Nouvelles voies d’accès à la connaissance : Une interview de Raymond Abellio


02 Mar 2010

(Revue Aurores. No 14. Juin 1981)

Depuis plus d’un demi-siècle, les fondations de la science classique sont ébranlées. L’ancienne logique aristotélicienne de l’identité et les conceptions causalistes cèdent la place à de nouveaux concepts comme l’intelligence imaginative de Paul Valéry; et la dialectique linéaire de Hegel tendrait à s’effacer, dans de nombreux domaines devant les «correspondances» de Swedenborg et Paracelse. La logique des systèmes clos s’effondre: il n’y a plus, nulle part de systèmes clos. Aujourd’hui, on voit apparaître des logiques et des intelligences nouvelles dans lesquelles l’ésotériste reconnaît sous ses différents visages, celles que la tradition a toujours mises à la base de son enseignement. Au commencement, l’homme voyait les sons, dit la Genèse. Le retour à l’origine se fera, toutefois, «par un autre chemin». Raymond Abellio en indique un ici.

A. : Que diriez-vous, Raymond Abellio, si vous aviez à parler de l’avenir de l’intelligence et des mutations éventuelles qui marquent son avenir ?

Raymond Abellio : Je vous répondrais qu’il faudrait commencer par définir ce que nous appelons l’intelligence, et cette définition, quelle qu’elle soit, resterait subjective et cacherait bien des présupposés non élucidés. Voyez les débats sur ce qu’on appelle l’intelligence des robots électroniques, dont la «puissance», si on la mesure au «progrès» de celle des ordinateurs, double, nous dit-on, tous les deux ans. Parler de cette «puissance», comme s’y sont limités, à une récente émission télévisée, les techniciens français, ne conduit à rien. Il a fallu que ce soit un savant américain de M.I.T. participant à ce débat qui les rappelle à l’ordre. Première question : «Savez-vous définir l’intelligence? » Deuxième question : «Etes-vous capables de dire s’il existe une frontière entre l’intelligence et l’affectivité ? »

A. : Et qu’est-ce que les techniciens ont répondu ?

R.A.: Rien. Ils n’ont même pas entendu la question. En France, jusqu’à la fin des années 30, les mathématiciens ne cessaient de s’interroger sur les fondements métaphysiques de leur science. Ensuite, ils ont brusquement affirmé que le problème métaphysique ne les concernait pas. Aujourd’hui, ils paraissent avoir oublié l’existence même de ce problème. Quand on pense à l’avenir de l’intelligence, tout ce qu’on peut présumer c’est que le problème métaphysique ne va pas manquer de se rappeler à ces savants, et sans doute même de la façon la plus abrupte qui soit.

A. : Vous entendez par là un rapprochement entre la science et la connaissance ?

R.A. : Le mot de «rapprochement» est impropre. Telles que je les conçois, la science et la connaissance sont dans la situation paradoxale de deux affluents formant un même fleuve sans y mélanger leurs eaux. Le volume global des eaux ne cesse d’augmenter sans qu’on puisse jamais parler de mélange. Il existe un «progrès» indéfini des sciences, c’est un fait. Il est lié à l’avancement continu des mathématiques, lui-même en rapport avec la montée du pouvoir d’abstraction qui semble bien caractériser le fonctionnement du cerveau humain. Mais, une fois cette constatation faite, il ne faut pas en oublier une seconde, moins apparente. C’est que, conjointement, ce qu’on appelle la «désoccultation» de la Tradition (on devrait dire plutôt sa compréhension, sa re-création vécue) ne peut qu’avancer du même pas, ou, plus exactement, que nous arrivons à un moment de l’histoire où ces deux mouvements vont s’appuyer l’un sur l’autre comme les deux affluents dont je viens de parler. Ce qui me fait penser cela, c’est la situation même des travaux actuellement en cours sur la Kabbale hébraïque et le Yi-King des anciens Chinois. Ne me faites pas dire, bien entendu, que «désocculter» la Kabbale ou le Yi-King soit un travail purement technique. Cette désoccultation implique au contraire une attitude, une aspiration spirituelle, à la fois mystique et gnostique, dont la technique n’est que le soubassement obscur. Il n’en demeure pas moins que les extraordinaires combinaisons de la Kabbale numérale ne pourront, à mon avis, être comprises que si une nouvelle mathématique vient au jour, qui d’ailleurs rendra compte, en même temps, de phénomènes physiques aujourd’hui inexpliqués ou même inaperçus, comme les «émissions de formes», par exemple, que certains physiciens constatent sans être encore capables d’en donner la loi.

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Prenez l’arbre des Séphiroth de la Kabbale. Au-dessus de cette construction, vous trouvez l’Aïn-Soph, l’Indéterminé, qui la commande toute. J’ai proposé, il y a trente ans, une clé numérologique qui donne à l’Aïn-Soph la valeur 166. Tout ce que je peux dire, c’est que cette clé, quand on suit mot à mot le texte du Sépher Yetzirah, ouvre une porte et propose des milliers de relations foisonnantes. Aucune science physique actuelle ne vous autorise à prendre les trois chiffres de ce nombre 166 et à faire l’addition des trois combinaisons obtenues avec eux : 166+616+661= 1.443. Pourtant vous obtenez ainsi la combinaison 1 – 443, c’est-à-dire la conjonction de l’Unité (la transcendance du Haut) et de 443, valeur de le dernière Séphirah, celle de l’Extrême Bas, Malcouth, qui symbolise, c’est un fait, l’Epouse ou la Fiancée du Cantique, la Vierge Noire, la féminité à l’œuvre dans les ténèbres «intérieures». Supposez que par un deuxième mode opératoire aussi étrange que le précédent, je veuille que ce nombre 443 s’approprie cette unité dont il est séparé et que je procède à l’addition 443+1= 444. Ce dernier nombre est, en Kabbale, la valeur du mot Lilith. Nous n’avons plus affaire à la Vierge Noire, mais à la Femme damnée, après sa chute. Elle a cru pouvoir s’approprier illégitimement la transcendance, elle l’a nié.

Elle appartient, elle, aux ténèbres «extérieures». Eh bien, je le répète, grâce à quatre ou cinq modes opératoires du même ordre, pas davantage, on peut obtenir, collant aux textes, des milliers de relations aussi évocatrices. On est, bien entendu, en pleine mystique, ou plutôt en pleine gnose. Vous pensez bien que ces modes opératoires étranges ne prendront leur sens plein que si une nouvelle mathématique ou une nouvelle physique, par exemple une nouvelle science des orientations de l’espace, les éclaire, ou encore de nouvelles applications de la moderne théorie des groupes, que la lecture du Sépher Yetzirah évoque invinciblement. Nous sommes aujourd’hui en présence, certains chercheurs de mes amis et moi, d’un extraordinaire ensemble de relations de cet ordre, extrêmement cohérent, nous le pressentons, mais dans lequel nous nous perdons. Je vais vous indiquer, en matière de sciences, une situation qui n’est pas sans rappeler celle-là. Je connais un mathématicien qui obtient, en partant des axiomes bien connus de la logique de Tarsky, environ quatre milliards de combinaisons possibles. Il met ce problème sur ordinateur et, après une semaine de travail, obtient le résultat suivant : ces quatre milliards de combinaisons se réduisent à 64 nombres.

A. : Exactement celui des hexagrammes du Yi-King ou des codons du code génétique.

R.A. : Ou encore celui des combinaisons issues des rotations de la «structure absolue». Eh bien, il en est un peu des cinq ou six modes opératoires de la Kabbale comme des axiomes de la logique de Tarsky. Mais ne parlons pas seulement de la Kabbale numérale. Tout nous annonce également que la Kabbale graphique, c’est-à-dire la connaissance intime de la forme des lettres hébraïques a tout à gagner à la science des «émissions de formes». Il y a là toute une «radiesthésie» dont les conséquences sont, en ce moment, inévaluables.

A. : Pour nous résumer, vous croyez donc à la possibilité d’une prochaine mutation conjointe de la science et de la connaissance ?

R.A. : Plutôt que le mot «mutation» qui ne convient pas à la connaissance, qui est une et intemporelle, je dirais une nouvelle formulation de certains aspects de la connaissance, mais une formulation aidant à son approfondissement. La connaissance se tient au-delà des mots, mais on peut alors parler de son intensification, ou, en tout cas, si ce terme lui-même paraît présomptueux puisqu’il n’existe pas d’étalon de mesure de l’intensité de la connaissance, disons l’ouverture de nouvelles voies d’accès à la connaissance elle-même.