Dominique Fache : Misère du marxisme, richesse de Soljenitsyne


26 May 2016

(Revue Question De. No 2. 1e trimestre 1974)

Les journaux, la radio, la télévision nous ont toujours donné de Soljenitsyne (1918-2008) l’image d’un écrivain « engagé » dans un combat idéologique contre les abus de la société soviétique. Or, cet aspect de Soljenitsyne est comme l’arbre qui cache la forêt. Son être profond ne peut être révélé que par une lecture attentive de son œuvre. Alors apparaît l’homme traditionnel, l’ami de Dieu et, comme en filigrane, le chrétien orthodoxe qui, de sa ferveur, régénère la terre russe. Ainsi, le cri de Soljenitsyne monte non plus seulement comme un cri de révolte contre la société, mais aussi comme un appel à la résurrection de l’âme russe par-delà l’image du citoyen soviétique.

La confusion la plus grande règne dans la littérature occidentale au sujet de Soljenitsyne ; on a vite fait de crier au génie, de parler d’« âme russe » (quelle délicieuse tarte à la crème permettant d’éviter d’aborder les questions de fond), de souligner la ligne de Tolstoï et de Dostoïevski. Selon ses convictions, on voit en Soljenitsyne soit un conservateur nationaliste, archaïsant et orthodoxe, soit un défenseur de la légalité socialiste, prêchant un retour au vrai léninisme en Russie, soit, franchement, un malade atteint de délire négativisant et de pessimisme ontologique (les fameuses lunettes noires et l’équilibre à respecter entre aspects positifs et négatifs de la réalité), soit, enfin, la grande conscience spirituelle sécrétée par l’histoire russe du XXe siècle.

Derrière l’homme public, l’homme secret

Qui êtes-vous M. Soljenitsyne ? Votre répugnance pour les journalistes et les interviews nous met dans l’embarras. Pourtant les journaux parlent de vous, sont pleins de vous, oserais-je même dire. La défense des droits de l’homme et de l’écrivain, la dénonciation des abus de la société soviétique vous arrachent des protestations pathétiques dont la violence est à la mesure des blessures et des humiliations qui vous ont été infligées. Cela, c’est le Soljenitsyne dont on parle, d’autant plus qu’il reste, volontairement ou par la force des choses, assez mystérieux.

Mais l’homme profond et sa Weltanschauung sont souvent passés sous silence ; pourtant, c’est la seule part du monde de Soljenitsyne à laquelle nous pouvons vraiment accéder. Deux phrases clés dans son entretien avec le journaliste tchécoslovaque Pavel Licko vont servir de point de départ à notre réflexion sur l’œuvre du grand écrivain russe. « L’homme est un être physiologique et spirituel avant d’être un membre de la société. » « De nos jours où […] la religion a perdu de son influence dans le monde entier, l’écrivain est chargé d’un lourd fardeau. Il doit occuper une place vide. »

Expliquer en quoi l’œuvre de Soljenitsyne développe une mystique de l’homme et pourquoi sa création acquiert une valeur transcendantale, réconciliant Vérité et Beauté, semble être la vraie question plutôt que de discourir sur le publiciste et de contribuer, par là même, à une polémique qui ressemble fort à l’arbre qui cache la forêt.

Le Mal révélateur renvoie à l’essentiel

L’homme est au centre de la vision du monde de Soljenitsyne, non pas l’homme en tant qu’entité abstraite, élément appelé à se combiner en communauté, mais l’homme en tant qu’être spirituel, irréductible, libre et unique. Dans l’aseptisation niveleuse de la société rationnelle, sa dimension véritable avait disparu et il avait pu prendre la règle de l’égoïsme rationnel pour le fondement de la vie. Le précepte : « Faites toujours ce qui profite le plus à votre parti » s’appuie sur le caractère passager des concepts de Justice et de Bonté. Mais la souffrance, qui n’est autre que le Mal en action, ouvre les yeux et fait disparaître de l’horizon les fausses valeurs qui l’avaient obscurci. Les romans de Soljenitsyne ont un caractère « simple » (même Août 14), dans ce sens qu’ils sont débarrassés de l’omniprésence du dogme et de ses miasmes, et que l’homme s’y retrouve confronté aux questions essentielles.

La souffrance a une fonction initiatique

La vision de Soljenitsyne n’est pas, comme on aurait pu le craindre et comme certains l’ont dit, prisonnière de l’expérience carcérale, et la perspective religieuse de son interrogation sur la liberté n’est pas un stigmate de ses souffrances. Mais elle n’est pas non plus une quête gratuite, désincarnée et abstraite, proche de l’esprit occidental, mais inconcevable pour un homme nourri de culture et de spiritualité russes.

Le Mal joue le rôle que jouent, chez Dostoïveski, le meurtre, la folie ou le suicide, à savoir de mettre en contact, à la faveur d’une situation de crise, l’homme avec les fins dernières, de le révéler à sa réalité profonde. Le cancer remplit cette même fonction initiatique pour les personnages du Pavillon des cancéreux ; il est l’heure de vérité pour les individus, de même que les souffrances causées par le stalinisme sont l’heure de vérité pour le peuple russe. D’un premier niveau réaliste décrit comme tel, le créateur fait jaillir une signification symbolique beaucoup plus riche. L’art de Soljenitsyne est ici eschatologique.

Sur les épaules du juste, le fardeau des péchés

Le dénuement le plus total, le malheur et la souffrance rendent paradoxalement plus libre et plus vrai l’homme tant il est nu et dépouillé de toute contingence. « Tu devrais comprendre sur le plan spirituel le rôle du Bien et du Mal dans la vie humaine. Il n’y a pas de meilleur endroit pour le faire qu’en prison », dit Sologdine dans le Premier cercle. Les masques tombent d’eux-mêmes et, pour Pavel Roussanov, le dogme n’est plus d’aucune utilité devant la mort.

Si la vision du Mal est, chez Dostoïevski, plus métaphysique et, chez Soljenitsyne, plus sociale et historique, ils s’accordent cependant sur le rôle rédempteur de la souffrance. Ce n’est pas un hasard, car ils s’abreuvent à la même source, celle de la tradition orthodoxe et de sa religion du Christ. Aucune teinte d’orgueil dans cette vision christique de l’homme ; Matriona n’est-elle pas l’être le plus humble et l’image de la résignation la plus parfaite ? Et pourtant, « nous tous qui vivions à ses côtés, n’avions pas compris qu’elle était ce juste dont on parle dans le proverbe et sans lequel il n’est village qui tienne.

Ni ville.

Ni notre terre entière. »

Soljenitsyne est très sensible à cette image du juste qui prend sur lui les péchés des autres et les rachète par son sacrifice. C’est incontestablement un des aspects de son personnage qui, d’un côté, bataille durement avec les autorités pour défendre les droits de l’homme et de l’écrivain, mais, de l’autre, apparaît comme Jésus de Nazareth face à Pilate, seul et désarmé, prenant sur lui les péchés de la Russie et de son histoire et prêt à expier pour elle. « Un écrivain est le complice de tout le mal commis dans sa patrie ou par les siens », dit-il fort clairement dans le discours pour le prix Nobel. Non que la Russie se dérobe ; elle expie elle-même, après les Tatares, les illusions matérialistes de l’Occident progressiste. Le drame de la Russie est que le chemin de la Vérité passe inéluctablement pour elle par la souffrance. L’Histoire n’a de sens que dans la mesure où l’homme y affirme sa dimension intérieure. L’homme, l’artiste et la Russie sont unis dans la vision « christocentrique » de Soljenitsyne.

L’homme libre transcende l’Histoire

Après la référence à Dostoïevski pour la liberté, la référence à Tolstoï s’impose pour l’Histoire. La philosophie marxiste, qui assoit sa vision de l’Histoire sur la lutte des classes, s’est révélée incapable (hormis Roy Medvedev [1] interdit et persécuté dans son propre pays) de rendre compte du stalinisme et du drame qu’il a engendré dans le peuple russe.

Soljenitsyne rétablit l’histoire russe dans sa dimension tragique et humaine ; il rend à la Russie un patrimoine certes fort douloureux, mais qui appartient désormais à sa conscience spirituelle et que les errements du dogme avaient vidé de sa substance humaine. Avec la sérénité d’une homme qui a vécu dans sa chair cette histoire, Soljenitsyne en retire la preuve de la supériorité de l’amour sur les autres catégories de l’esprit humain. L’exemple le plus éclatant en restera toujours pour lui la poignée de main du général Travkin, son commandant en chef en Prusse, alors qu’en 1945 la police politique vient l’arrêter pour avoir, dans une correspondance privée, osé critiquer les mérites guerriers du génial Père des peuples. Il considère toujours ce geste comme le plus courageux de toute la guerre. L’Histoire se joue à chaque instant sur le destin de chaque homme ; chaque individu a en soi une force qui transcende l’Histoire. A ce moment, il n’y a ni rapport de forces, ni production d’acier, ni nombre de divisions, ni lutte de classes qui tiennent. La conscience de la responsabilité individuelle dans le destin de la Russie est très forte, évidemment, chez Samsonov qui ne peut survivre à la défaite, chez Vorotyntsev, chez Nerjine et même, malgré les apparences, chez Kostoglotov. Elle est très forte également chez le détenu Soljenitsyne qui prend la décision héroïque de quitter la charachka pour un camp de régime commun beaucoup plus dur. « Vendre son âme pour une gamelle de plus », voilà qui eût retiré tout sens à l’épreuve.

L’imposture des « lendemains qui chantent »

Si le sacrifice est accepté et même recherché par l’individu (voilà bien une idée étrangère à celle de l’intérêt raisonnable vantée par Tchernychevski, un des pères du mouvement révolutionnaire et auteur préféré de Lénine, dans son roman Que faire ?) comme une grâce et une révélation, Soljenitsyne s’interroge dans une des Miniatures, la Ville sur la Neva, sur le sens cosmique de ce sacrifice : « C’est terrible à penser, mais alors toutes nos vies sacrifiées, toutes nos vies boiteuses, et toutes ces explosions de nos désaccords, les gémissements des fusillés et les larmes des épouses — est-ce que tout cela sera oublié tout à fait ? est-ce que tout cela donnera la même beauté éternelle et achevée ? » Le sacrifice est accepté comme élément participant à la Beauté (krasota) éternelle, même si, devant l’absurdité de la souffrance, le doute s’insinue. Par contre, le sacrifice au nom de l’avenir des générations futures et d’une idée du bonheur, abstraite et toujours repoussée dans le lointain, est inacceptable. C’est l’imposture du progrès qui sacrifie l’homme à une vision illusoire de l’Histoire. Si on retire l’idée du perfectionnement spirituel, alors l’Histoire devient privée de sens et tragiquement cruelle. Quand l’Histoire se trompe, la vérité appartient aux chrétiens des catacombes. Et l’Histoire s’est trompée avec la Russie, semble vouloir dire Soljenitsyne.

L’harmonie spirituelle réconcilie l’homme et la création

L’erreur tragique du stalinisme est dénoncée avec véhémence du point de vue de l’éthique, une éthique qui, chez Soljenitsyne, est d’essence plutôt laïque, très pénétrée de la notion de Vérité (pravda), mot russe qui englobe à la fois la vérité et la justice. L’esthétique de Soljenitsyne prend, dans la tragédie de l’homme et de l’histoire russes, une tout autre valeur. De toute son œuvre sourd le sentiment que, malgré tous les malheurs et toutes les souffrances — et peut-être grâce à eux —, une harmonie supérieure se dégage du destin de l’homme russe. Une harmonie qui n’a rien à voir avec celle éternellement promise et repoussée dans le futur de la société idéale, une harmonie spirituelle, intérieure, qui réconcilie l’homme avec la création. C’est de cette même harmonie dont parle Dostoïevski par la bouche de Dimitri Karamazov : « La beauté, c’est une chose effrayante et terrible… Là les rivages se joignent, les contradictions cohabitent… Ce qui paraît infamie à l’esprit est véritable beauté pour le cœur. »

On retrouve également ce tragique dédoublement de la conscience esthétique, torturée par le siècle, mais le transcendant par l’Art, dans le film de Tarkovski [2] relatant la vie du peintre d’icônes Andréi Roubliov. L’icône de la Trinité, reflet d’une harmonie sereine et miséricordieuse, jaillit du XVe siècle, comble du chaos, de la souffrance et de la cruauté illustrés par l’invasion de la horde tatare, comme le hosanna de la Russie. L’artiste l’emporte sur l’Histoire, la sublime en une beauté plus achevée. Dans le film, les icônes, pour lesquelles seule est utilisée la couleur, constituent l’apothéose et le rachat de toutes les souffrances.

La Beauté pour sauver du néant

La redécouverte de la Beauté baptismale du monde, la réinvention de la grâce, l’affirmation de la pérennité et de la force de l’image du Christ et de la culture chrétienne sont au cœur de l’art de Soljenitsyne. La figure de Matriona est baignée de la même lumière apaisante et réconciliatrice que l’image de l’ange du milieu (celui qui tend la main vers le calice) de la Trinité. Avec Ivan Denissovitch et Kostoglotov [3] (ou Nerjine [4], ou Vorotyntsev [5]), n’est-elle pas la trinité symbolique de l’histoire russe du XXe siècle ? Au-delà de l’angoisse et du pessimisme, s’éclaire la question posée dans le discours du prix Nobel : « Un jour, Dostoïevski a laissé tomber cette remarque énigmatique : « La Beauté sauvera le monde »… Quand donc, au cours de l’Histoire assoiffée de sang, la Beauté a-t-elle sauvé quelqu’un de quoi que ce soit ? Et s’éclaire aussi la réponse : « Il y a une particularité dans l’essence de la Beauté ainsi que dans la fonction de l’Art : la force de persuasion de l’œuvre d’art véritable est totalement invincible et soumet même un cœur ennemi… Ce qu’a écrit Dostoïevski n’est pas un lapsus, mais une prophétie… Et alors l’Art, la Littérature peuvent réellement aider le monde d’aujourd’hui. »

La Beauté sauve de l’essentiel, du néant. La Trinité de Roubliov, engendrée par la souffrance de la Russie, donne un sens à son sacrifice. Voici bien la véritable dimension de l’œuvre de Soljenitsyne. Une telle vision dépasse les limites de la simple foi chrétienne. La défense de l’héritage chrétien orthodoxe (voir les cérémonies religieuses dans Août 14 ou le récit la Procession pascale, ou même la lettre au patriarche Pimène) et la réhabilitation de l’histoire russe passent au second plan devant la découverte de la beauté spirituelle de l’homme.

La réponse au marxisme

Comment ne pas terminer par la magnifique parabole de la Quête du Graal qui est une des clés non seulement de la symbolique du Premier cercle, mais de toute l’œuvre de Soljenitsyne ? Le dialogue de Nerjine et de Kondrachev : « — Là-bas, ce n’est pas seulement notre harmonie spirituelle, mais aussi les derniers vestiges de notre conscience qu’ils exigent de nous en échange de deux cent cinquante grammes de pain noir…

« — … Aucun camp ne doit briser la beauté spirituelle d’un homme.

« — Peut-être qu’il ne doit pas, mais il la brise…

« — Un être humain possède depuis sa naissance une certaine essence… il a en lui une image de la Perfection qui, dans de rares moments, émerge soudain devant son regard spirituel. »

Ce dialogue se termine par l’image du chevalier arrivant devant le château du saint Graal.

« Mais ce n’était pas l’abîme que regardait le cavalier. Stupéfait, il regardait au loin où une lumière d’un or rougeoyant, venant peut-être du soleil, brillait derrière un château. Au sommet de la montagne […], s’élevant vers le ciel, aussi irréel que si c’était une construction de nuages, vibrant, vague et pourtant visible dans sa perfection qui n’était pas de ce monde, se dressait le château auréolé de violet du saint Graal. »

Devant la misère de la philosophie marxiste qui ne peut opposer que la prison ou, solution plus conforme à sa propre logique, l’asile à la liberté et à l’exigence d’absolu de l’homme, la Quête du Graal, avec toute sa force et sa richesse poétique, symbolise ce moment d’éternité qu’est la découverte religieuse de la Beauté du monde.

Ainsi l’œuvre de Soljenitsyne réconcilie l’homme avec la transcendance dans et malgré l’Histoire. La Vérité (pravda) et la Beauté (krasota), dans leur sens russe profond de vérité-justice et d’harmonie spirituelle, se fondent pour ouvrir sur une véritable et salvatrice mystique de l’homme.

LIRE OU RELIRE…

Quelques ouvrages de Soljenitsyne en français : le Pavillon des cancéreux, le Premier Cercle, la Maison de Matriona (tous trois au Livre de poche) ; Une journée d’Ivan Denissovitch (U.G.E., coll. « 10/18 ») ; les Droits de l’écrivain et le discours du prix Nobel (Le Seuil) ; Miniatures, la Main droite, la Procession de Pâques, plus un dossier sur Soljenitsyne (Cahiers de L’Herne) ; Août 14 (Le Seuil) ; le Cerf et la Putain (Robert Laffont).

Sur Soljenitsyne lui-même, G. Lukacs : Soljenitsyne (Gallimard) ; P. Daix : Ce que je sais de Soljenitsyne (Le Seuil) ; A. Martin : Soljenitsyne, le croyant (Albatros) ; Burg et Feifer : Soljenitsyne, sa vie (Robert Laffont). Voir aussi les dossiers du Monde (23 octobre 1970 et 2 juillet 1971), l’interview avec A. Jacob (29 août 1973), le Figaro du 19 octobre 1970 et le témoignage de D. Panine (13 octobre 1973).

Autour du sujet, on pourra lire : P. Evdokimov : le Christ dans la pensée russe (Ed. du Cerf) ; N. Berdiaev : l’Idée russe (Mame) ; P. Pascal : la Religion du peuple russe (Lausanne, l’Age d’Homme, coll. « Slavika»).

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1 Roy Medvedev, historien, est l’auteur de l’ouvrage le Stalinisme, traduit en français et publié aux éditions du Seuil (1972). Avec son frère, le biologiste Jaurès Medvedev, il a écrit : De la démocratie socialiste (Paris, Grasset. 1972), Un cas de folie (Paris, Julliard, 1972) et Savants soviétiques et Relations internationales (Paris, Julliard, 1973).

2 Andreï Tarkovski est le metteur en scène du célèbre film Andrei Roubliov (1969) ainsi que de l’Enfance d’Ivan (1962) et de Solaris (présenté en France en 1973) d’après le roman de science-fiction de Stanislas Lem.

3 Kostoglotov, l’un des personnages du Pavillon des cancéreux.

4 Nerjine, héros principal du Premier Cercle.

5 Vorotyntsev, le général d’Août 14.