Hazrat Inayat : Notre part divine et notre part humaine


26 Nov 2012

(Revue La pensée Soufie. No 57. 1978)

Cette conférence fut prononcée à Londres, dans les premiers temps où le Maître s’adressait à un petit groupe d’élèves, d’amis et de sympathisants; elle n’a donc pas la portée plus universelle de conférences plus récentes et concerne plutôt ceux qui sont attirés par l’itinéraire et les découvertes de la voie mystique. Il n’empêche qu’elle peut s’adresser aussi à ceux qui s’intéressent à la vie spirituelle en général.

I

C’est non seulement à notre époque, mais même dans le passé que l’homme a pris d’abord conscience de sa propre existence limitée, formée de matière et l’a nommé « Moi ». Ce n’est pas sa faute. C’est que les religions ont été interprétées avec l’intention de dominer quelques individus, de les tenir en main, comme le font les nations, de telle manière que seul celui qui déjà comprend, qui sait déjà, puisse en saisir le sens. Les prêtres n’accordèrent aux gens qu’une petite part de connaissance, gardant tout le reste pour eux-mêmes. Ils dirent : « Vous êtes les êtres ordinaires, Dieu est beaucoup trop élevé pour que vous Le compreniez. Nous pouvons communiquer avec Lui, nous pouvons Le connaître, mais VOUS devez rester où vous êtes. »

Bouddha fit un grand effort là-contre durant sa vie. Quand on lui parlait de l’esprit, de Dieu, il disait :  » Je ne vois pas ». Si quelqu’un faisait parade de sainteté, ou de vision spirituelle, il disait :  » Je ne suis pas croyant ». Mais ce n’était pas suffisant, parce que par là, les gens furent conduits à une autre erreur. Cela les conduisit à dire Il n’y a ni Dieu, ni Esprit. ».

Il y avait une autre raison: ceux qui avaient la même pensée, la même croyance, ont toujours eu tendance à se mettre en groupe, à s’organiser en société pour avoir une position plus forte; et se trouvant ainsi avec ceux qui partageaient la même foi, recevoir l’encouragement de la pensée les uns des autres. Par là ils se séparaient eux-mêmes du reste de l’humanité.

Toutefois, la croyance du mystique n’a jamais été aveugle. Il ne croit pas, il expérimente. Il expérimente qu’il est lui-même la totalité de l’être. Il y a un vers d’un poète Hindoustani qui dit:

Derrière la face humaine, Dieu était caché,

je ne le savais pas.

J’étais vraiment  séparé de la Vérité,

je ne le savais pas.

C’est une très belle strophe et son sens est grand.

Les religions n’ont jamais permis que cette vérité fût connue, par désir de dominer une partie de l’humanité, de l’asservir.

Si vous vous adressez à un homme de science, il vous dira : « Je pense que Dieu n’est qu’une invention faite pour asservir les gens. Je pense qu’il n’y a que cette seule vie que nous voyons et expérimentons et rien d’autre ».

II

 En adorant, l’homme pense glorifier Dieu en réalité il diminue Dieu. Nous En prenons une part et l’appelons « Moi ». Nous occupons cette part et l’enlevons donc à Dieu. Notre grand poète Amir a écrit : « Ne dites pas que l’homme est Dieu, car il n’est pas Dieu, et ne dites pas que l’homme est séparé de Dieu car il n’en est pas séparé ».

Quel rapport y a-t-il entre Dieu et l’homme, et quelle relation y a-t-il entre l’homme et Dieu? Je me souviens que mon Murshid, lorsqu’il rencontrait quelque difficulté avait coutume de dire, avec un profond soupir :  » bändaji bechäraji  » – « en venant ici, Il est venu sans appui ».

Ce que nous appelons « Moi » est formé par les impressions tombées sur l’âme, par les impressions du monde extérieur, du monde d’illusion. Un tout petit enfant ne dira jamais « Moi », s’il a quelque chose dans la main et que vous lui enleviez cet objet, cela lui est égal. Il ne distingue pas la vieillesse de la jeunesse. Quiconque l’approche, ami on ennemi, est pareil pour  lui. L’intellect qui reconnaît les choses par ce qui les distingue et leurs différences a abusé l’âme. Nous pouvons le voir parce que ce que nous appelons « Moi » n’est pas la vraie nature de notre âme. Nous pouvons le voir parce que nous ne sommes jamais heureux. Quoique nous fassions, quoique nous aimions, quelque degré d’influence que nous ayons, nous ne pouvons jamais être heureux. Nous disons : « Ceci ou cela nous rend malheureux » mais ce ne sont pas les circonstances qui nous rendent malheureux. C’est l’âme qui est malheureuse d’être ainsi séparée.

Quelqu’un voit son vêtement usé, pauvre et dit : « Je suis pauvre ». S’il se voit dans des vêtements magnifiques, il pense : « Je suis magnifique ». Ce n’est pas lui qui est magnifique, c’est son habit. L’âme reconnaît comme son « Moi » tout ce qui se trouve devant elle. Voyons ce qu’est ce « Moi ». Le vêtement n’est pas « Moi » parce que le vêtement enlevé, le « Moi’ demeure. Quand nous n’expérimentons pas avec les sens, la conscience demeure encore.

Le Soufi, par l’inactivité des sens, la concentration, les postures et les positions, engendre l’inactivité; puis,  par la répétition du nom de Dieu, il immerge sa conscience dans la Conscience Totale, en Dieu. La philosophie grecque l’avait compris, les védantistes aussi l’ont compris.

Le Soufi garde l’adoration, le respect qu’il avait pour Dieu, il se prosterne encore devant Lui. Il garde le beau Nom de « Bien-Aimé » donné à Dieu. Il comprend par là que : « ceci aussi est Dieu »; il Le glorifie, il ne le diminue pas. Avec toute son humilité, toute sa dévotion, il réalise son unité avec l’Être le plus élevé.

III

 Le moi est composé de cinq éléments. Chacun d’eux est caché sous l’autre. La peau, la chair et les os recouvrent le sang et les substances aqueuses qui se trouvent dans le corps : la transpiration, les larmes. La substance du feu est cachée dans le sang. Les gens bien portants ont beaucoup de sang et ont toujours les mains et les pieds chauds. Lorsqu’une personne a froid, c’est qu’elle manque de sang. L’élément de l’air est caché dans le feu, ce que nous voyons quand la digestion est mauvaise.

 Les organes les plus importants pour l’élément de l’air sont les poumons, les narines et les oreilles dans une certaine mesure. L’éther est caché dans l’élément de l’air, dans le souffle.

 Nous en venons maintenant au sujet notre part divine et notre part humaine. Je dirai que l’homme est fait de deux choses : l’esprit et la substance. L’esprit est la partie la plus subtile et la substance, la plus grossière. La partie la plus subtile, l’esprit, s’est transformée en la plus grossière.

 A l’une des extrémités, c’est le moi limité, externe que nous voyons, à l’autre, l’être illimité.

 Le moi externe de l’homme est constitué des cinq éléments. Si je devais expliquer cela complètement, cela prendrait très longtemps. Je passerai là-dessus pour dire combien nous sommes grands, à quel point nous nous étendons. Par exemple, je suis debout devant vous et ma taille vous apparaît assez petite. Je parle et ma voix s’étend assez loin. Ainsi je puis dire que, comme son, je m’étends assez loin. Si nous sommes ici et qu’un être aimé, un ami, une bien-aimée, un père ou une mère soit en Russie ou en Afrique du sud, il sentira notre attachement, notre affection. Le sentiment est ici, il se manifeste là-bas. L’attachement est là-bas et il se manifeste ici. Cela nous prouve que, par le sentiment, nous sommes encore plus grands. Si quelqu’un, se sentant en sympathie, pense accomplir une certaine chose, la pensée va de l’avant pour préparer l’action.

Le souffle va encore plus loin. Il s’étend très loin dans le monde. Nous pouvons par lui envoyer notre pensée partout où nous le désirons, et nous pouvons connaître la pensée et la condition de chaque être.

Un poète Persan dit : « Je suis si élevé et pourtant si bas et je suis si petit que je ne peux même pas dire que je sois une goutte dans l’océan ».

Jusque là nous pouvons comprendre ce qui concerne les cinq éléments que chacun connaît. J’expliquerai maintenant de quelle manière le moi est grand, élevé et vaste. Nous pouvons voir à quel point le moi est limité dans la substance terre : si nous témoignons de la froideur à quelqu’un, cela s’étend à ce point qu’il s’en rend compte, sans plus.

La substance du feu s’étend plus loin. Si nous sommes ici et qu’un être que nous aimons, mère ou père, ou ami ou bien-aimé, même éloignés, ressentent notre affection, ils sentiront la chaleur de notre affection pour eux, ils la connaîtront.

L’air s’étend beaucoup plus loin encore. Vous étudiez le mysticisme, et il peut vous arriver de voir les phénomènes du souffle. Lorsque vous regardez le ciel, vous pouvez y voir une couleur ou une forme. C’est le souffle. Les couleurs varient avec l’élément se trouvant dans l’individu.

L’homme est comme un télescope. A une extrémité se trouve la part de l’homme, l’existence limitée : à l’autre la part de Dieu, l’Être Illimité. A l’une nous sommes si petits. A l’autre nous sommes tellement immenses que nous sommes l’Être tout entier. Comment peut-il y avoir de la place pour plusieurs dans ces conditions? Y a-t-il plusieurs êtres aussi complets? Je dirai qu’il n’y en a pas beaucoup. C’est de notre point de vue, de par notre ignorance, que nous en voyons plusieurs, nous reconnaissons que ceci est moi, vous, il, elle, que celui-ci est un ami, celui-là, un ennemi, que j’aime celui-ci et n’aime pas celui-là. A l’autre extrémité nous sommes réunis, nous sommes tous le même.

Cela nous prouve combien le souffle s’étend au loin. La terre ne lui donne pas assez de place pour s’étendre, pas même la profondeur de l’océan. Dans le ciel seul, il trouve assez d’espace. C’est par lui que nous pouvons communiquer avec les vivants et aussi avec les morts.

Nous avons l’habitude do nous voir si petits ; en réalité nous sommes si grands que, si nous pouvions nous voir nous-mêmes, nous serions effrayés et voudrions nous fuir.

Le moi éthéré est encore plus grand. En lui nous sommes unis à l’être total. C’est pour cela qu’est enseignée la pratique du « Shagal ». Par lui nous écoutons le Son intérieur. Mais ce n’est pas suffisant. Il est parfois nécessaire d’aller plus loin. Dans le « Shagal », vous n’oubliez pas le moi extérieur. Car alors, tout l’univers est ouvert devant vous. Étant ici, vous pouvez sans bouger aller à un autre endroit. Tous les miracles peuvent être accomplis. Il y a d’autres exercices par lesquels vous oubliez ce moi limité et devenez seulement conscients de ce moi infini. C’est seulement par là que le miracle peut s’accomplir.


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