit que tous les marchands de Delhi s’étaient donné le mot. Je continuais, brandissant le manche de mon rasoir sans lame et suppliant qu’on me vende une lame pour une roupie. A la fin je dis à Mère Divine en plein centre de la ville : « Si Nicole me voit arriver à l’aéroport mal rasé, c’est à toi qu’elle va s’en prendre; elle me dira : « Votre Mère Divine dont vous dites qu’elle s’occupe de vous de A jusqu’à Z, eh bien ! il y a des choses qui Lui échappent… ».

Ma prière n’était pas finie qu’un jeune homme, qui avait assisté chez le dernier marchand à ma requête, court après moi dans la rue en disant : « Il veut bien vous donner une lame pour une roupie ».

LA FAUTE ET LA PUNITION

Je suis arrivé à l’aéroport le soir du mercredi, bien que le Boeing Alitalia ne décollait qu’à 5 h 45 le jeudi matin. En entrant dans la salle des pas-perdus, je remarquai un couple de français qui manifestaient du mécontentement à propos de je ne sais quoi. Il n’en faut pas beaucoup pour des français. Je dis en m’installant près d’eux : « C’est la première fois que j’entends râler depuis quatre semaines que je suis en Inde ». Ces deux-là ne connaissaient de l’Inde que la drogue, les Kumbamelas et toutes les bizarreries dont sont si friands les médias. En parlant un brin avec eux, ils ont bien compris qu’ils avaient frôlé sans le voir tout un autre monde et ils se sont juré de passer à ma grotte pour une plus ample information. Découvrir l’Inde le jour du départ à l’aéroport… c’est toujours mieux que rien. C’est ce que les théologiens appellent : « le baptême in extremis ».

Ce couple voulait à tout prix me donner les 100 roupies qu’il faut verser avant de quitter l’Inde et que je n’avais pas. Mais je refusais, et combien aveuglément, car je pensais que Nicole les avait prévues.

Elle les avait prévues, en effet, mais elle attendit au dernier moment pour m’obliger à les réclamer. C’est ce qu’il advint. Aussi poussa-t-elle son cri de triomphe qui résonne encore dans tout l’aéroport de New-Delhi : « Vous voyez bien que vous avez besoin d’argent ! ».

J’étais si honteux et contrarié de ma faille que lorsque l’officier lui demanda quel côté elle voulait occuper dans l’avion : fumeur ou non-fumeur, et qu’elle choisit non-fumeur, je demandai pour moi le côté fumeur bien que je ne fume pas plus qu’elle. Mais là j’ai exagéré et j’ai été puni immédiatement. Au-dessus de ma tête il y avait un ventilateur invisible pointé en plein sur ma gorge et j’ai attrapé une extinction de voix qui a dégénéré en grippe.

A Rome on se retrouve et Nicole m’offre un expresso qui ne me rend pas ma voix. Elle me demande gentiment ce que je vais faire en arrivant à Nice. Je lui réponds que je n’ai rien d’autre à faire que de rentrer dans ma grotte. Je sentais bien qu’elle attendait que je lui demande des sous pour aller de l’aéroport à Roquebrune. Mais je m’en suis bien gardé et la Mère Divine guettait si j’allais tenir bon.

Comme j’avais encore choisi le côté fumeur, je me trouvais tout au fond et le dernier dans le petit Boeing entre Rome et Nice. Je suis donc sorti bien avant Nicole qui était très chargée mais qui ne voulait absolument pas que je l’aide à porter ses sacs, alors que moi je n’avais rien. Sortant le premier presque en volant aussi vite que l’avion et passant à la douane, je vois encore le douanier stupéfait de voir la photo du Pape sur la mienne, dans mon passeport, et, les bras ballants, il m’a suivi des yeux au point que je crois bien que celui qui venait derrière moi est passé sans contrôle. Une jeune dame qui venait nous chercher a dû se contenter de mon sourire et je suis parti à pied à la gare… 10 kilomètres, en coupant à travers la ville.

Une fois sur le quai, je vois un train de Paris en partance et je demande à un contrôleur avec ma voix éteinte : « J’arrive de l’Inde, je n’ai pas un sou, j’ai attrapé une extinction de voix dans le Boeing Alitalia… est-ce que vous me permettez de monter sans billet, car je suis pressé de rentrer chez moi ? ».

Le contrôleur en mettant ses mains aux hanches s’écrie : « Vous avez attrapé une extinction de voix dans un Boeing italien… montez vite dans notre train qui est bien plus confortable que les Boeings italiens ».

Toutefois, dans le wagon, un autre contrôleur, pourtant au courant, est venu vérifier mon passeport et, comme j’avais toujours la souche du billet d’avion de 5 250 F, il n’a pu croire que j’étais un indigent et il m’a fait signer une feuille où je m’engageais à payer plus tard. Je fis de même avec le chauffeur du car. Celui-ci me dit d’un air bourru : « Allez-vous asseoir ! ».

De retour à ma grotte, je me suis empressé de sculpter un crucifix. Le Curé de Château-Salins est venu dîner et s’est trouvé là avec une autre personne qui le lui a offert et qui m’a donné le prix du billet que je devais à la S.N.C.F. Au lieu de prendre les sous, je lui ai donné le mandat. Puis une autre personne m’a laissé un autre billet que j’ai glissé dans une enveloppe en marquant dessus : « FORUM CAR » ; à remettre au chauffeur qui faisait le service entre Saint-Raphaël et Draguignan, le jeudi 21 avril, à 20 h. Dès le lendemain, cinq gosses de 12 ans montent à ma grotte du Muy. L’un d’eux voit l’enveloppe sur la table et dit à son copain : « C’est là que mon père travaille ». Je lui dis : « Qu’est-ce que tu dis ? ». Il reprend : « Je dis que mon père travaille à Forum-Car, il est chauffeur du car ». – « Comment est-il fait, ton père ? » – « Il est gros, chauve, avec des lunettes… ». — « Eh bien! prends cette lettre, elle est justement pour ton père ».

Jusqu’au bout la Mère Divine a tout fait. Elle a utilisé Nicole comme rampe de lancement pour m’apprendre à marcher sur l’eau sans petit bateau. Mais il ne faut pas me demander de dire merci. Ma reconnaissance est sans borne, mais elle va toute à la Mère Divine et il ne reste pas une piécette dans mes tiroirs pour les intermédiaires. Si quelqu’un souffre de mon manque de reconnaissance, il n’a qu’à se réfugier dans les bras de la Mère Divine, là où elle déborde, et il en aura par-dessus la tête. Gandhi n’a pas dit merci aux Anglais quand ils ont « donné » l’indépendance aux Indiens. Il a souri. Il n’y a pas de petits ni de gros mercis pour celui qui vit dans une action de grâce éternelle. Le petit intouchable dans mes bras ne m’a pas remercié, c’est moi qui le remercie et je n’aurai jamais fini de le faire.

Pendant mon absence, la grotte n’a pas cessé de chérir ses occupants. Paul est arrivé aussitôt après mon départ. Il ne me connaissait pas, si ce n’est par une émission de France-Culture. Les habitués qui sont montés le voir l’ont trouvé si sympathique qu’ils l’ont encouragé à rester jusqu’à l’arrivée d’un autre de la Sainte-Baume. Quand je suis arrivé, Philippe le Majeur avait fait un gâteau, Jacques le Mineur avait mis des fleurs, Michel, posé un cierge pascal, et Simone, une bouteille de calva.

Mais, hélas ! aussi des billets sur la table qui renforçaient bien ma croyance que toute la misère n’est pas dans le pays d’où je venais : Johan s’est suicidé… Emmanuel est mort d’une overdose… Jean-Louis a fait une dépression… Fernande se plaint de mes coups de patte…

POUR FINIR

Le don libère celui qui donne, mais il peut asservir celui qui reçoit si celui-ci déshonore le donateur en supposant qu’il attend quelque chose en retour, ne serait-ce qu’un merci. Et celui qui attend un merci se disqualifie. On chercherait en vain un merci de Jésus, dans l’Évangile, adressé à quelqu’un d’autre qu’au Père. Tout merci ne s’adresse qu’à l’ego, le voleur. Et si quelqu’un se libère de l’ego, un merci lui apparaît comme un produit d’embaumement qu’on montrerait à un ressuscité. Le huitième vœu de Gandhi, Swadeshi, est basé sur ce principe. Il préconise l’indépendance vis-à-vis des systèmes établis, États, Gouvernements, Sécurité Sociale. Tout cela voulant assujettir au maximum leurs administrés. Les meilleurs indiens qui s’inspirent de ces principes refusent l’aide étrangère qui rend dépendant et qui est la cause de la montée des prix. (Les vieilles règles monastiques bénédictines.) Bien sûr, le rejet du merci et de la reconnaissance horizontale n’est pas valable dans le monde du commerce et de l’attachement.

Le thème larmoyant de la misère, de la faim, de la mendicité, qui revient si souvent dans les médias et aux portes de nos églises, répugne aux indiens spirituels. C’est une propagande ou ignorante ou hypocrite qui veut faire croire que seuls les chrétiens sont là pour corriger un monde qui, refusant le christianisme, est condamné à en être bien puni. Il y a plein de nourriture en Inde, plein d’œuvres charitables, des milliers comme celle de Mère Theresa. J’en ai visité et rapporté des documents. Dans certaines gares il y a un kiosque avec un moine hindou pour tous renseignements de ce genre. Mais quel européen le verra s’il n’est accompagné d’un indien ? Les disciples de Vinoba se répandent dans les contrées volontairement inaccessibles aux occidentaux, à cause de leur manque de moralité.

Je ne parle pas de la faim épidémique qui comme un incendie ou une inondation s’étend soudain dans une contrée à laquelle il convient de voler au secours. Je parle de la faim individuelle qui, quand elle existe vient surtout d’un manque de génie de celui qui la subit. C’est donc à celui-là qu’il faut s’en prendre. Tous les restaurants, les Temples sont à la disposition des estomacs creux.

Le mendiant qui, mû par son avidité, passe son temps à courir de-ci de-là après les gens, n’étant jamais à sa vraie place, rate ce qui lui est destiné. Celui-là peut manquer parfois du nécessaire. Celui qui attend assis est plus intelligent, il est là pour recevoir sa ration. Mais celui qui ne compte sur personne, ne demande rien, sourit à tous, on court après lui pour le combler. C’est un moine ou l’intérieur d’un moine. Il est comme un enfant qui n’ouvre les lèvres que quand il sent le tétin les écarter. A lui l’abondance et le superflu.

Cela est écrit dans tous les livres et psaumes de sagesse. Vivekananda, avec tous les Papes, dit : « Celui qui se purifie dans la solitude fait plus pour le monde qu’un bataillon de prédicateurs ». Toute aide sociale accompagnée de plainte est une calamité plus grande que celle vers laquelle elle court. Qui met du colorant rouge sur sa langue quand c’est le foie qu’il faut purifier ? Qui pommade ses furoncles quand c’est le sang qu’il faut désinfecter ? C’est pourtant ce qu’on aime faire pour le corps physique du monde. Si des pustules apparaissent là-bas, le remède n’est pas à poser là-bas. La misère paraît dans un endroit. Le remède est à appliquer dans un autre. Et si je commençais par moi !

Je me tais et garde tout dans mon cœur, comme on le dit de Celle qui s’est tellement identifiée à la Mère Divine qu’Elle en porte le nom. A Elle la gloire et l’honneur et l’action de grâce dans les siècles des siècles. Amen.

Sur Frère Antoine http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A8re_Antoine_%28ermite%29

Né Louis Chauvel en 1923, originaire de la Mayenne, Frère Antoine est un ancien novice cistercien, qui s’est établi comme ermite dans une grotte du Rocher de Roquebrune-sur-Argens, dans le Var (France), depuis 1966. Il a effectué de nombreux voyages en Inde où il soutient des projets médicaux destinés aux enfants.

Sa spiritualité, inspirée principalement des traditions chrétienne et indienne, prône l’ascèse, la prière et la méditation constantes.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dans lesquels l’humour a une place essentielle.


[1] Note de la Rédaction.


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