Kalou Rimpotché : Nature pouvoirs et bienfaits des mantras


29 Oct 2016

Un enseignement du très vénérable Kalou Rimpotché

(Revue Le chant de la licorne. No 14. 1986)

Le très vénérable Kalou Rimpotché (1905-1989), était un des plus grands lamas tibétains, détenteur de la lignée Shampa Kagyu Pa, explique dans ce texte le rôle ésotérique des Mantras qui ont une importance capitale dans le bouddhisme tantrique. Kalou Rimpotché a créé de nombreux centres d’étude et de méditation en Occident, notamment Kagyu Ling où s’est construit un temple himalayen destiné à l’enseignement et à la pratique du Vadjrayana (véhicule de diamant).

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Il y a en général peu de différence entre les peuples appartenant à une culture comme celle du Tibet et ceux de culture occidentale. Fondamentalement, nous sommes tous des êtres humains, avec les mêmes problèmes, la même sorte de confusion, la même sorte d’émotions, la même sorte d’ignorance dans l’esprit. Cependant, au niveau pratique, en ce qui concerne l’approche des enseignements du Dharma, il existe une différence importante entre les occidentaux et les tibétains.

Dans un pays comme le Tibet, le Bouddhisme est établi depuis des siècles, beaucoup de grands Maîtres réalisés sont apparus : ils ont pratiqué les enseignements et ainsi il y a, a priori, une confiance en les préceptes du Bouddhisme. Cela ne veut pas nécessairement dire que la personne comprend la raison pour laquelle elle a confiance. Théoriquement, dans un pays où le Bouddhisme est bien établi, il est plus facile d’étudier, de comprendre les enseignements et de développer la confiance en eux. D’un point de vue culturel aussi, les individus ont une réaction naturelle de confiance et de foi dans les enseignements, même s’ils ne les comprennent pas. Ils pensent certainement : « Eh bien, cela est néanmoins vrai ! Le simple fait que je ne comprenne pas ne veut pas dire que c’est faux. C’est en fait vrai, mais je ne comprends pas la vérité. Peut-être ne puis-je pas voir les mondes supérieurs, mais ils existent. Peut-être ne puis-je pas voir les mondes inférieurs, mais ils existent. Je le sais parce que c’est dans les enseignements ». Il y a une certaine acceptation des enseignements tels qu’ils sont donnés, sans que soient entretenus dans l’esprit ni doutes, ni scepticisme.

L’Occident

Dans les pays de l’Occident moderne, en Europe ou en Amérique du Nord, la situation est différente. Le Bouddhisme ne s’y est développé d’une manière significative que depuis une décennie seulement, depuis 1970 ou 1971. Cela veut dire que les gens ne sont pas encore vraiment familiarisés avec les concepts du Dharma. S’ajoute à cela le fait que les occidentaux sont plus sophistiqués intellectuellement que les peuples des autres cultures. Ils reçoivent plus d’éducation générale, etc. Mais d’un autre côté, cela implique beaucoup de doutes et de scepticisme, parce qu’ils ne sont pas prêts à accepter les choses telles qu’elles leur sont données. Ils s’interrogent continuellement : « Est-ce vraiment la vérité ou non ? ». « Je ne suis pas sûr d’être prêt à accepter cela ! Est-ce vraiment ainsi ou non ? Les vies passées ? Les vies futures ? Le karma ? Les causes et leurs effets ? Je n’en suis vraiment pas sûr ! ».

Le même problème se pose pour l’emploi des mantras et leur récitation comme instruments du développement spirituel. Bien des gens pensent que de simples mots sont dénués de pouvoir. Comment le fait de faire simplement des sons peut-il avoir un rapport avec le développement spirituel ? Accepter cela pose un problème aux occidentaux.

En tant qu’êtres non-éveillés, soumis à une incarnation physique, nous existons sur trois niveaux : physique, verbal et mental. Le niveau physique est complètement tangible, nous avons un corps substantiel, fait de chair et de sang, que tout le monde peut voir et toucher; chacun peut en faire l’expérience aussi bien que nous, car c’est le niveau le plus grossier et le plus évident de notre existence. Il y a aussi le niveau verbal, les sons que nous entendons et ceux que nous produisons en parlant. D’une certaine manière, ils sont tangibles, et d’une autre, intangibles. Évidemment, ils n’ont pas de forme : on ne peut pas voir les mots ; mais on peut les entendre. On peut expérimenter les sons : ils n’ont peut-être pas une solidité comparable à celle du corps physique, mais ils sont cependant quelque chose de tangible, on peut réellement entrer en contact avec eux.

Il y a aussi le niveau mental, qui lui est complètement intangible. Non seulement personne ne peut voir notre esprit, le toucher ou en faire l’expérience d’une façon tangible, mais même nous, ne pouvons pas le faire. Personne ne peut faire l’expérience de son esprit d’une façon tangible. Donc nous vivons à ces trois niveaux : le premier est complètement tangible, le deuxième est à la limite entre ce qui est tangible et ce qui ne l’est pas, et le troisième, l’esprit, est un facteur complètement intangible.

C’est à partir de l’esprit que se fait le développement des éléments tangibles et quasi tangibles, de facteurs physiques et verbaux. Pour que le corps physique puisse se développer, il doit y avoir en premier l’esprit qui est complètement intangible. Dans l’esprit qui est vacuité, se développe le niveau du son ; le son, ou plus exactement les vibrations, se solidifient ensuite en l’organisme physique même. Donc le niveau des vibrations sonores se développe à partir de l’esprit lui-même ; puis à partir du niveau des vibrations sonores, se développe le corps physique.

Au moment de la conception, les deux éléments physiques — le spermatozoïde et l’ovule — venant du père et de la mère s’unissent avec la conscience ; c’est un processus qui a un certain niveau vibratoire, ou un certain son, si vous préférez. Au moment précis où l’esprit prend une forme physique, il y a une vibration, un son, qui est la syllabe « Nrl ». De la même manière que nous pouvons dire qu’à un niveau pur la syllabe « Hri » par exemple, est la syllabe germe de Tchenrézi, le Bodhisattva de la compassion, à un niveau impur, la syllabe « Nrl » est la syllabe germe de l’être humain : c’est le son associé à la vibration du moment de la conception, quand les éléments physiques et mentaux s’unissent pour former un être humain. Selon ce point de vue la naissance est le passage de l’esprit au travers du niveau « sonore » jusqu’au niveau de la forme physique véritable, le niveau le plus solide et le plus tangible.

Ce n’est d’ailleurs pas un processus spécifique au monde humain : à chacun des six mondes est associée une syllabe-germe qui correspond au niveau vibratoire particulier inhérent à la conception, à l’émergence de l’être dans ce monde. La syllabe « Nir » correspond au monde des humains, « A » à celui des dieux, « Sou » à celui des demi-dieux, « Da » à celui des animaux, « Tre » à celui des prétas, et « Dou » à celui des enfers. Il existe d’ailleurs un mantra particulier composé des six syllabes, dans les enseignements du Bardo Thodol, et ces six syllabes sont donc associées aux six mondes de l’existence samsarique.

Dans le monde des humains, le corps physique des êtres est structuré d’une manière particulière, physiquement et psychiquement au niveau des « nadis » ou « tsa », qui sont des canaux d’énergie. Le corps humain possède trois canaux principaux. Le principal est le canal central « Tsa Ouma », et de chaque côté il y a deux canaux secondaires parallèles à ce canal central : « Tsa Roma » et « Tsa Kyangma ». On peut dire aussi qu’il y a dix canaux principaux : cinq canaux-racines et cinq canaux secondaires. La description détaillée dénombre 72000 canaux subtils d’énergie, qui forment la structure psychique du corps humain. Ce n’est pas quelque chose de physique, mais une sorte de système circulatoire de l’énergie dans le corps humain. Les formes des extrémités de ces canaux d’énergie correspondent aux seize voyelles et aux trente consonnes de l’alphabet sanskrit. Cet alphabet a pour origine les configurations des extrémités des canaux d’énergie, qui déterminent la façon particulière dont les sons sont formés. La capacité vocale d’un être humain, son aptitude à articuler ces sons, est due au fait qu’ils sont inhérents à la structure de son corps physique.

Selon la tradition bouddhiste, la structure physique d’un être, humain ou autre, est constituée de cinq éléments : la terre, l’eau, le feu, l’air et l’espace. Cependant, dans le cas de l’existence humaine, état particulièrement fortuné, développé et évolué, il existe un sixième élément, la conscience transcendante, dont on ne fait pas l’expérience directe mais dont notre niveau de conscience humain est très proche. Ce n’est pas le cas pour les autres formes de vie. Ce sixième élément, la conscience transcendante ou primordiale, est la nature même de L’esprit, il est très proche de la conscience de surface. C’est en fait cette intelligence de l’être humain, et sa structure, particulièrement au niveau des canaux subtils, qui lui permettent de vocaliser un si large éventail de sons, plus que chez tout autre être vivant.

Un animal comme le cheval, le chien, le chat, la chèvre ou le mouton, est limité sur de nombreux plans : au niveau mental, il a une intelligence très restreinte car il ne possède pas le sixième aspect de conscience transcendante. Son corps est composé des éléments physiques, mais il n’a pas cette qualité d’intelligence consciente. A cause de cela, la structure physique qui se développe à partir d’un tel état de limitation mentale est un état physique tout aussi limité. Cela implique que les canaux d’énergie d’un animal n’ont pas de structures variées, ils ont tous la même forme : ils sont tous plats, ou tous ronds, ou tous carrés, alors que chez l’être humain les configurations sont très variées. Par conséquent la gamme de sons que peut faire un animal est très réduite : il ne peut produire qu’une, deux ou trois sortes de sons ; c’est très peu par rapport à l’être humain. De plus, il ne peut pas s’exprimer avec des mots comme l’être humain parce que sa structure physique est limitée, et cette limitation provient de la limitation de son esprit.

C’est dans le monde humain que les émanations des Bouddhas et des Bodhisattvas sont les plus actives à enseigner, à cause du caractère évolué des êtres et de leur sensibilité. La naissance humaine représente en effet la situation la plus favorable pour le développement et l’épanouissement d’enseignements d’une telle profondeur, en particulier des enseignements tantriques qui permettent une profonde transformation verbale, par la récitation des mantras, et la transformation de la structure physique, verbale et mentale de l’individu. La transformation physique se fait par l’identification avec l’apparence de la divinité, la transformation mentale, par le développement du « samadhi ». La chose n’est réellement possible que dans le monde humain et c’est seulement dans ce monde que les Bouddhas et Bodhisattvas peuvent apparaître et présenter effectivement leurs enseignements.

Les mantras

En ce qui concerne les mantras, il y en a de deux sortes. Les premiers peuvent être créés par un être qui a une intelligence et une sagesse suffisantes. On les appelle « Mantra-nom » car la partie centrale de ces mantras est constituée du nom de la divinité ou du Gourou que l’on implore ou sur lesquels on médite. Par exemple, le mantra de Milarépa est « Om a gourou hassa benza houng » Les syllabes « Om » et « A » sont placées au début, et la syllabe « Houng », à la fin ; elles représentent respectivement le corps, la parole et l’esprit; elles sont communes à tous les mantras. La syllabe « Om » est associée au corps vadjra ou corps immuable, la syllabe « A », à la parole vadjra, et la syllabe « Houng », à l’esprit vadjra. Gourou signifie Lama ou Maître spirituel, Hassa Benza ou Hassa Vadjra est le terme sanskrit qui est traduit en tibétain par « Chépa Dordjé »; Hassa signifie joie. Cela veut donc dire : le Vadjra de joie, ceci étant le nom tantrique de Milarépa. Ainsi, par ce simple mantra, on fait appel à Milarépa.

Comme autre exemple, on pourrait prendre le mantra de Vadjrapani : « Om vajra pani houng » en sanskrit ou « Om benza pani houng » en tibétain. On emploie simplement les syllabes du corps et de l’esprit immuables, et entre les deux, dans la partie centrale, on insère le nom de la divinité : « Vadjrapani » pour l’élément de la parole. Il existe de nombreux exemples de cette sorte de mantras qui sont, pourrait-on dire, « fabriqués ». Cela ne veut pas dire que nous pouvons nous mettre à en faire nous-mêmes, car nous n’avons pas la sagesse suffisante, mais un Maître peut créer de tels mantras, ils seraient tout à fait valables car ils seraient composés uniquement des syllabes existant déjà et du nom de la divinité ou du Gourou.

Dans le cas des autres mantras, seuls des Bodhisattvas de la huitième, neuvième, dixième terre, ou pleinement éveillés, peuvent les créer. Ces mantras ne peuvent venir que de ce niveau d’expérience. Non seulement il serait étonnant qu’un être d’un niveau inférieur puisse créer un tel mantra, mais ce serait impossible : le mantra ne pourrait pas fonctionner comme prévu. En effet, un individu qui n’a pas cette réalisation ni la compréhension de la nature des phénomènes, de la nature de la réalité, est tout simplement incapable de créer un mantra spécifique, qui ait un but spécifique, et qui soit efficace. Mais pour un Bodhisattva de la huitième, neuvième, dixième terre, ou pleinement éveillé, il est possible d’engendrer cette sorte de mantras qui seront efficaces par rapport au but projeté : cet être a en effet une compréhension totale et précise de tous les éléments de la situation.

Un être qui réalise la première terre de Bodhisattva est très différent de nous, ce n’est pas un être ordinaire, parce qu’il a une compréhension très précise de la nature de l’esprit. Sa compréhension n’est peut-être pas totale, mais elle est stable. De plus, il y a une grande liberté d’esprit qui lui permet de s’exprimer avec une grande indépendance. A ce niveau initial de réalisation, son esprit pourra maintenir en un seul instant cent états de concentration méditative, sans être perturbé ou égaré. Un tel être peut rencontrer en un seul instant cent Bouddhas, expérimenter cent terres pures, s’émaner de cent différentes manières, travailler pour le bien de cent êtres, se rappeler de cent vies passées et voir à l’avance cent futurs états d’existence, etc. Tout cela, il peut le faire en un seul instant. Mais même à ce niveau de réalisation très avancé, il ne peut pas créer un mantra parce qu’il lui manque la sagesse nécessaire.

Les pouvoirs et qualités inhérents à la première terre de Bodhisattva sont multipliés par dix au niveau de la deuxième terre où on a la capacité de maintenir mille états de concentration en un seul instant, d’expérimenter mille terres pures, etc. Les pouvoirs et qualités sont multipliés par dix à chaque terre. Et pourtant, même la réalisation liée à la septième terre ne permet pas à un mantra d’apparaître spontanément, d’être créé à partir de cet état de conscience. Simplement cela ne « marche » pas, même à cette septième terre de Bodhisattva.

Au huitième, neuvième et dixième de Bodhisattva, appelées les trois terres pures, sont obtenues des qualités appelées capacités de contrôle ou pouvoirs, qui sont au nombre de dix. Le Bodhisattva commence à en faire l’expérience. Ces pouvoirs concernent le contrôle sur la longueur de la vie, sur les conditions particulières de la renaissance, sur le karma, sur les richesses, sur les souhaits, etc. Par exemple, au niveau de ces trois terres pures, un être a le contrôle sur sa renaissance. Cela signifie qu’il peut renaître dans le monde qu’il désire, dans le samsara ou dans n’importe quelle sphère pure, là où le besoin s’en fait sentir. Il décide alors simplement d’y renaître : il s’émane et prend naissance à cet endroit.

Avoir le contrôle sur les souhaits signifie qu’il peut accomplir immédiatement un désir ou un souhait qui s’élève dans son esprit.

Le Bodhisattva qui a le pouvoir sur les richesses a la capacité de produire une pluie continuelle de richesses : par exemple, il pourrait remplir la terre entière de toutes sortes de trésors.

En ce qui concerne le pouvoir sur le karma, cet être a la capacité d’éliminer, ou au moins de repousser, le karma négatif d’un individu, de telle sorte que celui-ci n’en fera pas l’expérience aussitôt qu’il aurait dû le faire.

Ces sortes de pouvoirs commencent donc à agir à partir de la huitième terre ; ils se développent tout au long de la neuvième et de la dixième terre. Ces qualités deviennent plus vastes et plus profondes au fur et à mesure que le Bodhisattva progresse. Pour les êtres qui ont atteint ces terres pures, deviennent effectifs quatre états de conscience pure et précise. Le premier est la connaissance pure et précise des phénomènes du samsara et du nirvana, de toutes les formes d’expérience. Le deuxième est la connaissance pure et précise de la causalité, des causes et conditions qui produisent le samsara et le nirvana… Le Bodhisattva peut voir comment les différents éléments d’une situation mènent à des résultats donnés ; il peut voir le sens de la situation dans son ensemble et aussi être conscient de ses éléments. La troisième sorte de conscience concerne la communication par les sons et le langage, et la capacité à avoir une action bénéfique au travers de l’emploi habile des sons. Des mots, des sons, sont perçus comme étant efficaces dans certains domaines grâce à cet état de conscience. Le quatrième type de conscience permet de voir le processus karmique, le résultat d’une quelconque action donnée ; il a la capacité de voir le lien entre la cause et l’effet.

Les Bodhisattvas de ces terres pures peuvent créer des mantras, mais cela ne veut pas dire qu’ils le feront nécessairement ; simplement, dans certaines circonstances, ils peuvent, grâce à leur réalisation, produire des mantras qui seront efficaces pour un but précis. Pour un Bouddha pleinement éveillé, il n’y a aucun problème, ce n’est pas un être limité : l’obscurcissement, l’ignorance et les limitations de l’esprit ont été complètement éliminés, et le potentiel infini de l’esprit peut s’exprimer sans mesure. Essayer de décrire les qualités de l’état de Bouddha est une chose réellement impossible. Aucun exemple, aucune comparaison ne peuvent être employés pour exprimer les qualités de ce niveau de réalisation. En cet état infini de puissance, l’acte de créer un mantra n’est pas un problème. De cet état de complète omniscience apparaissent des mantras pleinement efficaces.

Certains mantras proviennent de la parole d’un Bouddha pleinement éveillé. Par exemple, le Bouddha Sakyamouni énonçant un mantra pour la première fois, ceci devient alors un instrument infaillible pour la pratique spirituelle parce qu’il s’élève de l’état de complet Éveil. Ou bien le Bouddha peut suggérer un mantra au travers d’une méditation : il transmet les bénédictions ou l’influence spirituelle à un être qui prononcera alors le mantra. Si cela se passe réellement ainsi, si le Bouddha a inspiré cet être pour qu’il crée un mantra, cela devient un nouvel instrument infaillible et authentique.

Dans d’autres cas, il est dit que les mantras ne surgissent pas de la bouche du Bouddha mais de diverses parties de son corps, telle la protubérance au sommet de sa tête ; les gens peuvent alors entendre des sons émaner de la forme physique du Bouddha mais pas de sa bouche. Ces vibrations ou sons apparus ainsi sont eux aussi considérés comme d’infaillibles et authentiques instruments pour le développement spirituel, parce qu’ils proviennent d’une manière ou d’une autre de l’Éveil d’un Bouddha comme le Bouddha Sakyamouni. Il n’y a donc aucun doute quant à leur efficacité.

Certains mantras associés à une divinité sont tenus pour apparaître aussi de façon non vocale. Par exemple le Bouddha entre en méditation et les gens entendent le son du mantra d’une divinité particulière, celui provenant de la protubérance crânienne du Bouddha. C’est un son très doux et mélodieux comme le chant d’un rossignol ou d’un autre oiseau. C’est donc ainsi que peut être transmis le mantra de cette divinité particulière. Ces divinités ont la particularité d’avoir un nom qui commence par « Ouchnichna » en sanskrit, ou « Tsouktor » en tibétain. On compte cinq ou six divinités de cette sorte. Par exemple « Namgyelma » dont nous avons reçu l’initiation par le Très Vénérable Kalou Rinpotché il y a quelques jours, a pour nom : « Ouchnichnavidaya » en sanskrit, « Tsouktor Namgyelma » en tibétain. Le premier nom : « Ouchnichna » ou « Tsouktor » désigne la protubérance au sommet de la tête du Bouddha, qui est l’origine miraculeuse de ce mantra. Ce n’est donc pas quelque chose que le Bouddha a dit, et les gens qui étaient présents ont pu entendre les sons de cette façon non vocale.

Dans certains Soutras, on trouve des mantras. Ainsi, dans le Soutra de la Grande Libération « Tarpa tchène peuille do », on trouve le long mantra qui débute ainsi : « Namo bouddhaya, namo dharmaya, namo sanghaya, etc… Il fut en fait énoncé par le Bouddha à l’occasion particulière de l’enseignement de ce Soutra, et il fut rapporté comme faisant partie des paroles que le Bouddha prononça. Il y a aussi le fameux mantra connu sous le nom de « Galé Mantra », il est très célèbre dans les traditions bouddhistes tibétaines et japonaises : « Teyata om gate gate paragate para samgate bodhi soha ». Il a été prononcé alors que le Bouddha bénissait le Bodhisattva de la compassion « Avalokiteshvara » en sanskrit ou « Tchenrézi » en tibétain et lui inspirait ce mantra. La scène est décrite dans le Soutra du Cœur : le Bouddha est un samadhi et par son influence spirituelle, il inspire le Bodhisattva Tchenrézi pour qu’il enseigne ce mantra à quelqu’un d’autre. Ainsi, il y a une transmission directe du Bouddha à travers le Bodhisattva. Dans tous ces cas, il s’agit de mantras authentiques, issus de la réalisation du Bouddha.

La fonction première de ces mantras est de nous purifier du voile de la négativité, de l’ignorance, et d’autre part de développer en nous les qualités positives, d’accroître nos mérites et de nous amener plus près du but — l’Éveil — grâce à cette purification et à cette progression.

Certains mantras, plus que d’autres, sont associés à des aspects particuliers de notre expérience. Certains concernent la prolongation de la vie, d’autres permettent de purifier les maladies, d’autres empêchent l’esprit de tomber dans des états inférieurs, d’autres éliminent la peur et l’anxiété, etc. D’une manière générale, on peut dire que tous les mantras ont le même but : éliminer la souffrance et la confusion, et conduire le pratiquant à l’Éveil.

Certains mantras sont appelés Dharani, ce qui veut dire : long mantra, avec une sorte de structure grammaticale. Dans le Soutra d’Amitayus, Bouddha de vie infinie, il est dit que son Dharani a été énoncé par Amitayus lui-même, au niveau du Samboghakaya, le corps de félicité. Il est d’un grand bénéfice pour celui qui le récite parce qu’il purifie l’individu de karmas dont les résultats pourraient être une renaissance dans un état inférieur ou avec une vie courte, des maladies, etc. Il est aussi d’un grand bénéfice de le réciter à portée de voix d’un animal, sauvage ou domestique, car s’il entend ce mantra, l’être en profite au niveau spirituel ; ainsi son esprit se purifie des tendances karmiques qui le tiennent dans cet état inférieur et qui pourraient le mener à un état encore plus bas dans le futur. Ainsi le simple fait d’entendre ces sons est très bénéfique pour l’être à un niveau ou à un autre. Même s’il n’en est pas conscient, il en expérimentera les bienfaits dans le futur.

Dans les commentaires traditionnels sur ce mantra, il est dit que même si la force de vie s’épuise et que la mort approche, la récitation de ce mantra permet de prolonger la vie jusqu’à cent ans. A ce sujet, nous devons prendre deux choses en considération. D’abord la durée de vie au temps du Bouddha Sakyamouni était de cent ans, ce qui était le maximum à cette époque, c’est la raison pour laquelle on parle de ce chiffre. D’autre part, la durée de notre vie dans ce corps physique est déterminée par différents facteurs : la force vitale, les mérites accumulés qui soutiennent cette existence, les tendances karmiques qui maintiennent cette vie ou nous conduisent vers une autre, etc. Si tous ces facteurs s’épuisent en même temps, alors il n’y a aucun espoir, ni ce mantra ni aucun autre ne seront d’aucun bénéfice. Mais il y a des cas où une personne meurt prématurément à cause d’un seul de ces facteurs. En particulier si la force vitale commence à diminuer prématurément mais que les mérites et le karma sont encore suffisants pour soutenir cette existence, alors ce mantra peut être efficace et prolonger la durée de la vie.

Prenons par exemple le mantra des cent syllabes de Vadjrasattva. Ces cent syllabes sont les syllabes: germes des cent divinités paisibles et irritées du Bardo. Ainsi ces divinités sont représentées potentiellement par les cent syllabes de ce mantra. Ce mantra a une certaine structure grammaticale et une personne érudite qui connaît la langue sanskrite et la structure de sa syntaxe, pourrait le traduire comme une prière ou une louange à Vadjrasattva. Cependant la signification ultime de ces sons, au-delà du niveau conceptuel et grammatical, peut être seulement comprise par un être qui a la sagesse d’un Bouddha pleinement éveillé. Le sens de ces syllabes reste impénétrable à celui qui n’a pas l’expérience du plein Éveil. Par contre, réciter ce mantra avec foi et confiance permet de profiter de ses bienfaits, même si on n’en a pas une compréhension intellectuelle ou une perception directe.

Dans la voie tantrique — approche particulièrement profonde et merveilleuse — le concept de « samaya » ou « engagement » ou « lien initiatique » est essentiel. On peut dire que le succès de la pratique dépend des qualités, de la pureté du samaya. Ce concept de samaya est considéré comme très complexe ; dans certains textes, il est dit que le samaya tantrique comprend un million cent mille différents vœux. Il est dit aussi qu’il est sûr que le mantra de cent syllabes de Vadjrasattva a le pouvoir de nous purifier de n’importe quelle infraction à ce samaya, si on le récite vingt cinq fois par jour sans interruption. Il peut purifier les infractions commises consciemment ou inconsciemment.

Voyons maintenant le mantra « Om mani peme houng » qui est celui de Tchenrézi, le Bodhisattva de la compassion. Réciter ce mantra est important à plusieurs niveaux. Les six syllabes de ce mantra peuvent éliminer les six poisons des émotions principales de l’esprit, fermer les portes des renaissances dans un des six états d’existence samsariques, augmenter les mérites, développer et perfectionner les six paramitas. Ces six syllabes sont efficaces à tous ces niveaux.

Être en contact avec le mantra « Om mani peme houng » de quelque manière que ce soit : en l’entendant, en le voyant, en le récitant, en y pensant, en le touchant — par exemple en touchant la forme des lettres gravées — transmet une grande bénédiction et accorde un bienfait, et cela vient du pouvoir inhérent à ce mantra. Si même un animal entend les sons de ce mantra, cela aura pour sa conscience une influence libératrice. Sa conscience sera libérée d’un état inférieur, et établie dans une renaissance humaine, en contact avec les enseignements du Dharma. Cet être pourra alors progresser sur le chemin de la Libération. Le Bouddha a dit un jour : « On pourrait prendre tous les grains de sable contenus dans tous les océans et dans toutes les rivières du monde, le Bouddha pourrait les compter, mais il ne pourrait pas concevoir les bénéfices d’une seule récitation de ce mantra ».

Il ne fait aucun doute que nos paroles ont un certain pouvoir. Nous pouvons dans une large mesure nous influencer nous-mêmes et influencer les autres : si nous parlons avec gentillesse et douceur, d’une voix harmonieuse, alors tout le monde est heureux et de bonne humeur. Par contre, si nous parlons d’une voix dure, déplaisante, alors nous pouvons nous fâcher et mettre les autres en colère. Nous pouvons même terrifier les autres en parlant violemment. Il est sûr que même les paroles d’une personne ordinaire, non éveillée, peuvent avoir beaucoup d’efficacité ; que dire alors de l’efficacité, pour le développement spirituel, des paroles prononcées par un être ayant atteint le parfait Éveil!

Si on possède une entière confiance en le Bouddha et le Dharma, le pas à franchir pour croire en le pouvoir des mantras n’est pas difficile. Mais si nous n’avons pas foi en leur origine même, alors croire aux mantras qui en découlent est beaucoup plus difficile. L’emploi des mantras est aussi particulièrement efficace quand, par exemple, nous avons des difficultés à méditer et à concentrer correctement notre esprit, ou bien quand des activités physiques, comme les prosternations, sont trop dures pour nous. Réciter un mantra comme « Om mani peme houng » est très facile, cela ne demande ni effort, ni habileté particulière. Pourtant, même à ce niveau, en le récitant nous en recevons des bienfaits, et un certain développement spirituel prend place.

Il existe des textes où sont recueillis de nombreux mantras et dharanis provenant de diverses sources, de divers Soutras ou Tantras, etc. L’un de ces textes, d’une vingtaine de pages, est connu sous le nom de « Ngak Boum » en tibétain, ce qui signifie « les cent mille mantras ». Bien qu’il n’y en ait pas cent mille en fait, on y trouve les mantras les plus importants, prononcés ou inspirés par le Bouddha, ou apparus d’une quelconque façon authentique. Je vous propose de recevoir le « Loung » ou transmission orale de ce texte, auprès d’un Lama qualifié comme Lama Shérab Dordjé, Lama Orgyen Ouangdu ou Lama Tènpa Gyamtso. Vous pouvez donc demander à recevoir ce loung, puis étudier le texte et apprendre à réciter ces mantras, car ils sont très efficaces. On peut même l’enregistrer et l’écouter chez soi de la même façon qu’on écoute de la musique, cela est très bénéfique. Je vous suggère aussi qu’en rentrant du travail, pour vous détendre, vous allumiez la télévision, en mettant seulement l’image pour vous distraire les yeux, mais pour ce qui est du son, vous devriez plutôt mettre le magnétophone et écouter les mantras pour vous distraire les oreilles.

Un des principaux disciples du Bouddha était un Arhat nommé Sharipoutra. Sa mère était encore en vie quand il atteignit la réalisation d’Arhat. Celle-ci n’avait pas la faculté ni le désir d’étudier le Dharma, son fils était donc très inquiet à son sujet, il voulait qu’elle s’intéresse au Dharma et l’étudie afin d’en obtenir tous les bénéfices. Mais les études ne lui plaisaient pas. Alors il mit en œuvre un moyen habile : il suspendit une cloche au-dessus de la porte d’entrée et dit à sa mère : « Maintenant il y a une nouvelle règle à la maison, chaque fois que quelqu’un ouvrira la porte et que tu entendras la cloche, tu devras dire « Om mani peme houng », et tous ceux qui entendrons la cloche devront faire la même chose. A partir de ce moment-là, à chaque fois que quelqu’un entrait, la cloche faisait « ding » et la mère disait « Om mani peme houng ». Ainsi elle en prit l’habitude pour le reste de sa vie, puis elle mourut. Ses tendances karmiques prédominantes à ce moment-là étaient très négatives. Elles la firent renaître dans un monde infernal. Dans cet enfer, elle se retrouva près d’un énorme chaudron où un métal était en ébullition et dans lequel elle devait être jetée et brûlée vive. Un démon se trouvait à ses côtés et remuait le liquide avec une énorme louche. A un moment donné, cette louche frappa le rebord du chaudron et fit « ding ». Immédiatement elle dit « Om mani peme houng », fut ainsi délivrée de cet état infernal et reprit naissance dans un état supérieur.

Ceci est une façon d’aider directement un autre être, humain, animal ou autre. S’il entend les sons du mantra « Om mani peme houng » cela ne peut lui faire aucun mal, mais au contraire cela peut être d’un grand bénéfice ; de cette manière on peut être très efficace pour aider les autres et contribuer très rapidement à leur développement.

Nous remercions Yiga Tcheu Dzinn et les lamas de Kagyu Ling qui ont autorisé la publication de ces enseignements.

OM A GOUROU HASSA BENZA HOUNG Le Mantra de Milarépa, le grand Saint qui atteignit le plein Éveil en une vie. Sa récitation développe la diligence et l’ardeur à la pratique.

OM BENZA PANI HOUNG Le Mantra de Tchanadordjé (Vadjrapani), personnification de la puissance des Bouddhas. Sa récitation permet de développer le courage dans l’action pour le bien des êtres.

NAMO BOUDDHAYA NAMO DHARMAYA NAMA SANGHAYA En récitant ce mantra d’hommage au Bouddha, au Dharma, (les enseignements), au Sangha, on prend refuge contre les souffrances du samsara.

TéYATA OM GATé GATé PARAGATé PARA SANGATé BODHI SOHA Le mantra de la Pradjnyaparamita. Sa récitation aiguise l’intelligence et permet d’éliminer la saisie de l’ego comme une entité individuelle douée d’existence propre et de réaliser que les phénomènes sont vides de nature propre.

OM MANI PéMé HOUNG Le mantra de Tchenrézi (Avalokiteshvara), personnification de la compassion. Sa récitation élimine les souffrances et permet d’obtenir la paix de l’esprit.

TéYATA OM MOUNI MOUNI MAHAMOUNA Yé SOHA Le mantra de Sakyamouni, le Bouddha historique. Il est dit que si l’on récite ce mantra une fois, les actes nuisibles de 80 000 kalpas sont purifiés.

OM A MI DHé OUA HRI Le mantra du Bouddha Amithaba permet de développer l’amour infini envers tous les êtres.

OM A MA RA NI DZI OUéN TI Yé SOHA Le mantra d’Amitayus, Bouddha de longue vie, qui permet d’obtenir cette qualité pour continuer à aider les êtres.

OM A RA PA TSA NA DHI DHI DHI Le mantra de Djampelyang (Mandjoushri), personnification de la sagesse des Bouddhas. Sa récitation permet de réaliser les qualités de cette sagesse.

OM A HOUNG BENZA GOUROU PéMA SIDDHI HOUNG Le mantra de Gourou Rinpotché (Padmasambhava) permet d’écarter les obstacles et de recevoir les accomplissements ordinaires et l’ultime : l’insurpassable Éveil.

OM BENZA SATO HOUNG Court mantra de Dordjé Sempa (Vadjrasattva), aspect purificateur du Bouddha ; la récitation de son mantra et la pratique de sa méditation sont une des pratiques préliminaires spécifiques au Vadjrayana. Elles permettent de purifier rapidement les voiles qui recouvrent la pure nature de l’esprit.


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