docteur Bernard Pernel : Moi, la violence et les autres


21 Nov 2014

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

LES RACINES DE LA VIOLENCE

Pourquoi cette violence ? Il n’y a pas de violence sans peur ou sans souffrance. PEUR ET SOUFFRANCE sont les racines de la violence.

D’où naissent cette peur et cette souffrance ? Probablement à l’aube de notre existence, dès la première phase de la naissance, quand exilé du paradis perdu de l’unité primordiale avec notre mère, nous tombons dans l’enfer de la dualité dès les premières contractions utérines.

« La naissance est souffrance » a dit le Bouddha ; en cet instant fatal appa­raît en nous la conscience de la dualité, « Moi et non-Moi » germe de toute la souffrance à venir, car ce non-Moi surgit comme un tremble­ment de terre, comme un cataclysme détruisant le sentiment d’unité au sein de l’océan maternel… puis, violemment projeté dans un espace de vie immense et sans repère, nous allons rencontrer cette réalité du « non-Moi » sous les visages des monstres terrifiants que sont la faim, la solitude, l’agression au multiples facettes. L’inacceptable, le doulou­reux est rejeté le plus profondément en nous-même, dénié, refoulé.

LA SOUFFRANCE NAÎT DU REFUS. Toute situation refu­sée est douloureuse. Toute situation vécue comme doulou­reuse crée en nous la peur de la retrouver.

ORIGINE MÉTAPHYSIQUE DE LA VIOLENCE

Au cours de tous les enseignements spirituels de chaque tradition, qu’elle soit chrétienne, hindoue, bouddhiste, soufie ou autre, le principe essen­tiel, le dénominateur commun à tous ces enseignements, semble être une recherche d’identité, la réalisation d’un « état de conscience libre de l’illusion ».

Je suis moi, donc libre de la vision dualiste « Moi et non-Moi ». Cette identification au moi, à l’ego, étant la cause, la racine même de la souf­france, donc de la violence. En effet, celui qui ne souffre pas, ou n’est pas dans la peur de souffrir, n’est jamais violent.

La violence est la réaction du Moi et du Mental à la souffrance. En effet ce sens du Moi « AHAMKARA » pour le védanta, le fait d’être une vague identifiée à sa forme et non pas située au niveau de conscience « je suis l’océan », fait qu’en se vivant séparés des autres et de toutes les formes crées dans l’univers, nous nous sentons menacés en permanence.

Refusant la loi du changement dans l’univers, celle de la différence, sen­tant « je suis moi », nous tombons dans l’égocentrisme « c’est à moi », pris au piège du désir d’avoir, et de la peur de perdre ce que l’on possède, enfermés inexorablement dans la dualité « j’aime, j’aime pas », cher­chant désespérément à obtenir « ce que j’aime » et à éviter « ce que je n’aime pas », nous pataugeons dans la souffrance.

Nous nous sentons menacés en permanence, et devant ce danger ima­ginaire construit par notre mental, soit nous fuyons, soit nous agres­sons. Cette agression doit être également envisagée comme une tentative de retourner à l’unité, par la destruction de ce « non-Moi » qui nous menace.

LA VIOLENCE ET L’AUTRE

Cette violence en moi est par nature liée à l’existence de l’autre, puis­que c’est l’autre qui me fait mal.

L’AUTRE ET SA VIOLENCE

L’autre me fait mal parce qu’il réveille en moi les attitudes anciennes de cet autre si primitivement privilégié que fut ma mère, puis celle de cet autre que fut mon père… et peut-être aussi celles de personnages de « vies antérieures ».

La SOUFFRANCE est donc en moi dès ma naissance, par les refus suc­cessifs des comportements parentaux. La violence est en moi, elle aussi dès l’origine, sous forme de haine vis-à-vis de mon père et de ma mère. La violence de l’autre, dont l’origine est semblable à la mienne au sein de sa propre histoire, réveille la souffrance qui est déjà là, en moi… cette réaction de haine qui s’actualise en violence.

Ainsi, le cycle infernal « violence-souffrance-violence » s’auto­-entretient avec toutes les escalades possibles de la violence.

LA VIOLENCE DANS LA RELATION AVEC L’AUTRE

La loi universelle de la différence : il n’y a pas deux formes identiques dans l’univers, chaque forme est unique, pratiquement toujours violée, d’où rapprochement entre viol et violence.

L’Autre est un autre
l’Autre est différent
Je refuse cette réalité
l’Autre aussi la refuse !

Je veux que l’autre soi un autre moi-même, qu’il aime ce que j’aime, qu’il ait l’attitude que j’attends de lui, etc. Il en est de même pour l’autre.

Ainsi, je refuse l’autre, quand, étant lui-même, il est un autre que celui que j’attends. En lui refusant d’être un autre différent de moi ou de ma demande, je lui fais mal, je suis violent… c’est le contraire de l’amour, l’amour, c’est accepter l’autre.

J’ai peur d’être abandonné par l’autre, je deviens possessif, je l’étouffe, je lui fais violence.

L’autre a peur d’être abandonné, je manipule sa peur, et ma violence est perverse et camouflée. Les mêmes mécanismes existent chez l’autre, c’est le cycle infernal, l’enfer… ou le paradis artificiel de beaucoup de couples.

Un aspect particulièrement intense du refus que l’autre soit un autre différent de nous, c’est le RACISME ! Le plus violent racisme est celui que nous dirigeons contre nous-même ! Une partie en nous refuse un autre aspect de nous-même que nous haïssons, rejetons, refoulons, vio­lemment divisé en nous-même, non unifié dans nos actions, réagissant au lieu d’agir, nous sommes profondément névrosés, voire schizophrè­nes. La souffrance et la violence en nous-même sont intenses, cette vio­lence est insidieusement dirigée contre soi, tout un secteur de la patho­logie mentale trouve son origine dans ces mécanismes.

NOTIONS DE BOURREAU ET DE VICTIMES

Au niveau de conscience ordinaire où nous vivons celui de l’identification au moi, à l’ego, au mental, si nous regardons attentivement, nous décou­vrons que nous sommes en réalité à la fois bourreau et victime. Bien souvent, nous nous identifions à notre rôle de victime, nous nous créons un mental de victime attirant sur nous toutes sortes de situations et d’attitudes violentes.

LA NON-VIOLENCE de certains mouvements masque bien souvent la vio­lence des non-violents, qui refusent très vivement la violence dans le monde parce qu’elle leur renvoi l’image de leur propre violence (exemple de Gandhi : son chantage au suicide, sa violence envers le sexe, ses attitudes de dictateur envers les membres de sa famille).

Bien d’autres aspects de la violence pourraient être abordés, par exemple :

VIOLENCE ET SEXUALITÉ

Normalement le sexe, l’énergie sexuelle, se transforme en amour, en communion, en échange libre d’énergie. Aujourd’hui, dans notre société, la sexualité est souvent vécue comme un combat (dans ce cas Marcuse a raison), c’est un bon exutoire à la violence : « Faites l’amour pas la guerre ». C’est vrai !

QUEL REMÈDE A LA VIOLENCE ?

La solution est psychologique et surtout spirituelle. La solution est directement liée à la question. Comment se libérer de la souffrance ? elle-même liée à la question « qui souffre ? » Donc celle de l’identité « qui suis-je ? »

« Je n’enseigne que deux choses, a dit le Bouddha, la souf­france, et comment s’en libérer ! »

La souffrance naissant du REFUS que ce qui est soit. Seule L’ACCEPTA­TION, le OUI à ce qui est, représente une voie de salut : OUI, AUM, AMEN. Lâcher prise, Surrender, soumission à la volonté de Dieu (Islam).

COMMENT réaliser concrètement cette acceptation en retournant aux situations sources des refus en nous, en les revivant, non plus dans le déni, mais dans l’adhésion progressive. Neutraliser en nous les emprein­tes du passé, sources de ces refus, par une purification de l’inconscient.

« Sautez dans les flammes de l’enfer, là où elles sont les plus hautes » a dit le maître taoïste au disciple qui lui demandait comment sortir de l’enfer.

Toute situation, fût-elle douloureuse, si elle est acceptée cesse d’être une souffrance ! Cette acceptation peut nous faire passer de l’enfer à la dualité, souffrance au paradis de l’unité retrouvée, de la « joie qui demeure »… « de la paix qui dépasse toute compréhension ».

En sortant peu à peu de l’enfer, je suis de moins en moins violent, et aussi je cesse peu à peu par mon attitude d’illustrer la sentence Sar­trienne « L’enfer c’est les autres ».

Tant que je vivrai au niveau de conscience dualiste JE SUIS MOI séparé des autres, je serai violent ! Seule, la réalisation progressive de « JE SUIS » mène à la suppression de toute violence en moi-même.

Pour devenir réellement non-violent, il faut d’abord réussir à ÊTRE HEUREUX

Mais pour être heureux, il faut « ÊTRE » tout court, devenir soi-même ce que l’on est en réalité, cette conscience, cette unique infinie énergie, cette réalité « une sans un second », non séparée et non séparante, qu’on l’appelle le SOI, DIEU, ou la nature de BOUDDHA. La seule solution à la violence ne peut être que spirituelle. Cette dimension, cet éclairage, que l’on appelle aujourd’hui « Transpersonnel » doit inspirer toutes les actions futures dans les domaines de l’éducation, de la psychothérapie, de la médecine, de la biologie, de la science, de la communication, dans tous les secteurs de la vie humaine.

Cette vision de la réalité, ce nouveau « paradigme », est le plus grand défi qui nous est lancé !

Docteur Bernard Pernel


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