Dominique de Wespin : Naître à soi


13 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 70. Juillet 1977)

Nous vivons à une époque où il y a une proximité étonnante de l’Orient et de l’Occident. Cependant aujourd’hui, ce ne sont plus les épices, la soie, le thé et les perles, qui arrivent d’Asie, mais les idées et les traditions.

Sur la route de l’Ouest, moines zen du Japon, lamas tibétains, gourous de l’Inde, maîtres en arts martiaux de la Chine se sont peu à peu substitués aux marchands et aux colporteurs. Tandis qu’en sens inverse, des hommes d’Occident se sont mis à sillonner les routes de l’Est en quête d’harmonie et de sagesse.

Ainsi pendant que désormais dojos, lamaseries, ashrams et maisons de vie chinoises fleurissent sur la terre d’Occident, de l’autre côté du monde parviennent par milliers les Occidentaux que rassemble en Inde, au Japon… un même appel : tout quitter pour entreprendre l’apprentissage de la sérénité, pour s’éveiller à soi-même, naître une deuxième fois.

Ce nouvel engendrement exige-t-il vraiment le rejet de ce que l’on a connu, la fuite vers un tout autre ? Supposons par exemple une montagne pouvant être abordée par des parois différentes. Des hommes d’origine et de formation diverses partent pour l’escalade. Leur itinéraire ne sera pas le même. Pourtant ils se rencontreront là-haut. Ils se rejoindront sur la crête, en un même lieu. Un lieu qu’ils auront de part et d’autre voulu atteindre, un lieu non seulement géométrique mais dans le propos qui nous occupe, d’ordre universel, cosmique, de dimension mystique.

Dans une telle expédition, les bagages sont interdits. Les mains doivent rester libres afin de pouvoir s’agripper. D’ailleurs, rapidement les grimpeurs ont constaté, — sur l’un des versants et sur l’autre, — que les sentiers empruntés étaient comparables à une lame de rasoir, étroits à l’excès comme le sont toujours les chemins de crête. Et même ils se sont aperçus qu’il leur fallait user d’un piolet sur certaines parois rocheuses.

Orient ? Occident ? Les routes se recoupent !

… Un jour, — il y a de cela trois ans, — que nous parlions ensemble de l’Inde, où il se rendait régulièrement auprès de son maître, un jivan-mukta, un libéré vivant, Kamal Joumblatt me dit :

— « Chaque être porte en lui sa vocation, c’est-à-dire sa nouvelle et réelle naissance. Un tel accouchement me paraît toutefois plus facile à réaliser en Orient qu’en Occident. Pourquoi ? Prenons un Indien, un Chinois, il porte dans ses gènes une expérience transmise de génération en génération, depuis plus de 2500  ans sans hiatus. »

Je me suis souvenue de cette conversation dans la montagne libanaise, à Mouktara, en entendant il y a peu, Carmen Aguilar parler de son maître en Tai Ki Tchuan.

— « Cet homme, disait-elle, ne connaît apparemment pas grand-chose des sages et des philosophes chinois. Il a toute sa vie été un militaire et a toujours vécu dans le concret. Mais il y a en lui, une sagesse, une connaissance infuse de l’intériorité de l’être qui doivent venir du fond de son ancestralité. »

Ici, l’on peut être amené à se demander pourquoi l’Occident se tourne-t-il de plus en plus vers l’Orient ? Est-ce une mode ?

Mais si une mode vient, c’est qu’elle répond à un besoin…

En Belgique, dans les monastères (et je pense précisément à l’abbaye d’Orval), dans les églises (et je pense précisément à celle des carmes à Bruxelles), chez certains religieux, on décèle désormais un intérêt croissant pour les techniques orientales. Ces techniques, on les pratique en vue d’accéder à une harmonie du corps et de l’esprit, à une stabilité intérieure, à la Déité.

J’use de ce terme en me référant à maître Eckhart lequel distingue « Gott », Dieu, de « Gottheid » la Déité.

« Au-delà de Dieu qui se révèle, qui parle, qui existe en fonction de l’homme, il y a le mystère de la Déité inaccessible, de l’Absolu dont rien ne saurait être dit », écrit Marie-Magdeleine Davy dans son livre Un Itinéraire.

Marie-Magdeleine Davy ! Comment ne pas évoquer l’expérience de naissance à soi qu’elle vient de faire à travers la maladie et l’approche de la mort; « l’ange de la mort » dont les yeux de lumière lui donnèrent à elle, Marie-Magdeleine, une nouvelle paire d’yeux, le regard intérieur, avec cette vision « retournée » au sens même du terme conversion ?

… Il y a un an, l’écrivain français arrivait en avion à Genève. Elle allait y donner une série de conférences. En plein vol, la maladie se saisit d’elle. Dès l’atterrissage, Marie-Magdeleine sera conduite en ambulance à l’hôpital cantonal. Une maladie pernicieuse s’est déclarée.

La proximité de la mort déclenchera en Marie-Magdeleine une sorte de vide intérieur, qu’elle, comparera à un tisserand, car dira-t-elle, « il tisse la paix, l’émerveillement, l’extase ».

Soudain « le petit moi » disparaîtra, faisant place à l’être disponible, détaché des « riens » qui font l’existence courante, privé de tout désir, libre de tout besoin. C’est l’entrée dans une sorte de silence parfait…

Cette pré-mort a laissé à Marie-Magdeleine Davy des souvenirs précis : les visages souriants de ses parents défunts entrevus, ceux de certains amis qu’elle a rejoints un moment au-delà de la mort. Elle a éprouvé une dimension cosmique.

De basculer dans l’après-vie, qui est une Sur-Vie (dans le sens que l’on donne à Sur-Homme), elle s’est engendrée en quelque sorte. « Engendrement comparable à une résurrection. »

La guérison atteinte, Marie-Magdeleine Davy quittera l’hôpital. Elle ne sera plus la même. Au-dedans d’elle, tout sera neuf. Elle décidera alors de sauver à tout prix, de garder cet être nouvellement né, re-né.

Sa vigilance sera continuelle. L’important sera d’abord de rester tel un lac limpide, sous un ciel inaltérable, tranquille au-dedans de soi. L’important sera aussi de se sentir léger, sans attache, sans entrave, transparent.

« Voici la nouvelle âme labourée par le Vide et le Silence de la pré-mort, ouverte aux semences de la beauté, ces semences qu’il convient de faire fructifier », en cherchant le paradis au fond de soi, et cela en dépit des ombres, des écueils et des difficultés de l’existence.

Découverte essentielle : méditer, alimenter l’esprit de pensées lumineuses, refuser les autres, celles qui minent, ravagent, désagrègent, détruisent inexorablement.

Au cours de son voyage au-dedans de l’être, Marie-Magdeleine est entrée définitivement dans la « Voie ». D’étape en étape, de vide en vide, de silence en silence, par un mouvement incessant pour se détacher de la dispersion, du papillonnement extérieur, elle est « rentrée dans sa maison », elle habite avec soi.

Cette expérience d’une seconde naissance par l’approche de la mort rejoint en mon esprit celle de mon oncle chinois Kilien Wang pour lequel naître à soi est un dynamisme, le moi se modifiant sans cesse au cours de la vie tant que l’homme n’est pas unifié, maître de soi, arrivé à son intériorité.

Pour le sage taoïste que j’ai vu vivre à Pékin, naître à soi, ce n’est pas seulement apprendre à se connaître, à penser, à se comporter, à agir et à parler correctement, c’est avant tout « se tenir près de sa source ». Mais se tenir près de sa source, qu’est-ce que cela veut dire?

Pour maître Eckhart, la source, c’est « là où le Créateur attend sa créature ».

La source, c’est encore suivant le sage chinois Lou Tsou, « un point de pure lumière à l’intérieur de l’homme ».

Les chants religieux de l’Inde parlent de « l’habitat du Suprême ». Houé-neng, de qui est né le T’Chan chinois père du zen japonais, répond à la question en disant que la source vivante est l’homme lui-même. « Tourne ton regard vers l’intérieur de toi. Tu y découvriras le grand Secret. »

L’oncle Kilien en taoïste qu’il était ne parlait pas de la sagesse, il la vivait. Elle collait à sa vie de tous les jours, à chacun de ses faits et gestes, à chacune des paroles qu’il prononçait « comme la carapace de la tortue colle à sa chair ».

La noosphère, dont l’entretenait le Père Teilhard, l’enchantait car il pensait lui-même que tout ce qui se dégage de l’être humain se propage en vibrations, s’inscrit dans l’air. La nature elle aussi émet des « ondes ». Il en allait de même, croyait Kilien, de l’espace, du cosmos.

Kilien Wang se référait souvent à ces mystérieuses énergies cosmiques que réveille la pratique du Tai Ki Tchuang.

L’homme est en prise directe avec l’Énergie primordiale, source « d’énergie illimitée ». Tout autour de lui a une imprégnation cosmique. Mais l’homme est également porteur d’énergie, une énergie indéfiniment développable, dut-il le savoir, dut-il en prendre conscience.

En Chine le métier de vivre s’apprend dès l’enfance et tout au long de l’existence. Celui qui entreprend cet apprentissage doit s’armer d’une inlassable patience, d’une persévérance véritablement inépuisable.

A titre d’exemple, il me faut indiquer la méthode proposée aujourd’hui à l’Occident, les percussions T’Chan suivant le tracé des points d’acupuncture. Cet exercice permet d’arriver d’abord au contrôle du corps et de la pensée, ensuite à la perception ainsi qu’à la libération d’énergies intérieures, qui tirées de leur sommeil, émergent.

« L’énergie lumineuse éveillée circule à l’intérieur de l’être. » De tous temps, les Chinois ont pensé que chaque être est son propre générateur, s’enfantant lui-même, au fur et à mesure. La personne se réalise pas à pas. Les événements sont autant de signes qu’il lui faut interpréter. Même les amoindrissements servent à son accomplissement.

Très tôt l’enfant chinois apprend à se calmer et à se fortifier (jamais à s’endurcir). Sa sensibilité est contrôlée. (Le frein plutôt que l’emballement…) Il sait prendre du recul à l’égard des êtres, des choses, des événements. Il sera toujours plus proche de ce qui se passe au fond de lui que de ce qui se passe à l’extérieur.

Proche de sa source originelle, en même temps relié aux énergies cosmiques qui le nourrissent, il est moins sollicité par les passions, l’imagination, « la folle du logis », que par l’attention patiente à soi.

Quant aux petites contrariétés existentielles, ce sont « grains de poussière que vent emporte »…

— « On naît à soi tout au long de sa vie, enseignait Kilien Wang. La grande Énergie Universelle et la petite énergie personnelle qui nous traversent, nous transforment et transforment notre vie, à notre insu même. »

Mais comment savoir que l’on est né pour de bon à soi-même ? Lorsqu’on est doux et tendre intérieurement. Lorsque les tempêtes extérieures et intérieures si fortes soient-elles viennent mourir en lames amorties au fond de soi. Lorsque toutes les inquiétudes font place à la sérénité et au calme. Lorsque l’anxiété se transforme d’elle-même en un sentiment d’espoir, que l’on se sent en parfaite conformité avec soi-même, constamment vrai dans ce que l’on sait de plus haut en soi. Lorsqu’on assiste à la mort de l’égoïsme. Lorsqu’enfin ce n’est plus soi qu’on aime en soi.

« La dimension de l’homme est d’ordre cosmique » écrivait Marie-Magdeleine Davy.

Mais l’homme ne se tient hélas ni dans la profondeur de son être, ni dans la profondeur cosmique. La plupart du temps, il se tient dans le monde. Il est hors de lui-même. Or il faut sortir du monde pour habiter avec soi-même, « chez soi ».

Dans les Confessions, saint Augustin parlant à Dieu s’écrie : « Tu étais au-dedans de moi et j’étais, moi, en dehors ! »

Naître à soi ! Ces trois petits mots m’apparaissent aujourd’hui semblables à un appel, à un cri.

Ce cri, je l’ai entendu à Pékin quand en mai 1946, mon ami Werner Sostmann s’écria tristement : « Adieu Pékin ! Adieu au Père Teilhard ! Plus jamais je ne serai le même ! » Tous nous allions regagner l’Europe, trouver une page blanche de la vie.

Mon oncle Kilien, lui, se tint jusqu’au bout dans le calme. Notre séparation qui allait être définitive (l’eussions-nous su…) se fit dans le silence, la douceur souriante, la paix et la plus parfaite quiétude.

Pas une ombre ne ternit notre au-revoir. L’ombre d’ailleurs se transforme en lumière, prétendent les moines taoïstes, à condition toutefois qu’elle dépasse le drame humain.

— « N’oubliez pas, m’avait dit un jour le Père Teilhard. La vie est un rendez-vous d’Amour ! »

Naître à soi. Après tout, si c’était simplement naître à l’Amour ?