Robert Powell : Notre dilemme


15 Nov 2011

(Extrait de L’esprit Libre 1977)

« L’homme est son pire ennemi », dit-on parfois. Si l’on est un tant soit peu religieux, on s’arrêtera à cet énoncé pour s’interroger sur la nature de la souffrance et sur ce qui souffre.

L’intellect discursif, cette faculté qui permet à l’homme de construire des mots et des symboles en dehors des choses elles-mêmes, s’est produit dans l’évolution de la conscience par le développement de la mémoire. Il a fourni à l’homme un très grand avantage sur les autres animaux dans sa lutte pour la survie physique. Cet « esprit analytique » a joué un rôle très important dans la satisfaction de ses besoins de nourriture, d’habillement, d’abri, de transport, de communication, etc. Et le génie de l’homme a culminé dans les merveilles de la science moderne et de la technologie.

Cette facilité a eu cependant des conséquences négatives en ce qu’elle a créé un monde tout à fait nouveau : celui de l’imagination. Celle-ci contrôle la plupart des activités conscientes et inconscientes de l’homme. Celui-ci est devenu, de cette façon, un animal qui « souffre » à cause de son intelligence même. (Si nous examinons l’évolution biologique, nous découvrons plusieurs exemples d’espèces qui ont sapé leur propre existence et sont disparues en raison d’une super-spécialisation sous une forme ou une autre.)

C’est par son imagination que l’homme se reconnaît comme une entité psychologique distincte qui doit lutter pour maintenir son identité, car il ressent comme une mort sa destruction — qui est celle de son « moi ». C’est pourquoi, dès que l’imagination fait naître cette masse de désirs et d’inclinations — qui n’ont pour but que de protéger et de faire grandir ce moi vulnérable sans cesse menacé par le monde extérieur (le non-soi) — la peur se manifeste immédiatement. Ainsi, tant qu’il y aura dualité, il y aura crainte, insécurité et asservissement au désir : tout ce qui produit la souffrance.

Le seul remède est de réunir la partie au tout : et ceci ne peut se faire que si l’on s’aperçoit que la « partie », l’idée d’un ego séparé — produit de l’imagination — n’est qu’illusion, mensonge, le résultat de l’ignorance (cf. les premiers mots de Bouddha quand il reçut la Lumière : « Désir, je sais que tu es né de mon imagination; aussi je ne m’abandonnerai plus à elle et ainsi je ne connaîtrai plus le désir »).

Paradoxalement, cette poussée du désir tentant d’édifier une permanence et une sécurité pour l’ego n’est pas autre chose que l’ego. Autrement dit : la conscience se manifeste dans le comportement humain comme s’il y avait en chacun de nous une entité permanente, un soi inchangeable.

Pour suivre spontanément tous les mouvements de l’esprit, sans qu’on y soit poussé par aucune contrainte, l’intérêt doit être aussi pur que la flamme. Cette condition d’intérêt dit « désintéressé » est sine qua non pour une approche positive de la vie spirituelle. Cet intérêt est véritablement le commencement de l’amour — un amour du problème, pour lui-même. On ne peut pas le cultiver, là encore l’esprit s’élancerait à la recherche d’un but à atteindre; et l’amour que l’on a pour quelque chose est toujours au-dessus de toute causalité; il est sa propre justification.

La méditation est donc un processus de « perception pure » sans autre identification à ce qui est perçu, sans aucun désir d’y changer quoi que ce soit. On ne fait que constater l’agitation de l’esprit et refuser d’être entraîné dans le fossé de « l’individualité ». Ce refus n’est pas un acte de volonté, mais une manifestation spontanée, dans un état d’attention dépouillée et totale, où l’esprit résiste aux nombreux pièges qui pourraient le leurrer. Il faut savoir que l’attention dépouillée totale (dans laquelle il n’y a plus d’entité attentive) est très différente de l’introspection qui, elle, est une auto-analyse dans laquelle il y a l’analyste et l’analysé (l’analyste ne réalisant pas qu’il fait aussi partie de l’analysé).

Quand la « perception » n’est plus tiraillée entre celui qui perçoit et sa perception, l’imagination est momentanément éliminée, et la clarté jaillit parce que le soi, à cet instant unique, n’est plus le centre d’intérêt et que ses éléments, étant « reconnus », se défont.

Ces moments de clarté permettent de voir comment nos activités psychologiques sont liées au « temps », chacune dépendant d’un modèle de comportement usuel. La compréhension de la chaîne de cause à effet du désir a un effet libérateur immédiat : nous réalisons alors qu’aucun désir n’existe par lui-même, qu’aucun n’a de réalité absolue, mais que tout désir est une réaction à un conditionnement préalable. C’est la prise de conscience vide, de la vacuité totale de la pensée et du désir. Le processus de méditation amène une purification des contenus de la conscience.

Ce processus n’a pas lieu dans le temps; il survient spontanément dans l’instant. Krishnamurti a déjà dit qu’une seule seconde suffit pour voir le monde entier.

Simplifions ce qui précède : quand l’ignorance se confronte à la connaissance, elle s’y consume et il en naît quelque chose de tout à fait différent. On peut aussi dire que lorsque celui qui médite, le penseur, s’est parfaitement compris, il cesse d’être puisque le penseur et la pensée ne font plus qu’un. Cependant, pour éviter toute méprise ou confusion déjà existante concernant notre véritable nature, il faut vite ajouter qu’au fond, la coupure n’a jamais vraiment eu lieu; leur unité fondamentale réelle devient alors, et de plus, un fait empirique. Ni l’ignorance ni l’éclaircissement ne doivent s’opposer, nous ne créerions, autrement dit, qu’une autre paire d’opposés, et n’importe quelle paire mise en opposition consiste en relativités pouvant être transcendées. Le nirvana se produit lorsque toutes notions dualistes telles que « bon ou mauvais », « bonheur et souffrance », « un et plusieurs » et d’autres semblables ont été transcendées. Le nirvana émerge, dirions-nous, en employant un langage moins scholastique, lorsque naît « l’amour » et que disparaît toute pensée « égoïste ». Un tel état interrompt l’action de la pensée par rapport à ses résultats. C’est l’unique action au monde qui ne conduise pas à quelque autre misère ou confusion.