François-Xavier Chaboche : La numérologie ou « science de la vie des nombres »


17 Nov 2017

François-Xavier Chaboche est l’auteur du livre « Vie et Mystère des nombres » (disponible aux Éditions de Compostelle).

(Extrait de L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme, Tome 3, éditions Martinsart, 1976)

En souvenir de Miguel Rivas

« Les sciences mathématiques

sont comme parentes de la magie,

si indispensables à celle-ci que

celui qui, sans les posséder

croit pouvoir exercer les arts magiques,

se trouve sur une voie absolument fausse,

s’efforce en vain

et n ‘arrive jamais à un résultat. »

Abbé Jean Tritheime (XVIe siècle).

« La science des nombres est le support intellectuel de la future magie. »

Raymond Abellio (1949).

Il n’est besoin que de regarder autour de soi pour constater que les nombres sont partout présents, dans tous les secteurs d’activité et de pensée humaines. Sans le concept fondamental du nombre aucune vie économique, ni même sociale, ni même esthétique ne serait possible : les beaux-arts (architecture, musique, etc.), la science, la technologie, l’économie dépendent des nombres — qui se révèlent à la fois comme de simples outils et comme des maîtres tout-puissants et omniprésents. Les nombres ont une histoire, qui aide à comprendre ce qu’ils sont, en réalité. A la fois une histoire logique et analogique qui leur est propre, et une histoire des doctrines et des théories les concernant. Depuis la plus haute antiquité on s’est intéressé aux nombres. Mais à l’origine, c’est leur aspect qualitatif (et non pas quantitatif) qui était particulièrement pris en considération. Les nombres étaient des archétypes, des essences, à partir desquels l’ensemble de l’univers s’est ordonné. Cette conception s’est quelque peu modifiée, depuis qu’une mentalité trop exclusivement matérialiste s’est servie des nombres à des fins de domination matérielle et dans un but égoïste d’accumulation des biens.

Il y a, dans le nombre, un pouvoir. Et ce pouvoir a été détourné par l’homme, comme beaucoup d’autres choses dans la nature, d’ailleurs. Car le nombre est naturel. Il a une vie propre, mais rayonnante : il donne vie, forme et existence à beaucoup d’autres êtres. En fait, tout être est le reflet matériel d’un nombre ou d’un ensemble de nombres. La science contemporaine a retrouvé ces vérités élémentaires. Dans l’univers, tout est vibration et rythmes. Or, le rythme n’est-il pas le nombre en mouvement? Ainsi, si la science donne à son étude de l’univers une orientation de plus en plus mathématique, elle ne fait que rejoindre les conceptions antiques concernant l’origine et l’harmonie du monde.

On objecte parfois que les théories modernes ne peuvent pas se comparer aux doctrines antiques, parce que ces dernières utilisent presque uniquement des nombres simples et entiers, tandis que pour rendre compte de tous les phénomènes d’un univers en mouvement, la science doit faire appel aux nombres irrationnels, incommensurables et transcendants, quand elle n’utilise pas des nombres imaginaires… Les deux points de vue ne s’excluent pas. En effet, les Anciens ne considéraient pas les nombres isolément, comme des entités distinctes, mais au contraire, ils les visualisaient comme une seule trame vivante, où toute coupure, toute séparation ne pouvait être qu’artificielle. Pour les Anciens, tous les nombres sont incommensurables et transcendants (non pas dans le sens mathématique mais dans le sens métaphysique) et c’est pourquoi ils leur donnaient un caractère divin.

Quoi qu’il en soit, cette idée que le monde s’ordonne en fonction de certains principes et de certaines lois — dont les symboles numériques sont une approche au niveau du langage — est commune aux chercheurs de toutes les époques, de toutes les traditions, de toutes les civilisations. En ce qui concerne l’ensemble des doctrines traditionnelles, elles sont évidemment imprégnées de ces notions de nombre et du symbolisme qui s’y rattache. Si les nombres sont, par nécessité pratique, commerciale et technologique, le seul langage commun de toutes les nations de la Terre (comme l’avait prophétisé Micromégas, le héros extraterrestre de Voltaire), ils sont, a fortiori, la trame et le langage commun de toutes les doctrines initiatiques : ils constituent « l’ossature de la gnose » (de la « connaissance »).

Rappelons que dans cette science globale de l’univers que constitue la gnose traditionnelle, rien n’est séparé, tout est intégré. On y traite, sur un pied d’égalité et avec le même langage, de physique fondamentale et de psychologie, d’astronomie et de physiologie. Il faut bien admettre que toutes les branches de la science ne sont que des voies spécialisées, des pistes de recherche diversifiées d’une réalité unique : celle de l’univers. Mais la gnose va plus loin que la science, en ce sens qu’elle ne se contente pas de décrire et expliquer les multiples aspects du monde, mais elle remonte à la source même de toutes choses existantes. Elle parle de l’inconnaissable et de l’incréé. Puis elle parle de la projection de l’être unique dans l’infini virtuel de la multiplicité…

Les sources les plus anciennes auxquelles nous pouvons nous référer historiquement sur les doctrines traditionnelles des nombres (mis à part les textes sacrés de l’Orient) sont, d’une part la révélation de la Kabbale — dont les Écritures saintes de la Bible sont pétries — et, d’autre part, la vision pythagoricienne de la structure numérique de l’univers. Mais aussi bien l’enseignement de la Kabbale que celui de Pythagore se réfèrent à des traditions beaucoup plus anciennes qui, si l’on ose dire, ont leurs racines hors du temps.

La révélation des Élohim

La Kabbale est une connaissance qui aurait été léguée à Adam par les Élohim créateurs. Adam, à l’origine, était à la fois l’intégralité de l’univers créé et le maître de cet univers. La Kabbale lui apportait la connaissance « de lui-même, de l’univers et des manifestations de la divinité », pour reprendre la maxime de Socrate.

Selon la Kabbale, le monde est créé par émanations successives (ou hypostases) de la divinité incréée. Ces émanations constituent les sephiroth ou nombres fondamentaux (qui sont en même temps des sons) considérés comme puissances conscientes, autonomes et créatrices à leur tour. Si Adam Kadmon est le Maître des Nombres, il est aussi l’inventeur de l’alphabet (à l’instar du Cadmos phénicien, l’époux divin d’Harmonie) et du langage — qui n’est autre qu’une combinaison de signifiants, donc de nombres, et qui peut être matérialisé sous l’apparence formelle du graphisme.

L’alphabet hébraïque constitue un langage strictement numéral et géométrique. Aussi, la traduction des textes hébraïques est nécessairement une trahison, si l’on méconnaît cette réalité. Les Pères de l’Église en étaient conscients : « L’inintelligence des nombres empêche d’entendre beaucoup de passages figurés et mystiques des Écritures », disait saint Augustin. Au XVIIe siècle, le grand mystique et mathématicien Pascal, dira : « Le vieux Testament est un Chiffre » — c’est-à-dire un document à clés numérales…

Un évêque orthodoxe contemporain, Mgr Jean de Saint-Denis, écrivait : « La science des nombres est inconnue de la majorité des hommes de nos jours; sans elle cependant une grande partie de l’enseignement biblique, liturgique et patristique échappe à notre perception. Il est tout pétri de langage numérique. [1] »

Les mathématiciens de Samos

« Pythagore appelait ses disciples des mathématiciens, parce que son enseignement supérieur commençait par la doctrine des nombres. Mais cette mathématique sacrée, ou science des principes, était à la fois plus transcendante et plus vivante que la mathématique profane, seule connue de nos savants et de nos philosophes. Le nombre n’y était pas considéré comme une quantité abstraite, mais comme la vertu intrinsèque et active de l’Un suprême, de Dieu, source de l’harmonie universelle. La science des nombres était celle des forces vivantes, des facultés divines en action dans le monde et dans l’homme, dans le macrocosme et le microcosme… En les pénétrant, en les distinguant et en expliquant leur jeu, Pythagore ne faisait donc rien moins qu’une théogonie ou une théologie rationnelle. » (Édouard Schuré) [2].

L’habitude de tout concevoir et expliquer en fonction des nombres devait constituer un entraînement intensif — ne serait-ce que sur le plan du simple calcul mental : ainsi Pythagore expliquait un jour à Polycarpe, que parmi ses élèves : « la moitié étudie l’admirable science des mathématiques. L’éternelle nature est l’objet des travaux d’un quart. La septième partie s’exerce à la méditation et au silence. Il y a en plus trois femmes dont la plus distinguée est Théano. Voilà le nombre de mes élèves qui est aussi celui de mes Muses. » Quel est ce nombre? Le calcul donne : 28, qui est le total de ses diviseurs : 1 +2+4+7+14…

Parmi les notions que l’on doit à Pythagore [3], la plus évocatrice et la plus grandiose est celle de la musique des sphères. Pour Pythagore, tous les astres émettent — par leurs mouvements — des sons. Et l’ensemble des mouvements de l’univers constitue une symphonie cosmique. Le plus étonnant est que cette conception ne constitue pas seulement une vision poétique. Au XVIe siècle de notre ère, un savant consacra pratiquement la moitié de son existence à justifier rigoureusement et mathématiquement la vision de Pythagore. Après avoir formulé, au passage, de nombreuses lois astronomiques qu’il n’avait pas spécialement recherchées, Kepler (1571-1630) finit par découvrir que les vitesses angulaires des planètes sont au périhélie et à l’aphélie (distances la plus rapprochée et la plus éloignée de l’orbite par rapport au Soleil) très exactement dans un rapport de nombres simples et entiers. En partant de Saturne, les six planètes connues à l’époque donnaient, selon les intervalles musicaux suggérés par ces nombres, la gamme majeure en considérant la périhélie, et la gamme mineure en considérant l’aphélie. Kepler ne voit d’autre finalité à cette harmonie que « l’ornement du monde » [4].

Un florilège de concordances

De multiples correspondances entre les lois mathématiques, les lois cosmiques et les lois du comportement biologique et psychologique de l’humanité (et de tous les règnes de la nature) ont été, depuis des siècles, constatées et étudiées. C’est l’un des fondements de l’astrologie et de l’hermétisme. Cette conception s’est vue plus souvent confirmée qu’infirmée, par des savants et des penseurs de tous horizons, de tendances et d’orientations bien différentes. En voici un florilège :

Dieu a « tout réglé avec nombre, poids et mesure », d’après la Bible (Sagesse, 11, 20).

  • Tout ce que la nature a arrangé systématiquement dans l’univers paraît, dans ses parties comme dans l’ensemble, avoir été déterminé et mis en accord par le nombre, par la prévoyance, de Celui qui créa toutes choses. » (Nicomaque de Gérase, Introduction à l’arithmétique).

«Tandis que Dieu calcule et exerce sa pensée, le monde se fait… » « L’athée peut être géomètre mais ne sait pas ce qu’est la géométrie.» (Leibniz).

  • Les idées de nombre sont les plus claires, les plus évidentes, les plus exactes, les plus distinctes et… elles sont les mesures communes de toutes autres choses que nous pouvons connaître. » (Malebranche, Recherche de la Vérité).

« Qui sait calculer avec les nombres de la nature, celui-là trouve le rapport éternel des choses, la progression de l’unité, les lois de la nature, les rapports du corporel et du spirituel, des forces, des effets et des suites; il définit l’espace et la durée des choses et calcule le passé et l’avenir. » (Eckarthausen, Des nombres ou Magie numérale).

« Tout ici-bas n’existe que par le mouvement et le nombre; le mouvement est en quelque sorte le nombre agissant.» (Balzac, Louis Lambert).

  • S’il est vrai que les caractères mathématiques sont des vérités absolues, éternelles, elles sont en Dieu, elles sont la loi de toute chose.

« Nous commençons à le comprendre pour la nature inanimée : mais que sont-elles dans l’ordre vivant? Que sont-elles dans l’âme? Que sont-elles en Dieu? Et quelle est la philosophie de ces formes? Questions étranges pour les mathématiciens purs, aussi bien que pour les philosophes purs, mais questions que l’on posera, et que peut-être on résoudra un jour, quand les mathématiques se répandront dans l’ensemble de la science comparée. » (Abbé A. Gratry, de l’Académie française, Les Sources, 1875).

« Le nombre s’applique à tout phénomène ou est susceptible de l’être. » (Charles-Bernard Renouvier).

« L’univers n’est si resplendissant de divine poésie, que parce qu’une divine mathématique, une divine combinaison des nombres règle ses mouvements. » (Pie XI).

« Presque toutes nos actions simples ou savamment combinées sont des applications de notions géométriques, l’univers où nous vivons est un tissu de relations géométriques et la nécessité géométrique est celle même à laquelle nous sommes soumis, en fait, comme créatures enfermées dans l’espace et le temps. » (Simone Weil, L’Enracinement, 1926).

« Si on examine un nombre à plusieurs chiffres, composé d’une manière en apparence arbitraire…, on constate invariablement qu’il est rigoureusement déterminé, qu’il s’explique par des raisons qu’en réalité on n’aurait jamais considérées comme possibles. » (Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne).

« Dans les situations animant un archétype…, les chiffres peuvent correspondre à une attente émotionnelle, sous l’influence d’un facteur d’arrangement. » (C.G. Jung).

« On s’apercevra un jour qu’il faut vivifier les sciences, c’est-à-dire les retrouver dans tous les domaines de la vie. C’est alors que les formules mathématiques, les formes et les propriétés géométriques nous parleront un autre langage; on trouvera que les mêmes lois que celles étudiées dans ces sciences régissent nos pensées, nos sentiments, nos actes. » (O.M. Aïvanhov, Les sept lacs de Rila, 1946).

Le nombre : outil ou archétype?

La science moderne reprend, peu à peu, le chemin du retour vers la tradition, mais avec quelles résistances, et avec quelles difficultés! Parmi les nombres fondamentaux, dont la nature fait un large usage, figure le nombre d’or :  »k = (1 ± ? 5) / 2 » qui est lié à la plupart des phénomènes de croissance et de développement de la vie. On sait que ce nombre est également un canon de l’esthétique, et que les Anciens lui accordaient une grande importance, tant sur le plan métaphysique que sur le plan matériel. Pour eux, il n’y avait d’ailleurs pas de différence : la matière était le reflet de l’esprit. Une notion telle que le nombre d’or (qui est un nombre incommensurable) est bien un archétype, au sens traditionnel du mot, et en même temps un outil, dont se sert le géomètre, l’artiste, l’astronome aussi bien que le biologiste…

Mais l’esprit moderne a oublié que tout nombre, comme tout archétype, est à la fois indépendant du monde matériel, et vivant, en mouvement à travers toute la création qui est façonnée selon les idées, forces et formes dont se sert le démiurge.

La science moderne a une conception du nombre beaucoup trop figée (elle le prend beaucoup trop au sérieux, dans le sens inverse du «grand éclat de rire cosmique» que constitue la création) et tente de plaquer cette conception à des phénomènes essentiellement mouvants : l’impasse est inévitable. Il n’y a pas de postulat possible dans le monde de la vie (c’est-à-dire dans le monde tout court).

Prenons l’exemple de l’espace conçu par Euclide. Dans cet espace « on ne peut, par un point pris hors d’une droite, mener qu’une parallèle à cette droite, et une seule… » (5e postulat d’Euclide). C’est l’espace des apparences. Il semble logique. Et pourtant il est parfaitement illusoire. Heureusement pour le progrès de la science humaine, quelques mathématiciens contestataires (Gauss, Lobatchevski, Bolyai et enfin Riemann) se sont attaqués au totalitarisme euclidien. Un mathématicien anglais, William Kingden Clifford, notait en 1870 : « Riemann a montré que de même qu’il y a plusieurs sortes de lignes et de surfaces, il y a diverses espèces d’espaces à trois dimensions et c’est seulement par l’expérience que nous pourrons trouver à quelle sorte appartient l’espace dans lequel nous vivons. » (Sur la théorie d’espace et de matière).

Or, à la suite des découvertes d’Einstein, l’expérience a bien montré que l’espace riemannien est l’image de l’espace sidéral. Les planètes, par exemple, se déplacent selon une ligne géodésique de la géométrie riemannienne : les lois de Newton ont été remplacées par la loi de la ligne géodésique. Et peut-être, un jour, ces nouvelles définitions seront-elles dépassées à leur tour…

Singularités mathématiques hantant l’espace

Les nombres entiers sont présents dans la structure chimique des atomes. Dimitri Ivanovitch Mendeleïev a montré le développement périodique des éléments, suivant leur structure numérale. C’est aussi la présence de nombres simples dans les phénomènes naturels qui a mis Louis de Broglie sur la piste d’une de ses découvertes fondamentales : «… L’on constate, explique-t-il, que les nombres entiers interviennent fréquemment dans les calculs d’orbite. Cela m’avait beaucoup frappé. Je m’étais dit : on rencontre des nombres entiers dans la théorie des ondes chaque fois qu’on se trouve en présence d’interférences. Cette présence des nombres entiers ne traduit-elle pas également un phénomène ondulatoire? J’en suis venu à envisager la double nature ondulatoire et corpusculaire de l’électron [5]. »

Le nombre, certes, est présent dans la description de l’univers physique; mais l’on constate, à l’expérience, qu’il subsiste toujours un décalage entre la théorie et la réalité. Simplement parce que l’outil mathématique utilisé est trop monolithique, et le réflexe euclidien est trop ancré dans le cerveau des chercheurs.

Le physicien Walter Heitler rappelait : « Les mathématiques ne sont pas des sciences de la nature. Les théorèmes et postulats mathématiques n’ont rien de matériel et ils ne doivent pas être assimilés à des phénomènes physiques [6]. » Mais là où rien ne va plus, c’est quand on s’aperçoit que l’observateur d’un phénomène physique modifie ce phénomène. « L’observateur et l’objet observé ne doivent plus être considérés séparément, affirme W. Heitler, car chaque observation influe sur l’objet observé de façon imprévisible. » Apparaît donc un facteur de subjectivité, dans l’expérimentation scientifique, qui sonne le glas d’un matérialisme crispé qui s’impose à lui-même ses propres limites.

Les cellules vivantes de l’infini

A fortiori, malgré toutes les tentatives de mathématisation des sciences humaines, celles-ci doivent tenir compte d’un facteur conscience et libre arbitre qui ne se laisse cerner par aucune formule et qui modifie toutes les règles d’un jeu faussé au départ par une conception erronée de l’être humain. Le futurologue Robert Jungk affirme : « L’homme est un facteur déterminant et imprévisible dont l’action déjoue le plus souvent les prévisions quantitatives [7]. »

Dans tous ces exemples, ce n’est pas le nombre qui est en cause, mais une certaine façon d’utiliser le nombre, comme s’il s’agissait d’une pièce mécanique, alors qu’en réalité il est une cellule vivante de l’infini… « Avec le principe de causalité (déterminisme) comme avec le principe de quantité on aboutit à une image universelle scientifique, étrangère à la vie et plus encore à l’homme. » (W. Heitler).

Dans l’absolu, il n’y a pas de séparation entre la quantité et la qualité qui sont les deux faces d’une même médaille : l’une influe sur l’autre. La pensée matérielle considère simplement la qualité comme un produit de la quantité, tandis que la pensée spirituelle considère la quantité comme une désappréciation et une dégradation de la qualité. Question de point de vue…

« La science numérale n’est pas seulement une symbolique mais une génétique » [8] (Raymond Abellio). Le symbolisme attribué aux nombres est pratiquement constant à travers toutes les traditions, des Veda-I King, Tao te King, aux enseignements celtiques, chaldéens, égyptiens, hébraïques (Kabbale), des pythagoriciens et platoniciens, par les écoles de Mystère, des Pères de l’Église (Philon, Justin, Irénée, Ambroise, Augustin, Jérôme, Hilaire, Cyrille, Jean Chrysostome, etc.) aux alchimistes et hermétistes médiévaux, jusqu’aux occultistes des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Il est le fruit d’un développement logique et analogique de l’étude des nombres, en partant de l’unité, elle-même trouvant sa source dans la nullité (zéro).

« Une des clés de l’initiation antique, explique Marguerite Gillot [9], c’est-à-dire de la doctrine ésotérique, est la loi des nombres. Ce sont les nombres qui gouvernent et maintiennent l’équilibre universel. Ils découlent directement du principe suprême et ont pour but, sur notre toute petite planète, de maintenir un courant rythmique divin. Pour bien comprendre la suite, le déroulement de cet enseignement symbolique, il faut partir du point 0 de la création. Ce qui est surprenant, c’est que cette révélation initiatique rejoint les grandes et récentes données de la science atomique actuelle. » (1951).

« Je pose zéro et retiens tout » (proverbe français)

Le zéro, c’est-à-dire le vide absolu, est la condition essentielle de toute existence. Arnaud Desjardins [10] donne cette image : « Je ne peux pas ajouter du vide dans une pièce déjà remplie d’objets. Je peux seulement enlever ce qui l’encombre… Seul le vide est réel, unique et permanent. La réalité suprême est le silence et le vide. »

Lorsque les physiciens se penchent sur les particules élémentaires de la matière, et qu’ils cherchent à en cerner les ultimes secrets, ils découvrent, en fin de compte : le vide… qu’ils se dépêchent de combler par des formules mathématiques. Il n’y a plus de matière, il n’y a, selon le mot de Walter Heitler, que « des singularités mathématiques hantant l’espace »…

C’est la plus fantastique découverte de tous les temps (et de tout temps…) : nous ne sommes constitués que de vide, plus un petit quelque chose qui est l’idée de ce que nous sommes (la formule mathématique…). Le vide, sur le plan (et du point de vue) physique, ne veut pas dire le néant. Il y a l’esprit, infini, informel, incréé, indéterminé… (La manifestation de cet esprit sera formatrice, créatrice, déterminante…) Les Kabbalistes appelaient ce vide : « Ain Soph », le divin inconnaissable… Plotin l’appelait « néant super-essentiel »… Les Hindous, à qui la notion de vide était familière, ont inventé le zéro, qui est le chiffre représentatif d’un ensemble nul… Le mot chiffre vient d’ailleurs de l’arabe sifr (ou sephir) qui désigne la valeur nulle.

Zéro est à la fois le point de départ et le point d’arrivée de tout cycle. Comme l’exprime Raymond Abellio : « Tout cycle se termine… en s’ouvrant sur le non-être, qui est la plénitude de l’être, par une conclusion paradoxale dont la numérologie mieux que toute représentation intellectuelle donnera la compréhension [11]. »

Seul l’Un existe…

Le non-être est l’écran sur lequel va pouvoir s’inscrire l’être, le silence qui va permettre au verbe de surgir et de s’exprimer, le vide cosmique qui va permettre le déploiement des univers…

Le Un est la première manifestation du nombre, c’est le nombre à l’état pur, le germe de tout être, de toute existence. C’est l’atome primordial. C’est la source, la référence de tous les autres nombres. Littré donne pour définition du mot nombre : « Unité, multiple de l’unité, partie de l’unité ». Mais pour que le Un surgisse du zéro, il a fallu que préexiste l’infini, car le Un (et à sa suite tous les nombres) est le produit de zéro par l’infini, selon la formule arithmétique : 1 / ? = 0

L’explosion que constitue ce surgissement de l’être primordial et intégral ne s’arrête pas à l’unité : le mouvement de l’unité à travers l’infini crée la multiplicité; de là vient que tout est essentiellement dynamique; il provient d’autres nombres et se prolonge en d’autres nombres. Les nombres sont les cellules de l’infini, comme les cellules biologiques (qui en sont l’expression vivante sur le plan matériel) les nombres se « multiplient par division. »

Ce grand paradoxe de la vie est le même que celui qui préside à la dialectique du un et du multiple. Issu du 1, tout nombre cherche à retrouver le 1, et pour ce faire s’adjoint une nouvelle unité : en cherchant un complément le nombre se multiplie…

Mais la perception de l’unité à travers la diversité, c’est la vision de l’harmonie, de la cohérence de la chaîne vivante des nombres : « Tout l’univers est contenu dans l’unité » dira Pascal [12]. Et, bien avant lui, Plotin affirmait : « Seul l’Un existe »…

Le mot univers veut dire : l’envers du un, diversifié… Le mot nombre vient du grec nemo, je partage (d’où le latin : numerus).

L’alchimiste Paracelse disait qu’« il n’est qu’un seul nombre en lequel nous devrions vivre ici-bas : c’est le nombre un, et nous ne devrions pas compter plus loin. La divinité renferme le nombre trois, mais il est ramené à l’unité. De même nous, les humains, nous devrions nous adonner au seul et unique nombre un et vivre dans ce nombre. Tout nombre plus élevé entraîne des luttes et des querelles entre les uns et les autres. [13] »

Pour le mystique hébraïque aussi : « le secret est dans l’aleph, dans l’un » (Élie Wiesel). Mais si le un renferme un potentiel formidable, ce potentiel se manifestera par le deux, qui est la suite logique et la concrétisation du premier binaire : 0, 1…

La polarité universelle

Le livre de l’Ecclésiastique, dans la Bible, exhorte à contempler « toutes les œuvres du Très-Haut; toutes vont par paires, en vis-à-vis. » (Si, 33, 15).

Les Orientaux disent que le Tao (le vide cosmique et source universelle de vie) se manifeste par la polarité du yin et du yang. C’est ce que les gnostiques appellent : l’androgyne primordial. La polarité permet l’échange : elle crée le rythme, première manifestation de l’ordre cosmique.

Avec le 2, les nombres commencent à parler d’amour (mais cet amour ne sera créateur, extériorisé, qu’avec le 3…). Le 2, c’est la complémentarité dans l’opposition, l’équilibre dans l’instabilité, la « permanence de l’impermanence »… Les notions physiques de symétrie et de dissymétrie en dépendent. Il est la source de toute différenciation, diversification, mutabilité. Ce nombre est ainsi à l’origine de toute pensée discursive qui procède par oui ou non, par plus ou moins, et qui permet de distinguer :

le positif

le négatif

le masculin

le féminin

l’actif

le passif

la concentration

la dilatation

la chaleur

la lumière

le jour

la nuit

etc.

Ces notions sont toujours relatives l’une par rapport à l’autre. La dualité est l’origine de toute relativité. Elle permet cependant toute analyse et toute définition. Tout un langage complexe a pu se développer autour de cette notion du binaire. Le livre oriental du I King (Livre des Transformations) décrit et résume tous les phénomènes possibles au sein de l’univers, par une série de 64 hexagrammes formés chacun d’une combinaison de six signes, qui sont :

yin : — —

ou yang : ——

Le mythe chinois de la création du monde fait allusion aux trigrammes essentiels, formés de ces deux signes :

——

——

——

— —

— —

— —

— —

— —

——

——

——

— —

k’ien

le créateur

k’ouen

le réceptif

tchen

l’éveilleur

souen

le doux

— —

——

— —

——

— —

——

——

— —

— —

— —

——

——

k’an

l’abîme

l’insondable

li

ce qui

s’attache,

qui adhère

ken

l’immobilisation

touei

le joyeux,

le serein

Une méthode de divination est fondée sur les trigrammes et hexagrammes orientaux. La géomancie traditionnelle en est dérivée. Il est amusant de constater que le langage binaire servait déjà, il y a quelques milliers d’années, à prédire l’avenir, alors que nos modernes ordinateurs, utilisés en prospective, usent du même langage (redécouvert, en Occident, par Leibniz). Cependant, le langage binaire traditionnel est significatif en soi (universalité naturelle) tandis que le langage binaire des ordinateurs est significatif en fonction d’un code conventionnel (universalité fonctionnelle).

Jamais deux sans trois

Le nombre devient opératif et créateur avec le 3. Le livre du Tao-te-King affirme : « Le Tao produit 1, 1 produit 2, 2 produit 3, et 3 produit tout… » Ce que l’on peut expliciter par un schéma :

La manifestation du nombre sur le plan spatial (3 dimensions) commence avec le ternaire : il n’existe pas de polygone régulier de 1 ou 2 côtés; il n’existe pas de carré magique de base 1 ou 2 (voir plus loin); la Kabbale n’attribuait pas de correspondance planétaire aux sephiroth 1 et 2; etc.

Dans toutes les traditions, la divinité créatrice est présentée sous un triple aspect : statique, dynamique, conciliateur (les trois rayons celtiques : / | \ ); créateur, destructeur, conservateur (Brahma, Çiva, Vichnou); Père, Mère, Enfant (Père, Esprit, Fils de la tradition chrétienne)… D’où les symboles trinitaires :

La cellule initiale de toute vie manifestée comprend les trois principes. Toute manifestation, à travers les cycles, s’exprime en trois temps : commencement, durée, fin (naissance, vie, mort; inspiration, rétention, expiration, etc.).

Dans la Kabbale, trois piliers soutiennent l’édifice du monde : rigueur, miséricorde, équilibre…

Le 3 permet donc : le dynamisme créateur, la perception et la synthèse des différences (troisième terme permettant l’équilibre et la complémentarité des 2 premières unités…).

On peut considérer le 3 dans son sens :

  • involutif : projection du 1 dans le 2,

  • évolutif : réintégration du 2 dans le 1.

Ces deux mouvements, simultanés sont symbolisés par le sceau de Salomon (voir plus loin) qui résume l’ensemble des phénomènes cycliques de l’univers.

Les tribulations de la Tri-Unité : quand le Ciel se met en quatre

Un des plus anciens documents de l’alchimie, attribué à Hermès lui-même, indique ce résumé du Grand Secret : « Je vous commande, fils de la Doctrine… De plusieurs Choses faites 2, 3 et 3, 1, 1 avec 3, c’est 4, 3, 2 et 1. De 4 à 3 il y a 1; de 3 à 4 il y a 1, donc 1 et 1, 3 et 4; de 3 à 1, il y a 2, de 1 à 3, il y a 1, de 3 à 2, 1, 2 et 3. Et 1, 2, de 2 et 1, 1 de 1 à 2, 1 donc 1, je vous ai tout dit… »

Sans vouloir décortiquer la signification hermétique de ces différents processus, nous pouvons retenir simplement que le « Grand-Œuvre » de la création et de la réintégration de l’univers se résume dans les quatre premiers nombres [14].

En effet, si l’on conçoit que la définition universelle de la divinité peut se résumer dans «trois en un et un en trois», il faut bien admettre que, pour être créatrice, c’est-à-dire pour s’exprimer, il lui faut s’adjoindre un élément extérieur, qui lui soit cependant subordonné: ce sera le 4.

Ce nombre résume à lui tout seul toute la création. Et lorsque le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob voudra signifier à Moïse son Nom « imprononçable », il le donnera en quatre lettres : Yod Hé Vav Hé car il s’agit d’un dieu manifesté, révélé à travers sa création. Le quaternaire est l’image de la hiérarchie du monde créé. Les hermétistes la résumaient dans le concept des quatre éléments : feu, air, eau, terre, qui sont les quatre états de la matière : plasma, gaz, liquide, solide. Tous les êtres et tous les phénomènes de l’univers peuvent s’expliquer par une combinaison de ces quatre « éléments » [15].

On retrouve le « quaternaire » dans la constitution du « Tétramorphe » ou « Sphinx. [16] »

La Kabbale distingue quatre mondes — qui résument l’univers, lequel n’est autre que Yod Hé Vav Hé (IEVE) «vu de dos», comme l’explique Moïse :

  • monde de l’émanation (Atziluth)

  • monde de la création (Briah)

  • monde de la formation (Yetzirah)

  • monde de l’action (Asiah)

où s’inscrivent les 10 séphiroth (voir plus loin). Le nombre 4 résume la relation hiérarchique entre les mondes les plus subtils (l’esprit) et ceux les plus denses (la matière), sans coupure artificielle entre eux.

« L’homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre… » (Victor Hugo)

On attribue traditionnellement le nombre 5 à l’homme. Peut-être parce que celui-ci s’inscrit dans une étoile à cinq branches, comme le montre une gravure célèbre de Léonard de Vinci ? Ou peut-être parce qu’à travers ses cinq sens, l’homme est l’instrument de la perception de la matière par l’esprit (incarnation de l’esprit) ? Le nom hébraïque du Christ incarné est constitué de cinq lettres :  Yod Hé Shin Vav Hé

Dans la cosmogonie chinoise, tous les éléments, les sons, les couleurs, les sentiments, les viscères, etc., vont par cinq. Ce nombre a des propriétés assez remarquables dans les domaines mathématique, physique, astrophysique, biologique… En voici quelques exemples relevés par Jacques Bergier [17] : « Il n’existe pas de noyau stable possédant cinq particules. » « Il n’existe pas de cristal ayant une symétrie basée sur le nombre 5. »

Par contre : « De nombreuses formes vivantes comme l’étoile de mer, …ont une symétrie basée sur le nombre 5. »

« Il n’y a pas de cinquième planète, mais une ceinture d’astéroïdes, comme si la cinquième planète avait explosé. »

« La synthèse de la matière dans les étoiles emprunte des chemins faisant le tour du nombre 5. On n’arrive pas à en déterminer la raison. »

« Les liquides doivent leur état particulier à une organisation autour du nombre 5 », etc.

On pourrait ajouter qu’il ne peut exister que cinq sortes de polygones convexes réguliers.

Le 5 est une des frontières que rencontre l’être humain dans sa perception de l’univers. Il est probable que ce nombre marque la limite de toute démesure des humains : il en est la mesure même…

En ce qui concerne la structure des liquides, il est en effet prouvé (travaux de Pauling et Bernal) que les molécules d’eau, notamment, sont groupées selon une structure pentéadrique (symétrie d’ordre 5) qui, de plus, est sensible aux variations de champs de forces galactiques (travaux de Piccardi et Giao). Quand on sait que la plupart des êtres vivants sont constitués de près de 90 % d’eau, on voit comment le nombre 5 se révèle être un intermédiaire entre les radiations cosmiques et l’évolution de la vie terrestre…

« Six dans le principe, Il créa Six… »

C’est ce que signifie ésotériquement (selon sa teneur kabbalistique) le premier mot de la Bible : Bereschit, qui comprend six lettres : . (C’est aussi le premier mot de l’Évangile selon saint Jean). La traduction exotérique de ce mot donne « au commencement »…

Le nombre six, symbolisé par le « sceau de Salomon » qui est la synthèse du ternaire d’En-Haut et du ternaire d’En-Bas : yang et yin, est désigné par un mot parent du latin sexus, la sexualité. Il est, en quelque sorte, le géniteur cosmique, la source de toute manifestation. Selon la Bible, le monde fut créé en six jours symboliques (le septième étant consacré au repos). Ce nombre exprime l’harmonie (l’union des contraires) et le rayonnement de l’Amour divin.

« Les Sept jours sont écrits dans notre sang, en lettres de feux » (Ray Bradbury)

Le sept est sans doute le nombre le plus souvent cité dans la Bible (Ancien et Nouveau Testaments) et dans toute la littérature sacrée de tous les peuples : sept est le nombre des couleurs de l’arc-en-ciel (polarisation de la lumière blanche à travers le prisme). C’est le nombre des notes de la gamme, matérialisées, sur le plan sidéral, par les sept planètes traditionnelles. Il exprime tout ce qui est manifesté par la vibration.

La création est en contact avec le Créateur par cette vibration septuple, qui est une des clés essentielles de toute doctrine ésotérique. Raymond Abellio dit que le nombre 7 « est le symbole de l’infini nombré dans son retour au principe, celui du serpent qui se mord la queue… (…) Il est le chiffre de l’accomplissement dans l’espace-temps ». Le cycle de sept jours, qui rythme le déroulement humain du temps, en est l’image microcosmique. L’espace, défini par six directions, trouve son unité par une septième direction : le centre… Réconciliation de la matière et de l’esprit, du temps et de l’éternité, le 7 symbolise, par l’harmonie et par la hiérarchie spirituelle, la réintégration de toute manifestation dans la source unique.

C’est pourquoi le sanctuaire est éclairé d’un chandelier à sept branches, chez les juifs, par sept lampes, chez les orthodoxes, par sept cierges (en présence d’un évêque) chez les catholiques…

Sept est le nombre mystique par excellence. C’est le nombre du pacte essentiel passé entre le monde divin et le monde humain. C’est pourquoi le septième jour de la semaine, à l’image du septième jour de la création, est consacré au repos, à la concentration, à la méditation.

En résumé, le sept est à la fois manifestation de la lumière et retour à l’harmonie dans l’unité divine.

La rose des vents…

Huit est un nombre qui se rapporte à l’organisation de l’univers en mouvement. Il symbolise la succession créatrice des rythmes (2 x 2 x 2 = 23 = 8). Il y a, dans la Genèse (chap. 1), huit paroles créatrices (« Dieu dit : » etc.). En japonais, le nombre huit (hachi) désigne parfois une multitude organisée.

Dans la doctrine métaphysique des druides, il existe huit états de conscience par lesquels les âmes doivent passer pour atteindre la perfection. Pour saint Antoine, 8 est le nombre de la résurrection (les baptistères ont souvent une forme octogonale). L’étoile de Compostelle, ou étoile d’Ishtar, est formée de huit rayons; elle symbolise la perfection spirituelle rayonnante à laquelle peut prétendre l’être humain dans son incarnation. Cet emblème représente également la rose des vents qui signale toutes les directions de l’espace matériel où l’être humain peut étendre son exploration. Dans la cosmogonie chinoise, ces huit directions sont celles par lesquelles le monde fut créé.

Avec le centre, on obtient le nombre neuf.

L’ordre des directions par lesquelles, selon l’empereur Fo-Hi, « l’unité s’est manifestée », suit exactement l’itinéraire des nombres au sein du carré magique de base 3 (connu dans la tradition occidentale, entre autres noms, comme le « sceau d’Apollonius de Tyane »); il délimite les neuf ciels chinois :

Ceci est à rapprocher de ce que dit le Zohar (II, 180, a) : « Le Yod primitif est appuyé sur neuf piliers qui le soutiennent. Ces neuf piliers sont disposés dans les quatre directions du monde. Ils sont disposés en lignes droites, trois dans chaque direction et un au milieu, comme ceci:

« Ces trois points disposés en carré font neuf qui en réalité ne sont que huit. Ce sont les trônes du Yod sacré… »

Neuf est le triple ternaire, la manifestation du divin par lui-même. C’est le nombre du pouvoir spirituel, de création, de science divine. Nombre d’inspiration (il y a neuf muses) et nombre de paix (il y a neuf béatitudes, cf. Mt, 5). Neuf est le nombre d’unités choisi par les Hindous pour représenter un cycle de numération. Les chiffres dits arabes que nous utilisons encore aujourd’hui, en sont issus.

Le système décimal est fondé sur la base de neuf unités. Le 10 est le retour au 1 sur un plan supérieur. Le procédé de sommation notamment utilisé dans l’opération de la preuve par 9 exploite les propriétés arithmologiques de ce cycle de numération; par exemple :

19 ? 1 + 9 = 10 ? 1 + 0 = 1.

Le nombre 10 symbolise l’intégralité d’un cycle, cimenté par l’unité qui en est la clef de voûte. Les pythagoriciens représentaient le 10 sous la forme d’une pyramide :

C’est la célèbre tetraktys — qui est également la clé de ce que l’on appelle en science numérale, la valeur secrète d’un nombre. Ainsi, la tetraktys montre que 10 est la valeur secrète de 4 : 1 + 2 + 3 + 4 = 10. Cette notion joue un rôle important dans les analyses numérologiques approfondies.

L’arbre de vie

Nous avons dit que les 10 sephiroth de la Kabbale s’inscrivaient dans quatre mondes :

Atziluth : 1
3 2
———————-

Briah : 5 4
6
———————-

Yetzirah :8 7
9
———————-

Asiah : 10

Les sephiroth sont les notes de musique cosmiques de la lyre à dix cordes dont parle le Psaume 143 :

La dernière sephire, Malkuth, est le réceptacle où se déverse l’ensemble des énergies cosmiques : c’est le creuset alchimique où s’accomplit le Grand-Œuvre de la divinisation de l’être humain et de la spiritualisation de la matière.

Dix est une référence propre aux réalisations terrestres. Ce n’est pas par hasard si la plupart des peuples de la planète ont adopté un système de numération décimale.

Quelques nombres remarquables

Les dix premiers nombres constituent, avec l’arbre de vie kabbalistique, l’essentiel de toute la science des nombres. Cependant ceux-ci ne s’arrêtent pas avec le 10. La projection et la manifestation de l’unité dans l’infini virtuel suppose une suite de nombres ininterrompue, parmi lesquels quelques uns se rencontrent souvent dans les traditions et les doctrines ésotériques. Ainsi (parmi d’autres) le 11, le 12, le 13, le 22, le 108, le 153, le 360 et le 666, que nous allons succinctement évoquer.

11

Le Rig Veda s’adresse, dans une prière, à des dieux qui sont « au nombre de onze dans le ciel, …au nombre de onze sur la terre », et qui, « au nombre de onze » habitent « avec gloire au milieu des airs »…

En toute rigueur, le nombre réel des sephiroth est de 11, car il existe une sephire non inscrite sur l’Arbre : Daath, la connaissance. Cette sephire est le fruit de l’arbre de vie, qui est également l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont parle la Genèse, et dont Adam et Eve ont goûté prématurément le fruit, alors qu’ils n’étaient pas prêts à assumer les conséquences d’une connaissance jusqu’alors réservée à Dieu seul. C’est peut-être pourquoi saint Augustin a écrit que « le nombre 11 est l’armoirie du péché »…

Selon la symbolique maçonnique [18] le 11, addition du 5 et du 6, est l’« union du microcosme et du macrocosme » :

12

Il faut douze sphères pour cacher une treizième sphère de même volume. 12 est le nombre fondamental qui permet la division des cycles cosmiques. Il y a douze signes du zodiaque, douze tribus d’Israël, douze disciples du Christ… Ce nombre est la totale manifestation du divin (3) dans le monde matériel (4) : 3 x 4 = 12…

13

C’est le nombre des signes du zodiaque, plus leur centre symbolique : le Soleil. Le nombre des disciples de Jésus, plus Jésus lui-même.

Le soir de la Sainte Cène, ils étaient « treize à table ». C’est une des origines de la superstition qui entoure ce nombre. En fait, si le treizième convive fut victime de ce que l’on pourrait appeler un assassinat légal, sa mort fut suivie, le troisième jour, d’un retour glorieux à la vie… Le 13 n’est donc le nombre de la mort que si l’on considère celle-ci comme un changement d’état, le passage sur un plan supérieur d’existence.

22

Ce nombre très particulier est celui des polygones réguliers inscriptibles dans un cercle de 360°; celui des lettres de l’alphabet hébraïque; celui des voies de communication entre les sephiroth, sur l’arbre kabbalistique; celui des lames majeures du tarot; celui des chapitres de l’Apocalypse…

108

Ce nombre est un de ceux qui divisent logiquement et naturellement le cercle. On le retrouve aussi bien dans les traditions orientales qu’occidentales.

153

L’Évangile selon saint Jean parle d’une pêche miraculeuse où furent attrapés 153 poissons. Or ce nombre a plusieurs propriétés arithmologiques :

  • il est la somme de : 1 ! + 2 ! + 3 ! + 4 + 5 ! (où n! = 1 x 2 x… x n-1 x n)

(soient : 1 + 2 + 6 + 24 + 120 = 153) donc un développement particulier du nombre 5, « nombre de l’esprit incarné » (l’homme).

  • il est la valeur secrète de 17, (1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 7 + 8 + 9 + 10 + 11 + 12 + 13 + 14 + 15 + 16 + 17 = 153)

Or 17, dans les Tarots, est l’arcane de la révélation, de l’Apocalypse…

Mgr Jean de Saint-Denis (Op. cit.) affirmait qu’à la fin des temps « 153 cultures, traditions, consommeront le nombre, 153 traditions essentielles doivent alourdir les filets des pêcheurs apostoliques ».

360

Multiple de 12, 360 est un des nombres de la division traditionnelle du cercle, en relation avec la structure cyclique de l’espace-temps. L’origine de son usage est dans l’astronomie antique. Avant les grands bouleversements cosmiques qui accompagnèrent les événements de l’Exode [19], la durée de l’année était d’exactement 360 jours. 360° divisent le zodiaque.

666

L’Apocalypse (chap. 13, verset 18) a donné en pâture, à la sagacité des exégètes, cette énigme numérale : « C’est ici qu’il faut de la finesse! Que le possesseur d’intelligence calcule le nombre de la Bête! C’est un nombre d’homme. Son nombre est six-cent soixante-six ». (Certaines versions disent 616).

Pour Raymond Abellio, 666 est « un nombre clef de la vie ». Il est la somme des trois premiers nombres dans différents ordres (douze variantes sont possibles) :

132 123

321 231

213 312

—– —–

666 666

On peut y voir la « manifestation des trois termes de la Trinité » dans les trois plans de la manifestation : spirituelle, animique, physique. Si l’on additionne la valeur kabbalistique des mots :

Ain Soph (l’incréé, le vide) : 166

et Kether (l’unité, la couronne) : 500

—–

on obtient : 666

Selon J. Marquès Rivière [20], 666 est le nombre d’un daimon solaire (de la tradition babylonienne) dont le nom est Sûrath. C’est, en quelque sorte, une caricature du dieu solaire… comme l’Antéchrist est une caricature du Christ. Les chrétiens des premiers siècles assimilaient l’Antéchrist au dieu phrygien Attis, compagnon de Cybèle (que l’on peut comparer à la Grande Prostituée de l’Apocalypse). Or Attis, en grec, se chiffre 616 (au datif) ou 666 (à l’accusatif). (Étude de D. Neroman).

Selon une note de la Bible de Jérusalem, 616 est également la traduction numérique de César-Dieu (en grec) et 666, celle de César-Néron (en hébreu).

L’Église romaine, héritière des Césars (tant sur le plan du prestige et de la localisation géographique que sur le plan de la confusion entre autorité (spirituelle) et pouvoir (temporel), se voit marquée aussi du nombre 666 par l’inscription sur la tiare papale : Vicarivs Filii Dei. En chiffres romains, on traduit :

VICARIVS = V = 5, I = 1, C = 100, I = 1, V = 5, = 112

FILII = I = 1, I = 1, I = 1, = 3

DEI = D = 500, I = 1, = 501

—–

666

Ce nombre laisse entendre que les événements relatés dans l’Apocalypse, auront notamment pour objet de mettre de l’ordre sur terre, en fonction d’un ordre cosmique authentique.

Comment interroger les nombres

Les nombres étant les symboles les plus simples auxquels on peut ramener toute réalité, ils peuvent être un outil efficace de divination. Se prêtent facilement à l’interprétation par les nombres tous les éléments comportant des chiffres (notamment les dates) et des lettres (notamment les noms propres).

Pour simplifier l’interprétation, on ramène tous les nombres à un chiffre de 1 à 9. Pour ce faire, on utilise le même procédé de sommation que dans l’opération de la preuve par 9. C’est ce qu’on appelle, en numérologie, une réduction théosophique; par exemple :

1357 ? 1 +3+5+7 =16 ? 1+6 = 7.

A chaque fois que l’on rencontre un total de 9, en cours d’opération, on peut revenir à zéro, le résultat est le même : 1+3+5 = 9; reste : 7.

Une autre opération est quelquefois appliquée en numérologie, l’addition théosophique, qui donne ce qu’on appelle la valeur secrète d’un nombre : vs n = n * (n + 1) / 2 C’est-à-dire : vs n = 1+2+3… + n-1 + n.

« On appelle addition théosophique, écrit Charles Lancelin, l’addition de tous les nombres contenus dans un chiffre. La réduction théosophique est, au contraire, l’addition de tous les chiffres contenus dans un nombre ». On peut combiner les deux opérations. Prenons par exemple cette date de naissance : 15 Août 1961. Cela s’écrit :

15.8.1961 ? 1+5+8+1+9+6+1 = 31 ?3+1 = 4.

Le premier chiffre à interpréter sera donc 4, qui est le nombre de destinée correspondant à cette date de naissance. La valeur secrète de ce nombre donnera une indication sur l’aspect occulte et spirituel de la question : vs 4 = 4 * (4+1) / 2 = 10 ? 1+0= 1.

Le chiffre 4 indique que la personne concernée est bien incarnée sur terre, qu’elle possède la force et la stabilité nécessaires pour faire face aux aléas de l’existence. Le 1 indique que cette force est soutenue par une volonté cachée, par une faculté de concentration qui lui permet de rassembler intérieurement toutes ses énergies dans un unique faisceau.

Il est généralement fructueux de comparer le nombre de destinée au nombre d’expression individuelle constitué à partir du nom et du prénom.

L’onomancie

Il existe plusieurs procédés pour chiffrer les lettres de l’alphabet, ce qui permet d’interpréter numérologiquement tous les noms propres.

Dans les langues antiques, telles que l’hébreu et le grec, chaque lettre signifiait un nombre. Raymond Abellio ne craint pas d’écrire que « toute méditation sur la science des nombres est aussi méditation sur l’origine du langage ». La lettre est le réceptacle d’une vibration issue du Verbe, que l’on peut également exprimer par un nombre.

Adam Kadmon (ou Cadmos), l’inventeur de l’alphabet (selon les gnostiques) dénombre les êtres vivants qui peuplent le jardin d’Éden, en même temps qu’il les nomme : il s’agit d’un seul et même acte de discernement et de création par le Verbe…

« Le nom, dit Rudolf Steiner, c’est ce que l’homme considère comme étant l’entité isolée. C’est ce par quoi les différentes parties de la grande multiplicité se différencient l’une de l’autre [21]. »

Pour traduire en nombre les lettres de l’alphabet latin, utilisé dans la plupart des langues européennes, on peut faite usage : soit d’un tableau conventionnel qui donne à chaque lettre une valeur en fonction de son numéro d’ordre :

1

A

J

S

2

B

K

T

3

C

L

U

4

D

M

V

5

E

N

W

6

F

O

Y

7

G

P

Z

8

H

Q

9

I

R

soit d’un tableau de correspondances qui restitue la valeur kabbalistique des lettres, par analogie avec l’hébreu. Ce système est d’ailleurs plus conforme à la tradition (et fut utilisé notamment par le mage Cornelius Agrippa) :

1

A

I

Q

J

Y

2

B

K

R

3

C

G

L

S

4

D

M

T

5

E

H

N

6

U

V

W

X

7

O

Z

8

F

P

Une variante donne

1

A

I

J

Q

2

B

C

K

R

3

G

L

S

4

D

M

T

5

E

N

6

U

V

X

7

O

Z

8

F

P

H

Le choix d’un système dépend finalement de son utilisateur. On peut distinguer :

  • le nombre du nom, appelé nombre d’hérédité : il indique le lien avec les ascendants, la lignée dynastique, la famille, la collectivité;

  • le nombre du prénom, appelé nombre de personnalité : il indique ce en quoi se distingue l’individu par rapport à la collectivité. Pour les croyants le prénom est, par référence aux saints, un lien avec le monde spirituel invisible.

Exemple du chiffrage d’un nom :

CORNELIUS AGRIPPA

3 7 2 5531 63 1 3 21 881

35 24

8 6

(personnalité) (hérédité)

14

5

(individualité)

On distingue aussi parfois la somme des voyelles (qui indique l’idéalité du sujet) et la somme des consonnes (qui indique la personnalité extérieure du sujet).

Ce que signifient les nombres

Outre leur signification intrinsèque, en tant qu’archétypes, les nombres ont donc également, par la numérologie, une signification appliquée. Les indications très succinctes que nous donnons ici se rapportent surtout à la caractérologie.

1. Commandement, concentration, ambition, fermeté, puissance.

2. Équilibre instable, adaptabilité, soumission, sentimentalité, sociabilité.

3. Activité, originalité, efficacité, équilibre, créativité.

4. Stabilité, matérialité, méthode, endurance, solidité.

5. Sociabilité bohème, sensualité, réceptivité, voyages, aventures.

6. Harmonie, échange, complémentarité, esthétique, serviabilité.

7. Mysticisme, spiritualité, réflexion, sagesse, méditation.

8. Travail, régénération, mouvement, équilibre, spiritualité.

9. Autorité, créativité, harmonie, prophétisme.

On peut également interpréter les nombres (jusqu’à 22) en fonction de la signification des arcanes du Tarot.

Une étude plus approfondie des nombres, en relation avec les cycles et les rythmes cosmiques, permet de fouiller dans les multiples recoins, les différents aspects de notre destin. Mais le meilleur moyen de comprendre la numérologie, c’est de la pratiquer, crayon en main. Tout ce qui fait l’objet de nombres, dans la vie courante, peut faire l’objet d’une analyse numérologique… C’est dire que le champ d’application en est vaste. Il convient, bien sûr, d’allier la rigueur des opérations avec une bonne intuition, qui permet de rejoindre peu à peu le domaine de la voyance pure, sans support.

Voici, pour finir, une anecdote historique : en 1849, une célèbre prophétesse vivait à Fiensberg, en Allemagne. Le futur roi, Guillaume 1er vint un jour la consulter sur le destin du pays.

Elle annonça qu’un empire serait fondé en : 1849 + 1 + 8 + 4 + 9 = 1871 (avènement de Guillaume 1er); que le premier Souverain mourrait en : 1871 + 1 + 8 + 7 + 1 = 1888 (mort de Guillaume 1er) et que l’Empire finirait en : 1888 + 1 + 8 + 8 + 8 = 1913. Or, la Guerre de 1914 entraîna effectivement la chute de la dynastie des Hohenzollern.

Ceci est l’un des multiples procédés que chacun peut appliquer pour soi-même ou pour les autres. Cet exemple montre comment le hasard peut être battu en brèche par des lois cycliques méconnues, qui sont le reflet, dans les affaires humaines, des lois en vigueur dans l’espace sidéral et divin…

FRANÇOIS-XAVIER CHABOCHE

____________________________________________________________________________

1 Initiation à la Genèse, Présence orthodoxe.

2 Les Grands Initiés, Librairie Académique Perrin.

3 On lui doit notamment, sur le plan mathématique : la notion de nombre incommensurable; sur le plan philosophique : la notion de théorie (= point de vue).

4 Cf. F.-X. Chaboche, Vie et Mystère des Nombres, Albin Michel

5 Science et Avenir, Janvier 1974.

6 Der Mensch und die naturwissenschaftliche Erkenntnis. Fried. & Sohn Verlag, Braunschweig, 1964. Man and science, trad. angl. de R. Schlapp, Olivier & Boyd, London.

7 L’Express, n° 1221, Décembre 1974.

8 La Bible document chiffré. Essai sur la restitution des clefs de la science numérale secrète, 2 vol.). Gallimard, 1949.

9 Le Tarot initiatique et symbolique, 1951.

10 Les Chemins de la Sagesse, La Palatine, 1969.

11 Op. cit.

12 Considérations sur la Géométrie.

13 Pronostic, texte cité par S. Jacquemin dans Les Prophéties des derniers temps, La Colombe, 1958.

14 Nous avons tenté une esquisse d’explication de cette énigme numérique, sur les plans symbolique et psychologique, dans notre ouvrage Vie et Mystère des Nombres.

15 Voir, dans le volume V : « La Gnose médicale ».

16 Voir, dans le présent volume : « Les Tarots » et « La Magie ».

17 « Les treize mystères du nombre cinq », Nouveau Planète, n° 19.

18 Jules Boucher, La Symbolique maçonnique, Dervy, 1948.

19 Cf. Immanuel Velikovsky, Mondes en collision, C.F.L., 1951.

20 Amulettes, talismans et pantacles. Payot, 1950.

21 Notre Père, P.U.F., 1925.