Robert Amadou : Nouvelles approches de la Kabbale


07 Oct 2010

(Revue Aurores. No 44. Juin 1984)

L’essai de numérologie kabbalistique «Introduction à une théorie des nombres bibliques» (éditions Gallimard) par Raymond Abellio et Charles Hirsch est une complète refonte et approfondissement de «La Bible, document chiffré», paru en 1950 chez le même éditeur. Robert Amadou, fait le point et apporte quelque éclaircissement sur ce qu’il convient de distinguer sous le vocable de Kabbale.

Pauvre kabbale, opulente kabbale ! Kabbale malléable et kabbale inflexible ! Le mot, en ses diverses acceptions, l’idée sous ses aspects parfois hétéroclites, déconcertent; et déjà cette double pluralité. Voici, en effet, que, par une ironie dont l’Éternel est coutumier, surtout quand il s’agit de ses gens et de ses choses, le langage et la logique dont tant joue la kabbale —quelle qu’elle soit— se jouent d’elle. On en vient tantôt à tenir que la kabbale est n’importe quoi, tantôt à condamner telle école soi-disant ou réputée kabbalistique, parce que sa qualification serait usurpée. Hormis des emplois figurés, distinguons trois kabbales.

Sens premier, auquel il est loisible de s’astreindre: la kabbale est l’ésotérisme juif, la gnose du judaïsme, ou encore, pour parler moderne, la forme spéculative de son mysticisme (mais l’acte de contemplation est suprême et amoureux); indissociable, en cette qualité, des dogmes et des rites de la religion juive. Plus généralement, c’est la partie secrète de la tradition particulière —kabbalah, tradition— qui remonte à Moïse. D’aucuns, avec René Guénon, par exemple, affirment l’unité transcendante des religions, et l’unicité de l’ésotérisme qui fait leur fond commun; mais ils ont garde de s’élever contre le mélange des formes traditionnelles. La kabbale aurait donc des équivalents dans l’ensemble et dans le détail, quoique le judaïsme qui comprend la kabbale reste complet et autonome. Des comparaisons en deviennent licites, elles peuvent éclairer, résonner. Le syncrétisme abhorré menace comme une perversion. Mais entre cet extrême qu’est le néo-traditionalisme et l’autre où se situe l’orthodoxie juive des kabbalistes conscients de leur suprématie (du moins leur volonté banale d’orthodoxie), d’autres prétendus kabbalistes tâchent à concilier en interprétant la kabbale primitive pour l’apologie d’une autre religion, voire afin de monter un système inédit de philosophie occulte.

LA VERITE RÉVÉLÉE PAR JÉSUS-CHRIST

La deuxième signification monopolise, à son tour, l’entière extension et l’entière compréhension de la kabbale: elle instaure, sous couvert de la reconnaître, sauf à juger qu’elle reconnaît sous couvert de l’instaurer, une kabbale chrétienne. L’ésotérisme juif, c’est sa thèse, serait la vérité révélée par Jésus-Christ, parfaite exclusivement, dont l’intégralité réside aux dogmes que l’ésotérisme chrétien approfondit, rejoignant, à moins qu’il ne s’en aide, les mystères de la kabbale juive. Celle-ci révélerait ainsi au chrétien non seulement sa foi, cachée dans les symboles du judaïsme, mais aussi, et fût-ce en partie, la gnose qui la couronne. La Prisca theologia n’élimine nulle tradition et la religion chrétienne existerait depuis le commencement des siècles, mais ici, contre les néo-traditionalistes, le christianisme formel l’emporte.

Troisièmement, vers la fin du siècle dernier et au XXe siècle, des cherchants, à titre individuel et au sein de sociétés d’intention initiatique, ont élaboré cet amalgame annoncé tout à l’heure qui se donne pour synthèse et n’est peut-être qu’éclectisme: des kabbalistica dits juifs (serait-ce par pléonasme? ) et d’autres dits chrétiens (serait-ce d’abus?), des thèmes et des techniques tirés du fonds tant occidental, comme l’est le projet syncrétiste lui-même, qu’oriental, comme l’argument de ce projet, de l’occultisme, où se composent la théorie des correspondances et ses applications pratiques: mantique, magie, alchimie.

Il serait injuste de réduire cette kabbale-là à une trahison de la kabbale juive, c’est-à-dire authentique, qu’elle-même, en revanche, se targue d’approprier davantage que de suivre. Pour le meilleur ou pour le pire, au gré de chacun, c’est de la néo-kabbale.

Néo-kabbale aussi, de son propre aveu, que l’entreprise de Raymond Abellio, et le préfixe est souligné : non pas reconstruire la Tradition, encore moins y adhérer sans autre, mais «la constituer comme connaissance nouvelle intégrant aussi bien l’antique savoir que les traits spécifiques des connaissances actuelles». Soit de l’ésotérisme en quelque scientificité. Voilà pour l’innovation, dans son principe. Qu’en est-il de la kabbale, de la tradition dans l’innovation, en particulier sous sa forme juive où Abellio la voit au cœur ?

En situation, les nombres, et les nombres bibliques, comme instrument de décryptage. Abellio postule donc l’ésotérisme sous la religion, un certain type d’ésotérisme à définir; le caractère sacré dans notre civilisation de l’Écriture et de la langue hébraïque, dont l’alphabet, avec sa génétique, supporte le sens caché; enfin, l’arithmosophie qui décèle l’organisation. La kabbale fournit l’algorithme, puisqu’il consiste en une guématrie, méthode de calcul, dont le nom dérive du grec géométria et qui engage la valeur numérique des lettres de l’alphabet hébreu.

LA VOIE D’UN PERFECTIONNEMENT DE LA NUMÉROLOGIE

Quand Raymond Abellio rencontra, en 1943, Pierre de Combas, son maître, ce mathématicien d’instruction apprit que les nombres ne sont pas seulement des additions de quantités, mais des nœuds qualitatifs, des pôles de structure. Que l’ésotérisme est un structuralisme, sous un rapport, et dialectique, en un sens. Cette découverte le mit sur la voie d’un perfectionnement de la numérologie et des connaissances secrètes, alliées à la philosophie, en gnose. Pointe la vocation. Repérons mieux le lieu.

«Une sorte d’inspiration» porte Abellio, en 1946, à déchiffrer la Bible, par le moyen de la vieille guématrie modifiée. La base arithmétique est la structuration du cercle en vingt-deux polygones réguliers, autant que de lettres dans l’alphabet hébreu; et la clef, qu’à chaque lettre correspond le nombre des côtés d’un de ces polygones. D’où une suite de valeurs numériques différente, à la lettre, des valeurs traditionnelles. Chaque lettre possède sa valeur exotérique, sa valeur ésotérique, sa «valeur secrète» (ou trigon, résultat d’une addition dite théosophique). Décompositions et recombinaisons en tracent des cycles de nombres qui équivalent eux-mêmes à des équations métaphysiques.

Ces clefs numériques et ces modes opératoires, où dominent le zéro et le binaire, exposés par Raymond Abellio en 1950, ont été validés par ses nouvelles recherches dont le fruit s’offre dans cette Introduction à une théorie des nombres bibliques. Au plan numérologique d’antan elle adjoint les plans sémantique et philologique grâce à la collaboration de Charles Hirsch. Le noyau de cette réduction simultanée du nombre à la signification et au sens proprement dit réside dans la structure absolue: vocation du travail, du livre d’Abellio et de son œuvre. Qu’est-ce, en effet, que la structure absolue par l’auteur démontrée en 1965 ? C’est un invariant universel, sénaire-septénaire : six pôles et un centre, moteur immobile présent à tous les niveaux de la manifestation, car dans le dynamisme de ce montage toutes réalités s’ordonnent. C’est la clef universelle des êtres et du devenir, des situations et des mutations. La connaissance dévoile la présence de ce schéma structuré, structurant, et à plusieurs avatars: tarot, yi-king, zodiaque. Et les séfirot, d’un mot subsumant ce qui est compté, et forgé, au IIe – IIIe siècle, par le Séfer Yétzirah (ou Livre de la «formation», sans conteste admissible), dont l’épithète bélimah suggère le secret, tandis que dans la littérature rabbinique «séfirot» désignera des émanations de la Divinité. Le livre est consacré l’explicitation de la structure absolue sur le plan de la numérologie biblique.

Or, d’une part, c’est, d’évidence, la réalisation séfirotique de cette structure qu’Abellio devait privilégier: l’Arbre des Séfirot mène à l’intelligence de la Genèse.

D’autre part, l’interdépendance universelle ainsi réitérée (car la correspondance, selon les doctrines traditionnelles, a même portée) implique l’intersubjectivité absolue. Tradition et phénoménologie s’accordent, admire Abellio, de manière proprement illuminatrice.

De la gnose relèvent cette illumination, et, en mesure, les étapes précédentes, auxquelles, après avoir constitué les dix séfirot bélimah, les vingt-deux lettres et l’Arbre en structure sphérique par modes opératoires et recréation du sens, compte est rendu phénoménologiquement des relations ainsi obtenues.

Au lecteur le conseil d’Abellio : qu’il expérimente les calculs, éprouve les éclairs métaphysiques, qui sont gnostiques dès lors qu’à partir de l’intellect ils foudroient tout l’être, jusqu’à l’émergence du Moi transcendantal. En toute hypothèse subsidiaire, écoutons Abellio prôner une connaissance édifiante. La spéculation s’oppose-t-elle à l’opération, quand elle vise à purifier le miroir afin que l’image s’y assimile au modèle de lumière?

LA GNOSE S’OPPOSE-T-ELLE A LA FOI ?

Le propos numérologique abellien, qui ne se donne ni pour définitif ni pour exempt de failles, se déclare ainsi vérifiable par une évidence spéciale. En-deçà, le critère de cohérence, quant au texte décodé, est discutable en droit et en fait. Le critère que j’appellerai de densité, plus frappant (Oskar Goldberg en déduisait que la Bible est la carte d’identité de Dieu), n’est pas au-dessus de tout soupçon logique. Mais la conformité des résultats cryptographiques à la phénoménologie husserlienne, selon Abellio, témoigne en faveur de la méthode devant l’auteur et ceux qui, à son instar, ont fait l’expérience spirituelle de la gnose en cause.

Et en question assurément. Car on y revient toujours: la gnose s’oppose-t-elle à la foi, peut-elle même s’isoler de la foi, ou ne saurait-elle, pour le bénéfice du croyant et l’institution du gnostique, que l’accomplir? Corrélativement, la rencontre de la kabbale abellienne avec la kabbale juive est trop morcelée passim, ou trop globale (Béréchit, «Il créa six»), pour que la première en obtienne caution. Quel prix, au demeurant, attacher à cette caution? Mais, encore un coup, le nœud: la kabbale, ce cœur du judaïsme, certes, souffre-t-il d’être transplanté? Ou débité?

Les kabbalistes à l’ancienne mode furent peu à s’intéresser pour la version de 1950, et je le déplore, quoique je saisisse leurs réserves dont je partage beaucoup. Sans doute, tout kabbaliste autre qu’abellien peut s’enrichir d’une critique honnête de l’Introduction à une théorie des nombres bibliques, et ce ne sera pas, ce n’est pas pour moi, a contrario seulement.

En revanche, on regrettera que Raymond Abellio et Charles Hirsch méconnaissent les richesses de la guématrie traditionnelle (notamment en milieu Ashkénaze dans le Zohar et, à partir du XIIIe siècle, auprès de kabbalistes sefardim, à commencer par Aboulafia qu’Abellio pourtant vénère). Le chapitre relatif aux valeurs des lettres finales, dont les auteurs souhaitent pousser l’étude, mais aussi ceux qui traitent des valeurs carrées, de l’addition de la valeur des mots au nombre des lettres constitutives, du chiffre des lettres qui épèlent le nom de la lettre, etc. ne manqueraient pas de favoriser leur progrès et peut-être de rapprocher deux techniques homologues en les faisant s’enrichir mutuellement.

LES SEFIROTS SONT AUSSI DES TROPES

Une rectification de la gnose abellienne ne serait peut-être pas non plus malvenue, et d’approfondir la kabbale juive y concourrait. La recherche du concept ne saurait s’effectuer au détriment de l’image (faut-il préférer «le principe le plus clair» à «la tête la plus désirable »? l’y substituer ?) et, si les lettres sont pourvues de valeurs numériques, les séfirot sont aussi des langages, ou mieux des tropes, comme l’a très bien vu et exploité dans ses essais littéraires Harold Bloom. Lui déteste la guématrie, mais du point de vue où la kabbale lui apparaît comme une rhétorique, il retrouve que n’existent vraiment ni les choses ni les actes, mais des événements relationnels, et il s’autorise du recours, qu’Abellio et Hirsch négligent, aux béhinot, ou phases, pour nommer Cordovero le premier structuraliste.

La traduction du Sefer Yetzirah par Charles Hirsch, même si elle s’appuie sur la pseudo-reconstruction du texte original par Weinstock (au lieu d’utiliser l’édition désormais obligatoire de Gruenwald) réclame une étude extrêmement attentive. Simple exemple, au premier paragraphe: «dix nombres structurés et vingt-deux lettres fondamentales» ; en regard, chez Bernard Dubourg: «dix inscriptions sans référent, vingt-deux lettres», et j’ai lu: «il y a vingt-deux voix de rien; il y a vingt-deux lettres fondatrices». Simple exemple de variantes, mais le point majeur du régime.

Tout le livre manifeste une masse de labeur, une clarté de pensée et de style, une pédagogie, une finesse, pour accompagner la géométrie, qui forceraient l’admiration, si la confiante modestie des auteurs, la pureté de leur désir et la sûreté de mainte intuition n’avaient touché d’emblée leurs lecteurs, sans surprendre leurs amis. Abellio et Hirsch nous invitent à l’aventure spirituelle et au débat. Débattons avec eux dans la fraternité de nos aventures spirituelles.

Sur Robert Amadou (1904-2006) voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Amadou