Hazrat Inayat Khan : Ne résistez pas au mal


13 Nov 2013

(Revue La pensée Soufie. No 6. 1983)

Paris, 20 Février 1924

Je voudrais aujourd’hui dire quelques mots sur les paroles du Christ « Ne résistez pas au mal ».

On s’étonne souvent de ces paroles et on n’en donne pas toujours la véritable interprétation. Avant d’en donner une interprétation il faudrait d’abord expliquer ce que veut dire « le mal ». Y a-t-il un acte particulier ou une chose particulière qui peut être désigné comme étant le mal ? Sans doute, l’homme est toujours prêt à désigner une certaine action comme étant mal. Mais rien ne peut être mal suivant un principe déterminé. Alors qu’est-ce que le mal ? C’est quelque chose qui est dénué d’harmonie, qui manque de beauté, qui est sans amour; et au-delà et au-dessus de tout, c’est quelque chose qui ne convient pas et ne s’intègre pas dans la vie. Ce qui est en harmonie avec les possibilités qu’offre la vie ne peut pas être mal. La caractéristique du mal est qu’il ne convient pas à cette harmonie.

Le mal peut être comparé au feu. La nature du feu est de détruire tout ce qui est combustible. Le pouvoir du mal est aussi grand que les pouvoirs du feu, et le mal est aussi faible que le feu. Car, comme le feu ne persiste pas, ainsi le mal ne peut durer. Comme le feu se détruit lui-même, ainsi le mal porte en lui sa propre destruction.

Pourquoi est-il dit : « Ne résistez pas au mal » ? Parce que la résistance donne vie au mal ; la non-résistance le laisse se consumer de lui-même. On voit le mal sous forme de colère, passion, avarice, opiniâtreté, ainsi que dans la tromperie et la trahison. Mais la racine du mal est une, et c’est l’égoïsme. Dans le cœur de l’un ce mal se manifeste peut-être en surface, et dans le cœur d’autres il est dans les profondeurs.

On dit en Orient : « N’évoque pas le nom de Satan, ou il sortira de sa tombe ». Une personne sans considération ni tact tombe toujours dans l’erreur de réveiller ce mal, même s’il est endormi, car elle ignore la musique de la vie. Pour vivre dans le monde on devrait devenir un musicien de la vie ; chaque personne est une note de cette musique. Celui qui pense ainsi, à un instrument a sa portée. Le monde entier est cet instrument avec lequel une symphonie doit être jouée.

Dans les petites choses on peut observer cette même loi. Très souvent les plus grands ennuis qu’on a dans sa vie ne sont pas dus aux difficultés avec les autres, mais à l’absence de compréhension de la nature humaine. Si on voulait connaître la nature humaine, la première et la dernière leçon à apprendre serait de ne pas résister au mal, car la résistance alimente le feu. Si vous dites à quelqu’un : « Ne faites pas cela », et si vous demandez: « Pourquoi l’avez-vous fait ? », si vous dites à quelqu’un : « Vous avez fait ceci et cela », par ces mots vous donnez seulement de la force au mal. Vous confirmez l’autre dans sa faute.

Chacun en ce monde peut être un maitre, mais pas un véritable Maitre. Un vrai Maitre est celui qui s’enseigne toujours lui-même. Plus il s’enseigne lui-même, plus il se rend compte combien encore il y a à apprendre. Ce « moi » a tant de défauts qu’une vie entière ne suffit pas à l’enseigner. Et plus le « moi » apprend, plus il passe sur le mal chez les autres. Cela ne veut pas dire que le mal n’existe pas chez les autres, cela veut seulement dire que l’on trouve dans son propre cœur cet ennemi que l’on affrontait dans la vie extérieure. Cela nous humilie, mais cela nous enseigne la vraie leçon de voir que l’on a en soi le même élément auquel on désirait résister chez les autres.

La vie est un endroit où il est nécessaire de se mouvoir avec souplesse. En pensée, en parole, en action, en toute chose, le rythme doit être contrôlé. Une loi d’harmonie doit être observée en tout ce que l’on fait. On doit savoir que lorsqu’on marche nu-pieds sur des épines, mêmes ces épines ne vous laisse­ront pas sans reproche, et elles vous accuseront de les avoir piétinées. S’il est délicat à ce point de vivre en ce monde, y a-t-il quelqu’un qui puisse dire : « J’ai gagné assez de sagesse », ou est-ce que quelqu’un aurait le droit de dire : « Je peux me permettre de vivre en ce monde sans donner d’attention à ces problèmes » ?

Le problème du mal est grand. Beaucoup ne peuvent tolérer d’entendre son nom. Mais ils lui sont confrontés à chaque moment de leur vie et, par conséquent, ne pas résoudre ce problème ne peut les aider. En plus, tout le monde est prêt à juger ou à observer, à prendre note du mal chez un autre, sans savoir que quelquefois la surface d’une chose est tout à fait différente de sa profondeur. Peut-être que ce qui semble mal a quelque chose de bien en lui ; ou ce qui est bien en apparence peut avoir une étincelle de mal en lui. Par quel critère pouvons-nous déterminer le mal et le bien et qui peut juger du bien et du mal dans n’importe quel homme ? Si l’on peut juger, c’est son propre mal et son propre bien. Personne autre que Dieu n’a le pouvoir de juger l’autre. Le sens de la justice qui est donné à l’homme est pour juger ses propres actions; et s’il se juge lui-même, il en fait le meilleur usage, parce que c’est dans ce but que le sens de la justice lui a été donné.

Lorsque nous observons la vie sur la terre au télescope, nous voyons que ce n’est rien d’autre que lutte pour la vie, individuellement et collec­tivement ; et il apparaît que s’il y a quelque chose qui en vaut la peine dans cette vie, c’est ce qui est en dehors de cette lutte : l’échange de bonté et d’amour, et toute action altruiste. Quel que soit la qualification d’une personne engagée dans les choses du monde, sa compétence atteint seulement un certain point, mais ne va pas au-delà. La capacité de compréhension de la vie, la compréhension de la loi qui la dirige – voilà toute la compétence qui est requise. C’est seulement cette capacité qui atténuera la lutte continuelle que l’homme mène dans la vie. Cette lutte diminuera dans ce sens que l’homme trouvera moins de choses auxquelles il aura à résister. Les gens deviendront plus tolérants pour les conditions naturelles à l’être humain. Aussitôt qu’on sait que l’on ne peut pas attendre d’un autre ce qu’il n’est pas capable de penser ou de faire, alors on devient tolérant. La difficulté vient de ce que chacun demande trop d’un autre dans le domaine de l’attention et de la considération, de la bonté et de l’amour. Il veut tant de justice et de loyauté, et son critère peut être si élevé, que l’autre ne peut le suivre.

C’est lorsque nous plaçons trop haut notre espérance concernant ce que nous voudrions recevoir des autres, que nous sommes déçus. Ce qui arrive généralement c’est que l’on ne reste pas calme après la déception : on résiste, et ainsi la lutte continue. La compassion vient de la réflexion suivante : « Je ne puis espérer d’une personne ce qu’elle ne peut pas imaginer ou donner ». C’est comme si on supposait qu’un poirier doit donner des roses et que le rosier doit donner du jasmin. Chaque personne est comme une plante particu­lière, jamais la même. Nous pouvons aimer les roses, mais toutes les plantes ne donnent pas de roses. Si nous voulons des roses, nous devons chercher uniquement les rosiers ; et si la plante que nous avons trouvée n’était pas un rosier, nous ne devons pas être déçus. La plante qui ne donne pas de roses n’est pas un rosier ! De cette façon nous pouvons nous corriger de notre déception, au lieu de demander des roses à un arbuste qui n’en peut pas donner.

Quelle éducation, quel point de vue, quelle attitude dans la vie seraient les plus aisés et donneraient le bonheur ? C’est l’attitude de ne pas prêter attention au mal – au lieu de lui résister.

Il y a trois façons de se comporter dans la vie. On peut se débattre dans la mer de laquelle surgissent et retombent les vagues continuellement. Une personne luttera aussi longtemps que la vie le lui permettra, mais les vagues continueront à surgir et à retomber et à la fin elle se noiera. Il en est ainsi de l’homme dans la vie en ce monde. L’homme lutte sans cesse et finit par être grisé par son combat. Combien de temps cela durera-t-il ? Aussi longtemps que son énergie le lui permettra. Dans cette lutte il peut paraitre puissant, il peut sembler gagner, il peut sembler avoir fait plus de choses que d’autres. Mais, qu’importe ! Finalement il sera noyé.

Il y a une autre personne qui sait se mettre d’accord avec l’eau ; elle a le bon rythme dans lequel mouvoir bras et jambes. Elle nage alors avec le mouvement des vagues, elle ne lutte pas. Cette personne a l’espoir d’arriver au port, si toutefois le port est proche. Si son idéal n’est pas trop éloigné, elle est celle qui l’atteindra.

La troisième personne est celle qui marche sur l’eau. C’est cela la signification du Christ marchant sur la mer. La vie est comme les vagues, elle est continuellement en mouvement. Si quelqu’un en est troublé, il sera forcément ébranlé par son agitation. S’il peut garder sa tranquillité, il sera calme. Celui qui se laisse troubler par l’agitation, le sera tous les jours davantage. Celui qui n’y fera pas attention gardera le calme qui au fond de son être lui est propre. Celui qui voit tout et cependant s’élève au-dessus des choses, est celui qui pourra marcher sur la mer.

Personne ne peut d’emblée atteindre les plus hauts sommets de la vie, atteindre les sommets de la sagesse en quelques moments. Toute une vie même est trop courte ! Cependant l’espoir est nécessaire. Celui qui espère et voit les possibilités monte vers les sommets. Celui qui n’a pas d’espoir n’a pas de jambes pour gravir les pentes de cette colline de la sagesse, dont le sommet est le but désiré.

Question : Comment une personne à la tête d’une entreprise peut-elle prendre l’option de ne pas résister au mal dans le monde ?

Réponse : J’ai vu des personnes à la tête de certaines usines qui avaient conquis le cœur de tous ceux qui travaillaient là ; et un autre chef d’entreprise dont tous les travailleurs disaient du mal. Il se peut que ce dernier fit plus de profits que l’autre. Mais finalement c’est le premier qui fut plus gagnant à la longue que le second. Les manières sages et délicates ne peuvent pas entrer dans des principes restrictifs que les gens doivent suivre. Une brosse ne peut être employée comme un couteau. Chacun doit donc appliquer toute manière de faire et d’agir suivant les circonstances. Cepen­dant cette pensée de ne pas résister au mal devrait être à la base de tout comportement.

Question : Comment pouvons-nous agir avec une personne qui est réellement mauvaise ?

Réponse : Si une personne est réellement mauvaise, cela voudrait dire que toute la façade est devenue mauvaise. Pourtant la profondeur ne peut pas être mauvaise. Si mauvais que soit quelqu’un, sa profondeur ne peut être mauvaise, car la bonté est la vie même, et une personne totalement mauvaise ne pourrait pas vivre. Le fait même qu’elle vit démontre qu’il y a une étincelle de bonté. De plus, comme il y a des objets variés, il y a des personnes différentes : les uns montrent de la douceur en apparence et de la dureté à l’intérieur, les autres montrent de la dureté extérieurement et de la douceur à l’intérieur ; les unes sont bonnes dans leur profondeur et mauvaises en surface et d’autres ont le mal dans leur profondeur et le bon en apparence. Car autant d’âmes y a-t-il, aussi nombreuses sont leurs variétés.

Question : Y a-t-il une méthode pour supprimer le mal ?

Réponse : Cette méthode est la compréhension de la vie ; c’est de garder vivant l’élément d’amour, de tenter de garder une attitude harmonieuse le mieux possible, et ensuite de garder la beauté en face de soi. La nature humaine progresse toujours et dans ce progrès il y a des phases passagères.

Question : Est-ce qu’il n’est pas plus difficile d’agir ainsi avec des adultes ?

Réponse : Je pense en effet que c’est plus difficile avec des adultes, mais si nous avons dans l’esprit que nous ne sommes jamais devenus vraiment adultes, que nous n’avons jamais fermé notre cœur à l’apprentissage – quelque soit notre âge – alors nous sommes toujours prêts à accepter ce qui est harmonieux et beau.

La personne qui pense : « Ce que je pense est juste », et qui trouve des arguments et des raisons pour justifier cela, qui dit : « Ce que pense l’autre est faux « , et invente des raisons pour prouver que c’est faux – cette personne restera toujours à la même place. Mais celui qui est prêt à accepter – même venant d’un enfant – que ce qu’il a dit est faux, pense : « Même l’enfant le dit ; il est pour moi profitable de l’accepter ». Dieu n’a pas seule­ment parlé par la voix de Ses prophètes. Il parle par la bouche de chaque être, si seulement nous ouvrions notre cœur pour l’entendre. La difficulté est que nous voulons être des maitres. Si nous gardions l’attitude de l’élève, l’enseignement viendrait tout le temps, du dedans et du dehors. Aussi­tôt que nous devenons maitres, nous fermons notre cœur à Lui, Qui seul est notre Maître.

Question : Si on veut être bon, comment pouvons-nous empêcher les autres d’en abuser ?

Réponse : Notre rôle est d’être bon. La part des autres est de bien s’en servir. Ce n’est pas notre rôle de voir si l’autre personne on fait un bon usage. Si nous pensons à cela nous oublierons notre propre devoir.

Question : Comment venir en aide à quelqu’un qui fait le mal et qui ne comprend pas que nous voulons être bons avec lui ?

Réponse : L’amour est un conquérant et finalement gagnera. Ce n’est pas seulement la personne extérieure que l’amour vaincra : c’est la conquête de l’être intérieur qui est la conquête du royaume de Dieu. La force de l’amour est pénétrante, rien n’y résiste finalement. En donnant de la bonté nous ne perdons rien. C’est un facteur qui ne s’amenuise pas. C’est un trésor divin. Quand nous distinguons si une personne est digne ou indigne, nous limitons notre amour en le canalisant. Mais si nous permettons le sentiment de bonté de se répandre, alors il se développera en un flot continu. Alors la bonté fera son chemin – sans intention de notre part. C’est quelque chose que nous devons apprendre au long de toute notre vie.

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Fragment tiré de la métaphysique par Hazrat Inayat Khan

(Revue La pensée Soufie. No 6. 1983)

C’est la vie du corps que nous appelons la vie sur la terre ; c’est la vie du mental que nous appelons l’au-delà., et c’est la vie de l’âme que nous appelons la vie éternelle. Celui qui vit avec le corps meurt avec le corps ; celui qui vit avec le mental vivra longtemps avec le mental, et
mourra avec la mort du mental ; mais celui qui vit avec l’âme vivra, et pour toujours.

Celui qui vit avec son moi individuel vivra aussi longtemps que son moi individuel vivra ici-bas et dans l’au-delà ; et celui qui vit avec Dieu vivra la vie éternelle de Dieu.

Il y a un dicton de Nanak (le grand Gourou des Sikhs) suivant lequel en étant au centre le grain est sauvé de l’écrasement par la meule, et ainsi l’adorateur qui vit avec Dieu est sauvé de la mortalité.