: Momies ou Individus? Par Ludovic Réhault


29 May 2010

(Être Libre Documents. Sans date, probablement la 2e moitié des années 1930)

La concurrence cruelle, née de l’avidité et de la peur et qui, depuis l’invention diabolique de la propriété, n’a jamais cessé d’opposer l’homme â l’homme, semble avoir atteint son maximum d’horreur, être arrivée à son paroxysme.

Nous voyons, en ce moment, pulluler les brigands, descendants de ces barbares envahisseurs, de ces corsaires, de ces flibustiers qui, jadis, écumaient les mers, incendiaient les cités et massacraient les populations innocentes, dans le seul but de s’emparer de leurs richesses, avec part au roi bien entendu, et pour la plus grande gloire de leur dieu.

Maintenant, il est vrai, ce n’est plus pour la gloire de Dieu, mais pour la Civilisation qu’ils se livrent aux mêmes exploits. C’est, nous assurent-ils, pour la servir que les massacres et les pillages se renouvellent et se multiplient.

L’investissement de la planète étant à peu près achevé et, conquises toutes les terres vierges où vivent encore des peuplades « qu’on appelle sauvages », le conflit se trouve désormais ramené entre les « Conquistadors » eux-mêmes. Et c’est pourquoi nous voyons aujourd’hui toutes ces bandes de « Civilisés », groupés sous les bannières de leurs nations ou de leurs races, intensifier la fabrication de leurs armes homicides et déjà s’affronter pour la Grande Curée de l’Empire du Monde.

Et, ici, une question angoissante se pose: notre siècle tourmenté verra-t-il « la lutte finale » de l’Humanité, soit parce que, dans l’horreur de ses erreurs et de sa détresse, elle aura découvert enfin la sagesse, soit parce qu’elle sera détruite de ses propres mains ?

Si, en dépit des apparences, l’idée de sa destruction totale choque la raison, les peuples, malgré leur hébétude d’esclaves ou de martyrs, se rendent compte cependant qu’elle est en train de courir le risque le plus grand de son histoire — et cela tout de suite —, et ils se mettent fiévreusement en quête de moyens pour l’arracher à sa condition critique.

Certes ! les systèmes ne manquent pas, que présentent des spécialistes éloquents. Mais leurs projets qui abusent encore les masses, ne peuvent tromper quiconque aborde directement le problème et a la possibilité, l’« intelligence » de remonter aux racines du mal social, car celui-là sait, de science certaine, qu’il n’y a en réalité « aucune méthode, aucun système, aucune révolution qui puisse changer cette condition tout de suite[1] ».

En effet, si l’Humanité n’est pas une création spontanée, si elle n’a pas été créée « ex nihilo » et achevée comme telle par quelque dieu sadique; si, à la fois une et complexe, elle a été  amenée à l’état dans lequel nous la voyons aujourd’hui, par les activités de ses membres depuis son origine; si, ainsi que le dit plus synthétiquement Krishnamurti, « la civilisation n’est que l’expression de notre être[2] » — ce qui n’est pas niable —, nous ne pouvons la changer qu’en nous changeant nous-mêmes.

Substituer un système à un autre et s’y conformer, ce n’est pas changer, mais passer d’une servitude à une autre, puisqu’après comme avant, notre mentalité reste la même. Tant que nous aurons au cœur la même puissance de haine, la même avidité et la même crainte, le monde restera alerté, hérissé de barrières, semé d’embûches et d’embuscades, et il continuera à être périodiquement dévasté par la guerre.

Ce qu’il importe de faire, ce n’est donc pas d’opérer des substitutions ou des conversions, mais d’abord de cesser d’être des machines, mues par des systèmes auxquels nous sommes reliés et asservis par l’habitude, l’avidité, la peur, la loi, comme par des courroies de transmission, et qui ont fait de nous des « Roblots » inhumains.

Lorsqu’un homme est devenu un véritable individu, lorsqu’il pense réellement, intensément, il cesse par là même d’être une machine et d’accomplir des actes que son esprit réprouve. Harmonieusement liée à sa pensée émotionnelle, avec laquelle elle ne fait qu’un, son action proprement dite n’est plus, dans le social, que le complément naturel, pur de celle-ci. Une telle pensée, ou plus exactement « cette action complète » dont tous les composants s’&harmonisent, affecte donc indiscutablement l’Humanité, puisque « l’action est le rapport entre nous et la civilisation[3] » ; elle la transforme fondamentalement.

Si donc nous continuons à n’être que des exemplaires de types d’hommes traditionnels ou systématiques, les divisions raciales, nationales, religieuses et de classes subsisteront en dépit des systèmes, et l’Humanité restera dans le chaos. Mais si nous délivrons notre individualité des traditions, superstitions et croyances qui, en l’enserrant comme des bandelettes, en on fait une momie, alors la bataille entre le passé qui est « mort » et le présent qui est « vie », aura une conclusion humaine.

Ce qu’il faut faire, c’est donc délivrer notre individualité de ses bandelettes, la mettre à nu, lui redonner la vie, la « réveiller ». « Je déclare, dit Krishnamurti, que les gens n’ont pas besoin d’être guidés; ils ont besoin d’être réveillés[4] ».

Car — et j’insiste sur ce fait parce qu’il a une importance capitale — Krishnamurti ne nous apporte ni système religieux ou politique, ni métaphysique. Ce qu’il veut uniquement faire, « c’est aider l’homme à être intelligent[5] », lui donner le goût de la découverte « individuelle » des vraies valeurs qui, à travers le doute, le conduira à la certitude.

Au point de vue éducatif, l’enseignement de Krishnamurti est donc une révolution complète, Il vise à substituer, dans le monde, l’intelligence créatrice, « individuelle », à l’imitation et par conséquent la Connaissance aux connaissances car, bien entendu « le savoir est l’acquisition d’informations, mais la sagesse est de notre propre expérience[6] ».

« L’éducation — cette maladie moderne —   qui consiste à passer par des examens et des universités… » n’a pas conduit l’Humanité sur le chemin du Bonheur. Donnant à l’organisation la primauté sur l’individu, ne visant qu’à nous façonner en vue d’ajustements à des systèmes et, par conséquent, prenant bien garde de ne développer en nous que nos dons d’imitation, elle ne fait qu’ « hébéter les esprits ».

Tandis que l’éducation qu’on trouve dans l’enseignement de Krishnamurti — et qui est l’éducation naturelle — tend au contraire à l’éveil de nos facultés de compréhension, de notre intelligence investigatrice et créatrice. Elle donne à l’individu la primauté sur l’organisation. Ainsi éveillé, celui-ci prend conscience de l’esclavage de sa pensée et acquiert, de ce fait, l’esprit critique. Il n’a plus, dès lors, qu’un désir, celui de se libérer de tout ce qui l’enchaînait, de tout ce qui l’aveuglait. Sachant désormais que la vie ne s’apprend pas dans les livres, aussi informés soient-ils, mais qu’ « elle est faite pour être vécue divinement, avec une suprême intelligence[7] », il aborde le Présent avec un esprit neuf.

Déchargé des traditions et des habitudes du passé, n’ayant plus l’obsession des mirages de l’avenir, ramené dans le Présent et à  lui-même[8], il cesse d’être un rouage dans la machine sociale qui écrase l’Humanité. Parce qu’il a découvert en lui-même la valeur de l’individualité, il a le respect et l’amour « naturels » de tous les individus. Il ne cherche donc plus le bonheur dans l’exploitation de ses semblables, mais il le trouve dans l’accomplissement de l’action complète qui est la vie harmonieuse dans le Présent. Ainsi, en devenant chaque jour, et à chaque instant, une harmonie humaine, il coopère effectivement à l’harmonisation du monde.

Est-il besoin de faire observer que la conduite de tels hommes n’ayant souci que du bien-être de l’ensemble et non de leur importance personnelle « produirait nécessairement » (s’ils étaient plus nombreux) « un nouvel état de choses, une nouvelle société, une nouvelle conscience dans « lesquels l’exploitation, la lutte continuelle pour l’existence n’auraient plus de place[9] ». Les conditions économiques seraient transformées. L’individu cesserait d’être le produit de l’organisation; de son action complète, humaine naîtrait au contraire naturellement et progressivement, une organisation, un plan pour le bien-être de l’homme. Peu à peu, une opinion publique intelligente se formerait qui voudrait, à son tour, « affronter le problème dans ses fondements, c’est-à-dire dans l’éducation, les écoles, la littérature, l’art[10] », mettant ainsi fin aux disputes acharnées et vaines que les hommes se livrent au sujet des systèmes.

Mais, nous le répétons avec Krishnamurti, un tel changement ne pourra avoir lieu que « lorsque nous cesserons de parler en terme de nationalisme, de classe, de religion[11] », lorsque les momies seront réveillées et que les « Roblots[12] » enfin révoltés seront devenus des individus.

Jusque là « aucun système au monde ne pourra sauver l’homme de son incessant labeur pour son pain[13] »; l’Humanité continuera à passer d’une servitude dans l’autre et à s’entre déchirer, comme par le passé, au nom d’une classe, d’une nation, d’une race ou d’un dieu.

Ludowic REHAULT.


[1] Krishnamurti. — Conférence d’Adyar 1933-34. Éditions de l’Étoile.

[2] Krishnamurti. — Bulletin International de l’Étoile, nov. 1930.

[3] Krishnamurti. — Bulletin International de l’Étoile, novembre 1930.

[4] Krishnamurti. — Conférences de Norvège 1933. Éditions de l’Étoile.

[5] Krishnamurti. — Conférences d’Adyar, 1933-34.

[6] Krishnamurti. — Bulletin de l’Étoile, mars-avril 1932.

[7] Krishnamurti. — Bulletin de l’Étoile, mars-avril 1932.

[8] Ludowic Réhault. — L’Instructeur du Monde.

[9] Krishnamurti. — Conférences d’Auckland 1934. Édit. de l’Étoile.

[10] Krishnamurti. — Conférences d’Adyar 1933-34.

[11] Krishnamurti. — Conférences d’Adyar 1933-34.

[12] Un « Roblot » est un automate.

[13] Krishnamurti. — Conférences de Norvège, 1933