Jean-Louis Le Moigne : Naissance de la science de l’autonomie


27 Sep 2010

(Revue CoÉvolution. No 6. Automne 1981)

L’acte de baptême d’une scienza nueva est signé à Cerisy-la-Salle

« Une révolution scientifique majeure a commencé dans notre ultime demi-siècle, et partant du cœur même de la physis, procède à l’élaboration d’une science de l’autonomie… » On dira ailleurs la richesse et l’importance du livre polynucléaire d’Edgar Morin dont j’extrais cette formule-noyau (Pour sortir du XXe siècle, p. 160). Elle nous concerne ici parce qu’elle condense en une exergue l’essentiel du propos : il est désormais légitime de traiter de la science de l’autonomie — et donc d’une repolarisation de la recherche scientifique qui révèle cette scienza nueva. En témoigne l’étonnant colloque qui a rassemblé au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, la plupart des parrains et marraines francophones de cette nouvelle science, annexionnistes et sécessionnistes confondus dans une même démarche de contrebandiers de la science, les uns assurant importer, ou régénérer, au profit de la « science normale » [1], les autres tentant d’exporter, pour faire émerger, à côté, une nouvelle science : politique ou physique, économie ou neurologie, logique ou anthropologie. Tous nos discours scientifiques familiers se fusionnaient et se redifférenciaient, dans le bruit, mais pas dans la fureur (bien que, comme dans la plupart des rencontres de ce type, les organisateurs aient plus veillé à hétéro-contrôler qu’à auto-libérer l’imagination scientifique, ce qui inhiba plus d’une communication). Il faudra bien sûr attendre les actes détaillés de ce riche colloque [2] pour permettre à chacun de reconstruire ses paradigmes de référence en s’enrichissant du matériau ainsi accumulé. Mais on peut, en citant à nouveau Edgar Morin, qui apporta la pierre d’angle (oui, celle qu’avaient rejetée les premiers bâtisseurs !) de cette voûte élancée appuyée sur de multiples et graciles piliers, retenir une conclusion, ou plutôt une nouvelle (bonne ?, mauvaise ?), non plus le message d’un prophète isolé, mais le témoignage d’une large communauté scientifique à la fois critique et passionnée :

« Nous disposons désormais des fondements paradigmatiques théoriques et conceptuels qui nous permettent de fonder les notions d’autonomie, d’auto-organisation, d’individu, d’acteur, de sujet, de liberté, sans lesquelles les sciences anthropo-sociales seraient purement et simplement illusoires, et sans lesquelles la théorie politique devient, dans son principe même, manipulatrice et asservissante. Du coup, la scienza nueva de l’autonomie permettrait non pas, certes, d’inspirer, mais de reconnaître, éclairer et aider les aspirations individuelles et collectives à l’autonomie et à la liberté, de contribuer au « dépassement du règne de la nécessité » qui constitue l’aspiration fondamentale de l’humanité [3]. »

Ces lignes étaient écrites sans doute quelques semaines avant le colloque mais je ne crois pas trahir l’esprit de ces journées en les proposant en guise de conclusion. (Je conviens que quelques participants contesteraient que le refus de « l’emprise de la nécessité » constitue une aspiration fondamentale de l’humanité, mais ils ne se sont exprimés qu’à la dernière minute, peut-être pour ne pas courir le risque d’être démentis ?)

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Une définition – à peu près acceptable – de l’autonomie

« Propriété d’un système en général, qui rend compte de son aptitude à la fois à être identifiable et à s’identifier, différent et maintenu différent des environnements substrats dont il est solidaire. »

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Ces fondements paradigmatiques, théoriques et conceptuels de la science de l’autonomie sont nécessairement multiples et malaisément séparables : des hiérarchies enchevêtrées, ou entrelacées (tangled hierarchies) et des boucles étranges (strange loop) pour reprendre les métaphores de D.R. Hofstadter [4], que Jean-Pierre Dupuy proposa à un auditoire peu préparé à ce type d’interprétations… poly-techniques ! Cet entrelac, ou cette complexité explique la difficulté du (re)-présentant de la science de l’autonomie : toutes les entrées (en matière) sont nécessaires, aucune n’est suffisante.

Un patchwork de vieilles sciences ?

Les plus aisées, les plus classiques aussi sont les introductions disciplinaires. Ce furent celles utilisées pour charpenter le programme séquentiel du colloque. De la physique (I. Stengers) à la politique (Th. de Montbrial), par la thermodynamique (G. Weisbuch), la dynamique (J. Bok ; M. Gutsatz), l’automatique probabiliste (F. Fogelman et M. Milgram), la biophysique (H. Atlan), la neurologie et l’immunologie (F. Varela), la neurophysiologie (J. Paillard), la psychologie (J.-C. Tabary), la critique littéraire (R. Girard), la philosophie (P. Livet ; P. Dumouchel ; J.-L. Vuillerme), anthropo-sociales (E. Morin ; C. Castoriadis et Y. Barel), l’économie (J.-P. Dupuy ; P. Rosanvallon) et les sciences du génie. Cette (re)présentation d’une science nouvelle par un patchwork de vieilles sciences irritera pourtant légitimement les présentateurs qui ne voulaient même pas être enfermés dans une des deux catégories englobantes retenues par les organisateurs : sciences dures et sciences douces (sauf peut-être les mathématiciens institutionnels qui vont aux sciences douces comme une châtelaine va visiter ses pauvres ! Le temps n’est pas encore venu où ils iront, avec les autres, au charbon !).

Historiquement pourtant, avant de devenir trans-discipline, la science de l’autonomie est multi-discipline : le compost composite dans lequel elle germe lui est constitutif, par construction. Ce serait l’appauvrir irrémédiablement, que d’ignorer les grandes métaphores que nous laissent, en se retirant, thermodynamique, biologie moléculaire, psychiatrie ou théorie des automates.

Des pères fondateurs pour la nouvelle science ?

Il est une autre entrée, plus personnalisante, qui se repère par les noms des géants sur les épaules desquels nous nous juchons [5]. C’était celle qu’avaient retenue à l’origine de leur projet Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel, à qui l’on doit l’initiative du colloque. Deux des penseurs les plus originaux et les plus attachants que la biologie ait apportés à la philosophie scientifique contemporaine, Henri Atlan et Francisco Varela, devaient révéler dans l’échange leurs proximités et leurs différences. « Étudiant la logique du vivant, ils découvrent qu’elle est indissociable de la logique de la connaissance du vivant, et même de celle de la connaissance de la connaissance… » La formule est de Jean-Pierre Dupuy, dans un texte remarquable de présentation des ouvrages récents de ces deux grands chercheurs [6]. Les différences sont plus délicates à bien cerner, surtout après ce colloque où ils durent se situer par rapport à d’autres problématiques, celle de Cornelius Castoriadis et celle de René Girard notamment. Leurs « réponses » témoignent de sympathiques contradictions internes qui interdisaient les classifications sommaires. On peut pourtant sans trop les trahir suggérer qu’Henri Atlan privilégie davantage le processus de construction de l’autonomie d’un système par son ouverture à l’aléa et au bruit (« l’émergence du nouveau et du sens ») et que Francisco Varela centre sa recherche sur les logiques de (re)connaissances d’un état d’autonomie par la clôture organisationnelle du système considéré [7]. En pratique, cette démarche conduirait volontiers F. Varela vers un effort difficile de formalisation de « logiques » permettant la manipulation de prédicats récursifs (ou auto-référentiels) [8]. Mais — et ceci fut une des surprises du colloque — la pression sociale des quelque 90 personnes pourtant motivées présentes à Cerisy inhiba cette tentative. Il fallait que l’on n’en parle pas, le sujet semblait brûlant ! Les mathématiciens et les philosophes institutionnels assuraient qu’il n’était de logique qu’aristotélicienne, et que tout autre discours est verbeux. Comme F. Varela ne doit pas être verbeux, il fallait qu’il ne prononce pas le mot de « logique auto-référentielle ». A peine née, la science de l’autonomie deviendrait-elle déjà une science (sociologiquement parlant) normale, au sens de T. Kuhn ? Le risque me semble faible, mais peut-être ne se serait-il pas manifesté du tout si un tiers nommé D. Hofstadter s’était inclus dans cette relation H. Atlan-F. Varela [9], ou si le colloque avait été plus attentif à l’intervention d’Edgar Morin dont la capacité synthétique affole un peu ceux, nombreux, qui n’aiment pas être décodés dans leur propre langage par un franc-tireur décidément polyglotte ! Car on n’y échappe pas : logiquement (sic) l’autonomie d’un système ouvert est paradoxale, et donc (?) logiquement inacceptable ! Si on veut l’autonomie scientifique, alors il faut formuler des logiques… ayant toutes les qualités opératoires de la logique mutilante du tiers-exclu… qui permettent de concevoir l’autonomie et d’opérer sur des systèmes autonomes sans conduire au paradoxe. Que l’on parle de logique du vivant (F. Jacob, H. Atlan), de logique des magmas (C. Castoriadis), de logique mimétique (R. Girard), de dialogique (E. Morin), de logique auto-référentielle (F. Varela), de logique de la communication (G. Bateson, P. Watzlawick), de logique des significations (J. Piaget), de logique récursive [10], etc., on est toujours conduit à cette interrogation : n’est-il pas préférable d’encourager et même de stimuler le tâtonnement, plutôt que de tenter désespérément de récupérer la logique de Port-Royal ?

La conjonction de deux théories ?

La troisième entrée concevable, la seule qu’il faudrait, en bonne rigueur, tenir pour scientifique, se réfère aux appareils théoriques. Une bonne science se construit d’un faisceau de théories, dont l’exposé constitue l’enseignement disciplinaire. On m’accordera que l’entreprise est prématurée. Chaque chercheur a sa théorie préférée et il conçoit malaisément que l’on puisse la présenter en concurrence avec d’autres. Ma préférence va, on a pu le lire en clair dans les paragraphes précédents, à la formulation théorique d’Edgar Morin, et je suis tenté d’ordonner toutes les contributions par rapport à cette poutre maîtresse.

Il faut pourtant, E. Morin le redit sans cesse, ne pas faire de théories ouvertes des doctrines fermées. Peut-être ne trahit-on pas trop la richesse des constructions théoriques en présence en les (re)présentant sur deux axes en tension dialectiques (« l’arc et la corde » dirait E. Bernard-Weil [11] ?).

Le premier axe est déjà presque familier, on pourrait l’appeler l’axe mécanique ; l’autonomie apparaît comme une réponse opératoire au conflit des deux paradigmes dominants dont la tension devenait insupportable depuis trente ans : le déterministe et le probabiliste, le « hasard et la nécessité ». Pierre Vendryès déjà, en 1956, intitulait un travail « déterminisme et autonomie », pressentant très justement la « solution » qu’une science de l’autonomie allait apporter aux insupportables contraintes et paradoxes que fait peser le postulat extrêmement hardi (selon R. Thom) de ces nécessités que l’homme s’impose au nom de diverses divinités ! Laplace contre Boltzmann, René Thom contre Ilya Prigogine, Jacques Monod contre Henri Atlan… Ces simplifications abusives suffisent à typifier une théorisation de l’autonomie entendue comme une théorie de « compromis », une théorie « intersection », au meilleur sens du mot. La mécanique avait connu la même histoire tolérante, devenant mécanique rationnelle pour les déterministes et mécanique statistique pour les probabilistes, mais restant, pour les uns et pour les autres, mécanique scientifique. Convenons que sur cet axe, les choses scientifiques vont bon train, sans doute parce que l’on reste entre gens de bonne compagnie, qui débattent de leurs frontières mutuelles, mais pas de leur culture commune (une « médaille Field » (R. Thom) contre un « prix Nobel » (I. Prigogine), c’est un conflit d’intérêt, mais pas un conflit d’identité).

En quittant Cerisy, il ne me semblait pas pourtant que ce repère désormais familier suffisait à identifier correctement la science de l’autonomie. On ne parvient pas aisément à y pointer H. Atlan, F. Varela, D. Hofstadter, J.-P. Dupuy, Y. Barel ou E. Morin, alors qu’I. Stengers, R. Girard, G. Weisbuch, Th. de Montbrial et P. Livet s’y laisseraient sans doute commodément localiser. En intitulant son dernier ouvrage « Entre le cristal et la fumée », Henri Atlan nous propose une autre dimension de l’autonomie, qui complète utilement l’édifice théorique : une autre théorie, si l’on veut, probablement moins doctrinaire ? H. Atlan précise volontiers qu’il voulait éviter l’alternative (le cristal — déterminé — ou la fumée — aléatoire —) ainsi que l’amalgame (le hasard et la nécessité). Entre le cristal et la fumée, il y a le colloïde au sein duquel apparaissent parfois des fleurs (artificielles ? naturelles ?) d’une grande beauté. Entre le cristal et la fumée, se trouve « cette énigme qui apparaît dans la catastrophe, la turbulence, la dispersion : l’organisation ». Entre le cristal et la fumée, c’est à la fois le cristal, la fumée, le colloïde, l’interaction indissociable du tout et des parties… C’est bien l’organisation complexe, conjonction du projet et de l’événement.

Le conflit générateur de théorie est ici un conflit de représentation de ce commun postulat : « l’intelligible est organisation ». Entre la représentation artificielle de l’organisation par l’automate cybernétique, fut-il mimétique, et la représentation artificielle de l’organisation par l’interaction holonomique, a priori imprévisible ; ou, si l’on préfère, entre l’action organisée et l’action organisante. Sur ce deuxième axe théorique (l’axe systémique), encore peu familier, on peut semble-t-il repérer Heinz von Foerster (un autre doyen des parrains de notre science, peut-être le plus important ?), F. Varela, Erich Jantsch (encore trop ignoré), D. Hofstadter, etc., du côté de la théorie des automates ; et H. Atlan, Y. Barel, C. Castoriadis, G. Bateson (dont il n’a curieusement guère été question à Cerisy), J.-P.  Dupuy, etc. du côté de la théorie des interactions ; Edgar Morin étant peut-être aujourd’hui, point de concours de nos deux axes, le meilleur surcodeur, celui qui parvient à entendre et à faire communiquer ces discours théoriques sans les mutiler ou les réduire ?

Tentative d’organisation contingente d’une science qui se veut complexe, cette troisième (re)présentation « par les théories » de la science de l’autonomie doit être acceptée dans sa contingence ? Elle est, on l’avait précisé d’emblée, prématurée. On n’a pris le parti (et le risque) de l’introduire ici que parce que le lecteur qui doit construire son itinéraire dans un domaine en construction, a droit à quelques repères, même fragiles, pour décoder ses premières lectures. Peut-être aussi parce que, en quittant Cerisy, nous éprouvions tous le désir d’un renouvellement de nos « organisations de l’autonomie » pour conforter notre intelligence de l’autonomie de l’organisation ? Si pour le physicien ou le biologiste, cette intelligence est perçue comme spéculative, pour le citoyen, elle est entendue comme immédiatement politique.

Ce pourra être la conclusion inattendue peut-être de ce colloque scientifique témoignant de la vitalité du renouvellement de l’activité scientifique contemporaine :

« La politique requiert vitalement une pensée qui puisse se hisser au niveau de la complexité des problèmes » [12].

N’est-ce pas alors, une pensée scientifique telle du moins qu’on a pu la reconnaître dans les échanges de Cerisy sur « les fondements paradigmatiques, théoriques et conceptuels qui nous permettent de fonder les notions d’auto-organisation… et de liberté » [13] ?

Il reste que si la science de l’autonomie est baptisée elle n’a pas encore atteint l’âge de sa maturité. Ce développement, nécessairement collectif, par l’entrelac aléatoire de bien des collèges invisibles, est désormais notre affaire. Peut-on suggérer deux voies de progression qui ne furent pas explorées au colloque de Cerisy… et qui, pourtant, semblent prometteuses ? Formulons-les en termes de conjecture, pour inciter les passionnés à réfuter ou à légitimer :

Conjecture n° 1 : il n’y a pas d’autonomie sans mémoire.

Conjecture n° 2 : il n’y a pas d’autonomie sans projet.

Hofstadter et Vendryès, benjamin et doyen des parrains ?

Douglas R. Hofstadter, auteur de ce livre étrange et fascinant « Gödel, Escher, Bach : an eternal golden braid », est sans doute le benjamin des parrains de la science de l’autonomie. Ce fut, au fond, un des grands absents du colloque de Cerisy. Absence, qui équilibrait sans doute celle du doyen des parrains, Pierre Vendryès, qui clame depuis vingt ans ses droits à l’antériorité, mais qui, hélas, ne parvient pas à accepter que la science de l’autonomie implique une désacralisation de la logique classique « vers une théorie de l’homme », P.U.F., collection S.U.P., 1973, voir p. 159 le paragraphe sur l’axiome du tiers exclu. Bien que P. Vendryès réduise sa théorie de l’autonomie à une théorie de l’homme (et réciproquement), son travail de pionnier mérite cependant d’être travaillé par tous ceux qui considèrent que la connaissance scientifique est autant historico-génétique que mathématicologique. Il faut aussi conseiller, de Pierre Vendryès, « déterminisme et autonomie », Armand Colin, 1956, où l’on peut lire, pour la première fois sans doute : « Mon but est de montrer que la notion d’autonomie est devenue purement scientifique. »

Jean-Louis Le Moigne est professeur à l’Université d’Aix-Marseille III au sein du Groupe de Recherche en Analyse de Système et Calcul Économique. Il a participé au colloque de Cerisy où il a présenté une communication « science de l’autonomie et autonomie de la science ». Sur J-L Le Moigne : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Louis_Le_Moigne

POUR SORTIR DU XXe SIÈCLE par Edgar Morin Fernand Nathan Collection dossiers 90 380 p.

« La Méthode » s’applique, utilement, actuellement. Ceux qui l’avaient pratiquée en étaient certains, mais cette certitude était difficilement communicable. La transmission d’un mode d’emploi, révélant nombre d’usages possibles mais souvent méconnus de notre machine cognitive, est un exercice pédagogique difficile. La démonstration, in vivo, en plein XXe siècle finissant, est beaucoup plus convaincante qu’un exposé scrupuleux. C’est une autre facette du génie médiateur d’Edgar Morin que d’avoir perçu l’opportunité de cette illustration à chaud, sur le tas, alors que l’édifice de « La Méthode » est encore en chantier (tome I : 1977 ; tome 2 : 1980 ; 3 autres tomes sont en préparation).

Appliquer « La Méthode » à la construction de représentations de notre temps et sur ces modèles élaborer des diagnostics rarement formulés jusqu’ici, puis proposer des prescriptions que les programmes politiques ignorent encore ! Et ceci en des termes très familiers au citoyen contemporain, quel que soit sa nation ou son régime !

Là où d’autres font habituellement du moralisme en se déclarant moralistes, Edgar Morin convient qu’il « fait », en effet, de la politique, en revendiquant ce droit à l’action parce qu’intellectuel et chercheur scientifique. Position originale, qui choquera peut-être les positivistes renfrognés dans leurs hypocrisies (les illusoires indépendances de la science et de la politique), mais qui a le double mérite de la loyauté et de l’originalité : les propositions d’Edgar Morin sont raisonnables, justifiées, opératoires… et réalistes. En un mot peut-être : co-évoluons !

Un essai multiforme, qui devrait apporter à Edgar Morin l’audience de l’immense public qui a le loisir de lire un ou deux essais par an, sans pouvoir lire les traités plus « scientifiques » dans leur appareillage. Sa forme quasi journalistique facilitera l’accès à une des pensées les plus puissantes de ce siècle : la science aussi, enfin, au service de l’intelligence politique. L’enjeu mérite l’attention.

— J. -L. M. —

• Connaître, c’est être capable de distinguer puis de relier ce qui a été distingué… Il nous faut éviter de disjoindre et de confondre.

• Il s’agit de concevoir ensemble la statique et la dynamique, la répétition et le changement, l’invariance et l’innovation, la reproduction et l’innovation… Il s’agit de concevoir ce qui fait varier l’invariance.

• Rien ne suffit, tout est nécessaire.

• Nous avons perdu le futur garanti par la Rand Corporation et le futur garanti par le label Marx-Lénine. Mais nous voilà capables d’agir pour le futur, en pleine conscience des aléas, réactions, effets pervers et effets boomerang de toute action.

• L’idée de fondations : ceux qui ont lu l’admirable trilogie d’Isaac Asimov comprendront le sens plein qu’il faut donner au terme de fondation en ces temps incertains… L’idée de fondations est ce qui permet de conserver non seulement le passé, mais surtout le futur.


[1] « Science normale » : on reconnaît la formule proposée par l’épistémologue T. S. Kuhn dans « La structure des révolutions scientifiques » (Flammarion, 1972) : « Qu’il s’agisse de l’analyse du mouvement par Aristote, des calculs de Ptolémée pour la position des planètes, des applications de l’équilibre faite par Lavoisier, ou de la traduction mathématique du champ électromagnétique par Maxwell, le succès d’un paradigme est en grande partie au départ une promesse de succès, révélée par des exemples choisis et encore incomplets. La science normale consiste à réaliser cette promesse… » (p. 40).

[2] P. Dumonchel et J.-P. Dupuy (dir), Colloque de Cerisy. L’auto-organisation, de la physique au politique, 1983, Éd. du Seuil.

[3] Edgar Morin, op. cit., p. 165.

[4] Douglas R. Hofstadter, Gödel, Escher, Bach : an eternel golden braid.

[5] Cette image est de Paul Watzlawick. « Si nous voyons plus loin que d’autres, c’est parce que nous nous tenons debout sur les épaules de géants. Et de fait, nous sommes juchés sur les épaules de personnes très, très importantes : Bateson, Jackson, M. Erikson… leurs idées ont grandement façonné notre propre façon de penser » (p. 332). Occasion de conseiller l’excellente introduction préparée par Yves Winkin aux travaux de l’école de Palo Alto : « La nouvelle communication », qui publie notamment un interview de P. Watzlawick dont est extraite cette remarque.

[6] J.-P. Dupuy, Vers une science de l’autonomie ; à propos de Henri Atlan et Francisco Varela, dans Le temps de la connaissance, Gallimard, 1980, p. 427-437.

[7] Francisco Varela centre l’essentiel de sa « théorie de l’auto-poïèse » sur ce concept de « clôture organisationnelle ». On doit renvoyer à son remarquable ouvrage « principles of biological autonomy » (North Holland, 1979), et à la définition formelle de ce concept qu’il donne p. 55. La définition suggérée par les mots est satisfaisante : pour qu’un système soit identifiable, il faut que son organisation le sépare de quelque façon de son environnement ou de son substrat, lui-même organisé/organisant. Peut-être devrait-on traduire « organisational closure » par « séparation organisationnelle » pour être plus fidèle à l’argument ? Mais je ne crois pas que F. Varela accepterait cette concession. En revanche il récuserait sans ambiguïté une assimilation de la clôture organisationnelle à une « fermeture structurelle » : le système organisationnellement clos peut recevoir « quelque chose », intrant ou perturbation, de son environnement externe.

[8] Pour percevoir, il faut concevoir ce que l’on perçoit, et pour concevoir, il faut percevoir ce que l’on conçoit. Nos dictionnaires grouillent de ces définitions prédicats qui bouclent, nécessairement.

[9] Une étude très remarquable d’Yves Barel, qui malheureusement ne fut pas présentée au colloque, propose une interprétation épistémologique très féconde de ce « trio » : le paradoxe de l’auto : Hofstadter, Varela et Atlan, note I.R.E.P.-C.E.P.R.E.S., Université de Grenoble 11, février 1981.

[10] Voir par exemple, une axiomatique : « les règles du jeu » de la modélisation, J.-L. Le Moigne, Économies et sociétés, série E. M. n° 6, I. S. M. E. A. 1981.

[11] L’arc et la corde, E. Bernard-Weil, Maloine, coll. recherches interdisciplinaires.

[12] E. Morin, op. cit., p. 12.

[13] E. Morin, op. cit., p. 165.