Frédéric Lionel : Mysticisme et gnose


26 Feb 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

Élaine s’interrompit. Elle me regarda, s’assura de mon attention et poursuivit son récit.

— Vivre deux fois la même aventure, s’imaginer avoir dépassé certaines faiblesses physiologiques et se retrouver dans une situation bancale, renverse toutes les résolutions que j’avais prises. Cela me bouleverse. Je veux le bien et je fais le mal, a dit un auteur dont j’ai oublié le nom. C’est ce qui m’arrive. Je suis obligée de faire mal, soit à John, si je lui dis de s’en aller, soit à Cynthia, si j’empêche John de la suivre, et à mes enfants qui, entretemps, ont adopté John, à défaut d’avoir un père.

Elle se tut un instant.

— Le plus étonnant de tout cela est que je suis une femme faite pour vivre seule et que je croyais fermement y parvenir. Musicienne, j’ai besoin de m’isoler avec mon piano parfois des journées entières. Je désirais ne plus avoir d’hommes dans ma vie. Pour concevoir mes deux garçons, j’ai couché une seule fois avec chacun des deux futurs pères. L’homme propose, Dieu dispose et le dieu hasard m’a fait rencontrer John.

« Il frappa un jour à ma porte, en m’expliquant qu’il cherchait un endroit calme et propice à la méditation, pour y organiser des séminaires sur l’art de vivre. Je lui offris l’hospitalité, loin de penser que d’autres liens se formeraient entre lui et moi. Je le pensais d’autant moins qu’après une malheureuse expérience avec un homme marié, ayant quitté sa femme et ses enfants pour s’installer ici, j’avais décidé de ne pas récidiver.

« Lorsque cette première affaire prit fin, je m’étais juré d’avoir deux enfants et de les élever seule. A l’époque, et cela ne fut pas étranger à ma détermination, j’avais conçu une très vive amitié pour la femme de mon amant, venue me voir pour me dire qu’elle renonçait à son mari par amour pour lui. J’en fus touchée au point que nous tombâmes dans les bras l’une de l’autre.

« L’euphorie que nous donna la joie d’aimer le même homme sans nous haïr fit naître une idée saugrenue, celle de réaliser l’impossible, un ménage à trois au-delà de toute jalousie, fondée sur la communion spirituelle vraie.

« Cela n’a pas collé longtemps, vous vous en doutez, et voilà que la même situation se représente. Cynthia est venue trouver John, tout étonnée par son infortune qu’elle croyait passagère. John m’avait pourtant dit qu’avant le départ de Cynthia pour Charlottesville où elle désirait vivre six mois auprès d’un maître zen, tous deux avaient décidé d’un commun accord de se séparer définitivement.

« Cynthia prétend ne pas l’avoir entendu de cette façon. Elle me fait de la peine. Je voudrais l’aider, je ne veux pas être responsable du chagrin que, malgré moi, je lui cause.

« Elle est ici, non dans l’idée de reprendre son mari, mais parce que je l’ai invitée, dans l’espoir de voir les choses évoluer en toute sérénité.

Le soleil pénétrait dans l’atelier par une grande baie vitrée. Des collines boisées se découpaient sur le ciel bleu de Virginie.

Élaine hésita un instant.

— Pour que vous puissiez me comprendre, il faut que je vous ouvre mon cœur. Il faut que vous sachiez que John organise des rencontres en vue de faciliter l’intégration, dans l’existence professionnelle et quotidienne, de tous ceux qui éprouvent des difficultés à la réussir. Or, je n’approuve pas entièrement la façon dont John, lors de ces séminaires, instruit ses élèves. Il prétend connaître l’alchimie et compte sur l’attrait de ce mot, revenu à la mode, pour attirer les personnes qui veulent réaliser des aspirations souvent confuses, en leur faisant miroiter une Voie Initiatique occidentale apparemment facile. J’ai toujours voulu faire de cette maison un centre d’enseignement. John, transférant son activité ici, semblait combler mes vœux. Tout s’arrangeait à merveille, mais voilà !

« John est un théoricien. Il n’a pas vécu l’initiation dont il parle et, dès lors, en écoutant ses cours je me demande à quel point il justifie, et la confiance qu’on lui témoigne, et les honoraires importants qu’on lui verse.

Elle haussa les épaules.

— C’est l’aspect mercantile qui me gêne. John n’est pas malhonnête, il croit à tout ce qu’il fait. Il prétend que la théorie précède utilement l’approfondissement. Cette affirmation ne me satisfait pas. Si je vous ai prié de venir jusqu’ici, c’est pour solliciter votre avis. J’ai demandé à un groupe d’amis de se joindre, cet après-midi, à John, à Cynthia et à moi-même, pour vous écouter.

« Vous avez accepté de nous parler d’alchimie ésotérique en tant que voie de l’initiation, en tant que transmission d’une gnose fondamentale. Votre exposé aura pour moi valeur de test. Comprenez-vous l’importance que j’attache, moins à ce que vous direz, qu’aux conclusions auxquelles je pourrai parvenir ?

J’opinais de la tête.

— Je le conçois d’autant mieux que votre franchise me fournit l’occasion d’aborder le sujet comme il se doit, pour vous aider à voir clair en vous. Renoncez à vos remords. Ils ne changent rien à la situation de fait. Ne jugez pas, non plus, la valeur de l’enseignement que John s’efforce de transmettre par rapport à ce que j’aurai l’occasion d’évoquer tout à l’heure.

« Ce qui compte est de comprendre comment agir de juste façon. Si mes paroles suscitent un entendement le permettant, la décision à prendre ne posera aucun problème.

Au début de l’après-midi, nous nous retrouvâmes, Élaine, Cynthia et un petit groupe de leurs amis, assis sur des tabourets autour d’un chandelier aux sept bougies allumées.

— L’alchimie, débutai-je, est la science du rythme vivant. Elle pose, cette science, de multiples rébus qu’il n’est possible de résoudre qu’en dépassant les contraintes qu’impose une conformation mentale que le milieu familial, social, politique ou autre, a façonnée.

« On peut affirmer que l’alchimie est la science des transformations de l’homme par lui-même. Il s’agit, cela va de soi, d’une transformation qu’induit la Pulsation Mutante de l’Énergie Rayonnante Dynamique vitale que manifeste également le tourbillon des particules élémentaires, au sein de l’atome, particules qui forment l’assise de la matière de notre monde.

« De nos jours, continuai-je, on admet la force réelle et puissamment agissante de la pensée consciente, subconsciente ou intuitive. Nombreux sont ceux qui prétendent s’en servir, ou qui veulent y parvenir.

« La pensée est un élément de la conscience. Or, la force agissante de la pensée conduit à l’énergie vitale. Cette énergie entretient, non seulement l’équilibre des échanges vitaux dans le corps, mais encore, l’harmonie mentale, clé du bonheur.

« L’alchimie, science des lois auxquelles obéit l’énergie vitale, postule la maîtrise du mécanisme de la pensée. Elle seule débouche sur la Sagesse.

« Il n’y a qu’une Sagesse, disait Héraclite, celle de prendre conscience que l’esprit est doué d’une puissance qui le rend capable de tout gouverner souverainement.

« Soyons, en conséquence, conscients d’une puissance qu’il s’agit de diriger, afin de promouvoir une harmonieuse circulation de l’Énergie vivante. L’équilibre qui en résulte fait, sur le plan physique, reculer le spectre des maladies, lesquelles manifestent souvent un blocage engendré par des impulsions instinctives et impulsives.

« Augmenter, orienter, rythmer la libre circulation de l’énergie vitale conduit donc à l’équilibre harmonieux appelé santé, non seulement celle du corps, mais aussi celle de l’univers psychique.

« Telle est la quintessence de l’enseignement que véhiculèrent les sciences hermétiques dont l’alchimie fait partie. Il s’agit, en somme, d’une mystique qu’éclaire l’exhortation, portée en exergue, d’un traité sur « l’Ars Magna », par un alchimiste du Moyen Age, que voici :

« Que ceux qui pensent que l’alchimie est strictement de nature terrestre, minérale ou métallique, s’abstiennent ! Que ceux qui pensent qu’elle est strictement spirituelle s’abstiennent ! Que ceux qui pensent qu’elle est seulement analogique, dévoilant un processus de réalisation intérieure, l’homme étant et la matière brute, et l’Athanor, s’abstiennent ! »

« Elle est tout cela, mais autre chose encore, puisque science de la Pulsation Mutante de l’Énergie Rayonnante. Science donc, du dynamisme qui détermine les transformations de tout ce qui existe pour évoluer, soit des cristallisations minérales, des mutations végétales et animales, et du miracle que peut accomplir l’Esprit.

« II est possible, en effet, de diriger, de concentrer et de focaliser des énergies subtiles par la pensée, et vouloir l’ignorer prive l’homme des moyens qui, grâce à une compréhension fondamentale, sont à sa portée.

« C’est par la pensée que tous les initiés ont tenté d’aborder les limites de l’insondable, les limites du mystère universel. Ils eurent la certitude de la haute prédestination de l’homme, appelé à collaborer en connaissance de cause au Grand Œuvre de la Nature, qui n’est autre que le Grand Œuvre alchimique.

« L’Univers, affirmaient-ils, est l’Athanor, autrement dit le four des transformations en lequel toute chose évolue vers la perfection finale, symboliquement l’or.

« Toute collaboration comporte une action, et toute action est déterminée par la pensée. L’énergie vitale, nous le disions, est dirigée par elle. Les muscles réagissent à son impact, mais au-delà du monde physique, la puissance de la pensée peut s’exercer. Dès lors, savoir comment la diriger de juste façon suppose la découverte des réponses aux questions fondamentales qui ont suscité, de tout temps, un élan profond poussant les hommes à rechercher le pourquoi de leur existence.

« Cet élan conduisit et conduit au mysticisme, qui se différencie de tout système philosophique, parce qu’il s’écarte de toute approche rationnelle, ne s’appuyant que sur des sollicitations qui dépassent le domaine sensoriel.

« Le mysticisme brille de toutes ses lumières, lorsque s’effondrent les idoles, lorsque vacillent les certitudes considérées comme inébranlables, lorsque les cierges allumés en l’honneur de faux dieux s’éteignent sous le souffle de l’anxiété qu’engendre l’incertitude du pourquoi et du comment des Choses de la Vie.

« Le mysticisme cherche à percer les secrets de la Vie, donc de la Mort, et le mystique, ayant abandonné tout bagage mental, peut se libérer des limites du monde conceptuel, pour unir son rythme personnel au rythme du Souffle primordial, qui poursuit sa vivante aventure, en étant « UN » dans le multiple pour promouvoir son Unité.

« Le mystique accorde donc sa mélodie personnelle à la polyphonie d’une symphonie qui est l’expression œcuménique du monde. Ce faisant, il se transforme en initié prenant l’initiative d’une réalisation constructive, s’inscrivant dans le Plan Cosmique.

« Qui es-tu ? demande-t-il à la Vie.

« Et la Vie de répondre :

« Je suis tout ce que tu connais, mais que tu penses avoir oublié. Je suis tout ce que tu as encore à connaître. Sans moi tu n’es pas, car je suis ton « Soi ». Fais bien attention à mon histoire, car c’est la tienne. J’en connais le début, le milieu et la fin. Toi, tu n’en connais que le milieu, et encore vaguement. Alors, ouvre-toi à la Connaissance. »

« La Connaissance humaine, affirmait Pythagore, présente, passée et à venir, comporte l’ensemble des relations qui lient l’homme au Cosmos tout entier, et c’est à ce titre que l’initié aux mystères connaît le monde sans franchir la porte, et qu’il voit sans regarder. »

« Ajoutons que le terme « Initiation » est synonyme d’ « Ouverture », une ouverture qui donne sur le mystère que nous sommes, en notre essence.

« Essence vient du verbe « esse, être ». Or, nous sommes, avant tout, ce que nous pensons, puisque la pensée jaillit du tréfonds de l’Être, tout en reflétant l’impact des sensations que transmettent les organes sensoriels.

« Émotions, craintes ou joies émergent des différentes couches du monde physique et psychique, pour moduler ce qui sourd du dedans, aspirations, rêves et vie secrète.

« Le parfait équilibre de cet ensemble de pulsions conduit à une réalisation fondamentale, à l’éveil. La vision égocentrique, donc limitative du monde lorsqu’elle supprime l’aspiration de « l’Être », engendre une dépression qui peut prendre toutes les formes. Petite ou grande, toute dépression amplifie, en les décuplant, les contraintes du quotidien qu’on aborde en réaction.

« Se libérer du monde des contraintes, et surtout des réactions qu’elles suscitent, est le but de l’initiation, mais le sentier aboutissant à cette libération ne peut être emprunté qu’en acceptant une transformation conduisant, par la dissolution et substitution des éléments de perception, à un état d’Être manifestant l’Intelligence dépouillée des voiles du conditionnement, lequel toujours s’oppose à l’entendement.

« Tel est le sens de l’enseignement alchimique. L’alchimiste authentique manie la pensée et n’est pas manié par elle. Tel est son secret, tel est le secret de la maîtrise des forces vitales qui conduisent au miracle que peut accomplir l’Esprit.

« Aucun miracle, pourtant, ne saurait se produire en dehors de l’Ordre Souverain, en dehors de la Loi, du Logos qui imprime son sceau à tout ce qui existe. Connaître cette Loi, c’est être en mesure de manifester la merveilleuse puissance de l’Esprit, une puissance qui se manifeste par l’intuition ou l’inspiration, termes proches, mais pas synonymes.

« Il est une faculté, explique Jamblique le philosophe, qui est supérieure à tout ce qui naît ou est engendré. C’est par elle que nous pouvons atteindre l’Union avec les Intelligences Supérieures, être transportés au-delà des scènes de ce monde et prendre part à la vie plus élevée et aux pouvoirs particuliers des êtres célestes. C’est l’intuition, source d’énergie motrice. »

« Jamblique, en parlant de l’énergie motrice, désigne l’énergie vitale que dirige la pensée. Elle irrigue les centres nerveux, tant du cerveau que d’ailleurs et, si la pensée est juste, l’action qu’elle détermine l’est aussi.

« C’est l’intuition qui soutient la foi de l’homme en Dieu et en une vie spirituelle future. Sans elle, la raison raisonnante aurait réussi depuis longtemps à détrôner le sentiment profond de l’immortalité de l’âme, ou celui d’une justice immanente, laquelle s’exerce, même si l’enchaînement des causes et des effets est difficile à prouver.

« L’intuition dépend d’une faculté de perception par laquelle se captent les impulsions subtiles des mondes transcendantaux. La raison les interprète et, dès lors, à un certain niveau d’évolution, naissent au même moment comme par hasard, en des endroits très souvent éloignés les uns des autres, des hypothèses scientifiques ou cosmogoniques de portée universelle.

« Cela ne saurait étonner puisque l’intuition peut être comparée à une résonance consciencielle, interprétée dans le rythme particulier d’une époque. Cette interprétation rend accessibles, dans le langage de l’époque, des connaissances qui furent peut-être appréhendées, sous des aspects différents, en d’autres temps. Dès lors, on peut affirmer que la Sagesse échappe au temps.

« A défaut de Sagesse l’homme finit par tomber dans la fange de la plus profonde des superstitions. Ce fut le cas lorsque le courant gnostique fut condamné par les théologiens, non seulement parce que bien des courants paragnostiques le discréditèrent, mais aussi parce que, prétendirent-ils, l’évolution des hommes ne les avait pas préparés à pénétrer le sens caché d’une transmission initiatique comportant des pouvoirs donc des dangers.

« Il ne fait pas de doute que certaines civilisations, aujourd’hui disparues, fleurirent grâce aux facultés particulières, facultés que nous serions tentés d’appeler « magiques ».

« Elles permirent des réalisations étonnantes dont, entre autres, témoignent les vestiges des cités cyclopéennes des Andes. La mythique Atlantide aurait été, à en croire les légendes, le berceau d’une civilisation éblouissante qui dégénéra en un conflit de magiciens, entraînant le continent à sa perte.

« Même si, historiquement, de telles affirmations sont invérifiables, il se pourrait que la légende comportât tant une parcelle de vérité qu’un avertissement.

« L’avertissement fut pris au sérieux, car la chasse aux sorcières et la négation de tous phénomènes paranormaux furent de règle ces deux derniers millénaires.

« Il n’empêche qu’en rétablissant un plus juste équilibre entre les possibilités hyperphysiques et les possibilités d’ordre purement physique de la pensée consciente, se créent les conditions nécessaires à la compréhension des problèmes de tous les instants.

« L’équilibre harmonieux comporte les deux aspects et c’est à ce titre que la redécouverte des connaissances de jadis doit s’intégrer dans une compréhension des conquêtes de la science contemporaine.

« De toute évidence, il est tout aussi important de prendre conscience que si notre cycle a pour mission de développer l’intellect, celui-ci ne doit pas faire de l’homme son esclave. Il faut avoir le courage d’abandonner certains mirages, tel celui de la course aux ambitions et de la super-organisation, faux critères d’une technocratie dévorante.

« Seule l’union des deux moyens de perception, l’un accessible à la raison raisonnante et l’autre à l’intuition, débouche sur la Connaissance-Amour, s’inscrivant dans le Plan évolutif universel de notre Cycle.

« Par l’entendement qui en résulte, nous pouvons prendre conscience que tout ce qui existe révèle une parcelle du Plan.

« L’entendement correspond à une faculté de compréhension globale, correspond à une émergence consciencielle qui, au niveau de toutes les consciences, enrichit la conscience universelle. L’entendement est donc une fonction essentielle du destin humain. L’entendement intuitif entraîne l’adhésion de la raison comme l’indispensable confirmation de la justesse de ce qui est intuitivement perçu.

« Pour en revenir aux anciennes traditions, mentionnons que les Chaldéens plaçaient le fondement de toute magie dans le pouvoir de l’âme de l’homme et dans la connaissance des propriétés magiques existant dans les minéraux, les plantes et les animaux. L’alchimie ne prétend pas autre chose.

« Précisons aussitôt que la magie était la science des lois auxquelles obéit la nature, et admettons que les phénomènes parapsychologiques peuvent être considérés comme magie, surtout si nous remplaçons les termes pouvoir de l’âme par pouvoir de la pensée.

« Le pouvoir de la pensée a pour source la volonté. C’est par la volonté que la pensée exerce sa puissance. C’est par elle que l’énergie vitale est dirigée.

« Le faire en connaissance de cause est un acte alchimique, étant entendu que l’alchimiste, le vrai, dirige sa volonté dans le sens d’un accomplissement s’inscrivant dans l’Ordre Souverain. C’est à ce titre que son action s’inscrit dans le Plan Universel.

« La doctrine secrète, ou gnose, est sensée le rendre accessible. Elle est sensée renfermer l’Alpha et l’Oméga de la science mystériale, la science des Mystères de la Nature. Elle comporte donc l’absolu d’une philosophie qui cherche à expliquer le mystère de la Vie et de la Mort.

« Le terme « gnose » prête, néanmoins, à confusion, puisque trop de courants de pensées divers se réclament d’elle. Or, le mot « gnose » est synonyme de Connaissance, une Connaissance du noumène des phénomènes.

« La gnose, à notre époque, connaît un essor nouveau, et journellement plus nombreux sont les hommes qui cherchent une réponse au pourquoi d’un destin trop souvent méconnu. La gnose peut être assimilée à une science révélée qui répond aux questions fondamentales, soit à une métaphysique qui embrasse la vérité dans son unité.

« Il ne fait aucun doute que la transmission gnostique authentique eut toujours un aspect symbolique et que les clés de ce symbolisme ne furent communiquées qu’aux adeptes considérés dignes d’être admis à l’Initiation, afin que mauvais usage ne soit pas fait d’un pouvoir issu de la Connaissance des Mystères.

« Pour illustrer ce pouvoir, pour illustrer les possibilités, trop souvent inemployées de la conscience, il semble indiqué de faire appel aux récits historiques ayant trait à la vie et aux actions d’un Sage parmi les Sages, d’Apollonios de Tyane, hermétiste, pythagoricien, alchimiste et mage.

« A en croire ces récits, sa vie ressemble à un conte de fées. Ses dialogues avec les initiés des contrées lointaines, dont les Indes, ses entretiens avec ses disciples et ses discours révèlent la doctrine d’Hermès, au même titre que celle de Pythagore. Il fut, sans conteste, un grand mage. Les Pères de l’Église, eux-mêmes, le consultèrent régulièrement et si, par la suite, son enseignement fut proscrit, personne n’osa attaquer son exceptionnelle valeur humaine.

« Damis, le plus proche de ses disciples, relata, probablement sous sa direction, les étapes de ses nombreux périples. Ces écrits recèlent un enseignement astrologique, ainsi qu’un enseignement révélant certains secrets puisés dans le livre de la Nature, que ne découvre que celui qui sait lire entre les lignes.

« Apollonios de Tyane pose une énigme, car toute son existence historique est enveloppée de mystère. Ses pouvoirs de thaumaturge restent inégalés et sont attestés par des témoignages enthousiastes que ses diffamateurs, désireux d’effacer jusqu’à la mémoire du saint homme, ne purent escamoter.

« Ainsi le journal de Damis échappa, par un véritable miracle, à la destruction.

« On ne sait pas où naquit Apollonios, ni où il mourut. La légende prétend qu’il ne mourut pas, mais que Maître réalisé, il continue d’être le serviteur de l’Humanité.

« L’un de ses miracles, ayant eu lieu devant des milliers de personnes, ne fut jamais contesté. Il parlait à Éphèse et, s’interrompant, il décrivit l’assassinat de l’empereur Domitien à Rome, au moment même où il eut lieu. Ce n’est que quelques jours plus tard que les nouvelles de l’événement parvinrent à Éphèse.

« Apollonios fonda une école de contemplation dont la renommée était grande. Comprenons que contemplation se confond avec méditation, pour autant que la méditation soit considérée comme un moyen conduisant à une transformation essentielle.

« Ses miracles furent plus variés et mieux attestés par l’histoire que ceux d’autres mages mais, ennemis de tout étalage, de toute bigoterie et de toute hypocrisie, ils n’eurent qu’un but : offrir la paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté.

« Apollonios enseigna que le principe créateur incommensurable vit en chacun de nous et qu’il est possible de s’unir à lui par la contemplation mystique.

« Lorsque Apollonios de Tyane désirait entendre la « voix intérieure qui n’a pas de son », il s’enveloppait entièrement de son manteau de laine et prononçait le nom ineffable. Il couvrait, alors, sa tête de son manteau et son esprit était libre de se transporter en n’importe quel endroit.

« Ses prophéties et ses prédications se réalisèrent de façon merveilleuse. Il est dit qu’il parlait toutes les langues sans les avoir apprises et qu’il savait se rendre invisible à volonté.

« Il apparut, bien après sa mort supposée, à l’empereur Aurélien qui assiégeait sa ville, Tyane, pour le contraindre à lever le siège, ce que fit l’empereur, profondément ému par cette apparition. Après quoi il construisit un temple qu’il lui dédia.

« Si la vie d’Apollonios, comme certains le prétendirent, n’était qu’un mythe, il n’aurait jamais atteint une célébrité sans pareille. Titus ne lui aurait jamais assigné rendez-vous. Caracalla n’aurait jamais élevé un temple à sa mémoire et il n’aurait jamais été l’objet d’admiration pour Épictète. N’oublions pas qu’un Père de l’Église aussi éminent que Jérôme écrivit en parlant de lui : « Ce philosophe voyageur trouva quelque chose à apprendre partout où il alla et comme il en profita partout, il ne cessa de faire des progrès. »

« L’initiation alchimique issue de la science d’Hermès, le trois fois Maître, cherche à promouvoir une ouverture de la conscience. L’initié parvenu au terme des labeurs pénètre le mystère de l’Harmonie Universelle, s’étant élevé pour comprendre, afin d’accomplir son destin, en restant fidèle à ce qu’il est, dans ce qu’il fait.

« La maîtrise alchimique résulte d’une faculté d’intégration au rythme vivant, à la Pulsation Mutante de l’Énergie Rayonnante. Elle dévoile le secret pratique du passage de la matière brute à la matière subtile, du corps physique au corps glorieux.

« C’est l’échelon le plus élevé de l’ascèse prônée par cette discipline. On peut quitter à volonté le continuum Espace-temps et se manifester dans les lieux où résident les Immortels, Hurgalé, Agartha, l’Ile Pong Laï, et j’en passe.

« L’alchimiste dira : « J’ai reçu le don de Dieu et l’infinie durée de l’Actuel. C’est pourquoi, dans le cercueil d’un Maître, la postérité cherche en vain un cadavre. Elle trouve tout au plus une épée ou une canne, l’épée étant le symbole alchimique du sel, autrement dit de l’Esprit, et la canne, le symbole de la baguette de magicien, celle par laquelle peut s’accomplir le miracle », et c’est sur ce mot que je termine cet exposé.

Le soleil ayant décliné à l’horizon, seule la lumière des bougies éclairait la pièce.

Le silence méditatif nous enveloppa de sa bénéfique puissance. Personne ne dit mot.

Au bout d’un long moment je me levai pour prendre congé. Élaine m’accompagna jusqu’à la voiture.

Je suis fixée, maintenant. J’ai entrevu, en vous écoutant, bien au-delà de vos paroles, une vérité qui me concerne. A moi de l’exprimer, mieux, de la vivre.