Jean Delépierre : Mystique personnaliste Occidentale, Mystique cosmique Orientale


03 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 58-59. Mars-Juin 1974)

Il est difficile de parler de mystique. On aborde une expérience intérieure tellement profonde qu’elle est indicible. Tout aussi difficile de décrire les chemins qui y mènent. Aucune théorie ne suffit. Il y faut une «initiation».

Pourtant cette aptitude et attitude mystique est, à mes yeux, le sommet, la clé-de-voûte de toutes les aspirations intérieures de l’homme. Elle n’appartient pas en monopole à une religion ou à une église particulière. Nous la portons tous en nous-mêmes à l’état virtuel; de même que nous sommes accessibles à la beauté artistique ou à l’amour humain. Un panthéiste, un monothéiste, un athée peuvent être mystiques.

Mais ils le seront chacun à leur façon.

Pour éclairer cette différence, j’établirai une distinction qui me paraît capitale. En mystique, comme en art ou en amour, il y a d’une part l’expérience intérieure, et de l’autre le sens qu’on lui donne. De même que pour un aviateur, il y a l’art du pilotage et l’art de naviguer. Conduire un appareil, c’est très bien, mais cela ne suffit pas : il faut encore savoir où aller et comment y aller. Prier de même ; pour quoi faire ? pour arriver où ?

Entre ces deux éléments s’établit une interaction. Tout le monde sait aimer. La plupart des humains se marient par amour. Mais chacun donne un sens précis à son mariage ; il en tire des motivations propres et des normes ou des valeurs prédominantes. Bientôt ce contexte du sens colore l’expérience primitive, l’imprègne au point de ne faire plus qu’un avec elle. Et le couple trouve sa façon originale d’aimer qui n’a de pareil en nul autre.

De même pour l’attitude mystique. Ceux qui la vivent, commencent par l’éprouver, un beau jour, tout-à-coup, comme un «éveil» à une Réalité plus profonde. Aussitôt ils l’intègrent dans toute recherche spirituelle qui inspire depuis le début leur longue quête. Ils l’allient à leur «foi». Au fur et à mesure qu’ils en vivent, ils acquièrent ainsi un état de prière, de contemplation, de communion qui leur est propre ; et où ils ne distinguent plus l’attitude fondamentale et le «sens» librement choisi.

Au-delà de ces différences individuelles, on peut reconnaître des familles spirituelles qui adoptent la même foi. Tout comme on trouve des types d’artiste, ou des modèles de mariage. C’est ainsi que nous rencontrons des mystiques dans les religions archaïques, plus ou moins animistes. Mais nous en trouvons surtout dans les grandes religions positives. Et celles-ci se répartissent en deux branches-maitresses : le panthéisme oriental, le monothéisme occidental. C’est là qu’elles se réalisent le plus authentiquement. En attendant – peut-être ?, – que du rameau occidental naisse une branche d’humanisme agnostique ou athée. Le retour au spirituel chez beaucoup de nos contemporains nous le fait présager …

Pour ma part, je voudrais me limiter aux deux types actuels prédominants. D’où le titre de cet entretien : mystique personnaliste occidentale, mystique cosmique orientale.

Au départ, il y a donc la même expérience mystique fondamentale.

Je ne veux pas décrire ici le niveau spirituel où elle se situe : la conscience vécue de la Réalité totale, le sentiment informel d’exister en reliance au «Grand je suis» du Réel. Bien au-delà de notre activité mentale qui distingue le sujet connaissant et l’objet connu.

De cette expérience et de cette attitude, le Zen nous a donné la vision la plus accessible et la plus concrète. J’en réfère ici à ce qu’A. Ligneul exposait si bien dans notre Revue, en son article : «chercher l’éternel et bâtir le monde» (no 54-55). Mais on retrouve le même fond dans la mystique chrétienne. A ce propos, W. Johnston a écrit un livre d’un intérêt exceptionnel : «Zen et connaissance de Dieu» (D.D.B.) où il dégage cette expérience commune sous les contextes de signification différente.

Ceux qui n’auraient pas au moins pressenti ce domaine de la mystique, ceux pour qui un tel langage reste étranger, voire incohérent, feront bien d’abandonner la lecture de cet article. Aux autres qui me suivent, je voudrais dire où se situent les différences entre Orient et Occident.

Pour éclairer la discussion, il faut songer d’abord à la distinction d’H. Bergson, dans «Les deux sources de la religion et de la morale». L’auteur y parle d’une religion «statique» qui vise à nous sécuriser en bouchant les trous de notre ignorance et en calmant nos inquiétudes. Puis il lui oppose la religion «dynamique» : celle qui convient à l’homme adulte ; c’est-à-dire à tout qui accepte l’existence avec sa plénitude et sa fragilité, sans recourir à des consolations extérieures. La religion dynamique ouvre cet homme à ce «toujours au-delà de lui-même» qu’est la Réalité suprême ; elle le fait vivre en communion continue avec elle.

Or le malentendu le plus fréquent provient de la confusion. J’exprime mon attitude religieuse en termes dynamiques ; je perçois celle de l’autre en langage statique.

Alors l’Occidental dit à l’Oriental : «Vous cherchez dans la contemplation, un retour à l’indifférencié des origines; vous nourrissez la nostalgie du sein maternel ; votre retrait du monde mène à la négation schizoïde».

L’Oriental rétorque à l’Occidental «Et vous ? Vous voulez agir par vous-même, affirmer votre petit moi ; mais vous vous sentez faible, désemparé; alors vous retrouvez le besoin infantile du père ; vous imaginez un Dieu extérieur à vous et au monde, qui vous dirige et vous protège ; un Papa invisible pour grandes personnes respectables».

Essayons plutôt de nous définir et percevoir l’un et l’autre en termes «dynamiques» Alors apparaissent deux significations différentes pour une seule attitude spirituelle fondamentale de «communion à l’existence absolue» ou à «l’essentiel subsistant».

A y regarder de plus près, la différence ne provient pas de la contemplation proprement dite. Elle surgit dans la manière d’articuler cette prière mystique, supra-mentale, avec l’action de tous les jours, celle du niveau mental, faite de désirs, de connaissances objectives, de liberté, d’amour, de créativité et de passivité.

De part et d’autre, on peut aller à l’extrême : on n’articule pas, on adopte un seul de ces éléments en excluant l’autre. Ou, avec plus de nuances, on articulera différemment, en marquant la prédominance d’un facteur sur l’autre : de la contemplation sur l’action, de l’action sur la contemplation.

Mais précisons bien, articulation veut dire, non pas simple juxtaposition mais intégration. Il reste entendu de part et d’autre que la contemplation pénètre l’action de sa plénitude et se traduit en une authentique «mystique d’action».

L’Oriental, indien, chinois, japonais, adepte de  l’hindouisme, du bouddhisme (du taoïsme dans une moindre mesure), ou du yoga, du zen, accorde la primauté à la pure contemplation. C’est au moment où l’homme éprouve la communion à la Grande Réalité, dans une méditation silencieuse et passive, qu’il atteint le but de l’existence. Son désir serait d’y rester, sans redescendre aux exigences de l’action dans le monde, aux préoccupations du mental.

Ici les deux familles ou sous-groupes.

Il en est parmi ces mystiques qui excluent la valeur de l’action et mettent tout leur idéal dans la contemplation. Le sens de la vie pour eux est cette super-connaissance qui les dépossède du moi et les fusionne avec la conscience pure du «Je suis» absolu.

D’autres accordent seulement à cette prière une place prédominante. Ils comptent retourner ensuite au monde concret pour vivre cette diversité phénoménale des choses et des évènements, mais avec un regard nouveau qui reconnait partout les signes, les appels de la Réalité totale. Ceux-là accueillent le prochain, rayonnent leur joie, s’identifient au monde comme la vague à l’océan. D’où leur «sagesse», leur charité lumineuse. Tels de nombreux «gurus» hindouistes et bouddhistes ; en particulier les «zénistes» qui ont à cœur de vivre à même le plus banal quotidien.

Et l’Occidental ?

Il est lui, d’inspiration monothéiste : chrétienne, israélite ou, – plus ou moins proche – islamique.

Sa tendance sera surtout à la mystique de l’action. Ce qu’il recherche d’abord c’est une existence dans le monde, assumée en toute charité : avec ses valeurs de liberté, de dépassement, de créativité. La prière ou la contemplation vient en second, comme le moyen de ressourcement spirituel, le relai qui répare les fatigues du jour et refait les forces pour le lendemain.

Mais ici encore se dessinent les deux familles parallèles.

La première privilégie la mystique de l’action au point d’exclure pratiquement la contemplation. On peut dire que c’est la tendance de la plupart des chrétiens occidentaux. Avec cet immense danger que l’action cesse d’être mystique pour redevenir purement mentale. «Travailler, c’est prier.» «Aimer les autres, c’est aimer Dieu.» «Suivre le Christ, c’est libérer les opprimés.» …

La seconde famille, au contraire, garde ou retrouve la part de contemplation. Elle s’adonne à la vraie prière ; laquelle ne consiste pas à s’entraîner mentalement à la vertu, mais à s’immerger supra-mentalement dans l’essentielle présence divine, à se livrer à l’Esprit.

Si maintenant nous considérons le «sens» qu’on adopte de part et d’autre pour motiver ces attitudes, il apparaît que les mystiques vont plus ou moins loin dans la ligne de la transcendance.

Les uns se limitent à l’existence terrestre. Ils ne se préoccupent que de la Réalité dont nous faisons tous partie: l’univers avec ses ressources infinies, sa grande force d’amour qui nous traverse, son devenir auquel nous apportons notre concours. Sur un au-delà de la mort, sur une Réalité qui précède et suit celle de notre monde, ils ne peuvent se prononcer ou penchent vers la négation. Ainsi des formes «laïcisées», ou «sécularisées» de la mystique, telles qu’on les rencontre en Orient chez certains bouddhistes ou zénistes, en Occident chez des spirituels agnostiques.

Les autres, au contraire, optent pour un au-delà du monde.

L’Oriental croit alors que le Grand Tout précède notre univers, lequel provient de lui comme une émanation ; le bonheur suprême est pour lui d’échapper à ce devenir cosmique pour retourner se fondre le plus vite possible dans ce transcendant impersonnel ; l’humanité toute entière est destinée à rejoindre ce but final, fut-ce après une longue série de réincarnations. C’est l’option de sens panthéiste.

L’Occidental croit qu’au principe existe un Être absolu, distinct du monde, un Dieu qui a pour attribut la plénitude de connaissance et d’amour, qui a créé librement le monde et qui l’appelle au terme à une transformation totale et définitive, à une victoire de la vie sur la mort, de l’amour sur le mal ; à une résurrection. Le monothéisme …

En dressant cet inventaire global de la mystique telle qu’elle est vécue par les hommes d’aujourd’hui, on se demande finalement dans quelle direction, elle évoluera, quel sera son point de convergence. Les peuples se rencontrent, les cultures se mêlent, l’Orient et l’Occident qui détiennent l’espoir spirituel de demain entrent en dialogue et en partage.

Pour ma part, j’entrevois peu d’avenir du côté des exclusives. Monothéisme et panthéisme excessifs s’y opposent dans un dilemme : contemplation ou cation. Et de même, leurs formes laïcisées ou agnostiques.

C’est au contraire entre les deux options plus compréhensives que s’opérera la convergence. Nous y trouvons les deux pôles du développement spirituel accompli selon sa vraie dimension mystique : d’une part le ressourcement de la contemplation, de l’autre l’action créatrice pénétrée de l’amour transcendant.

En l’état actuel, l’Occident est cruellement déficitaire quant au premier poste, l’Orient l’est tout autant dans le second. C’est dans la convergence et bientôt la synthèse de l’un et l’autre que se réalisera la vocation religieuse de l’humanité de demain. Un ultra-panthéisme et un ultra-monothéisme. Ou dans ses formes agnostiques, un dépassement de l’esprit personnaliste et de l’esprit cosmique.

Le Christianisme, lui, réalise la synthèse religieuse ; par l’incarnation du Christ, homme-Dieu, et par l’interpersonnalité de Dieu lui-même, Père, Fils (fait homme), Esprit. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est de s’être occidentalisé, de sacrifier la contemplation à l’action. Le Christ dont nous vivrons demain, redeviendra celui de toute l’humanité.