XXX : On n’apprend pas à être libre


14 Apr 2016

(Revue Être. No 1. 1992)

« Nous en sommes à ne plus pouvoir supporter ni nos vices ni leurs remèdes. »

TITE-LIVE

Ce jugement de l’historien latin sur la Rome décadente s’applique parfaitement à ce temps de décomposition qui est le nôtre.

On évoque la nécessité d’un changement mais à condition que rien ne trouble le cours de nos existences veules et molles.

Ceux qui rêvent de « changer la vie » en créant de nouveaux modes d’existence et ceux qui veulent revenir à des changements et des valeurs d’un passé disparu sont arrivés à s’annihiler mutuellement.

Cette situation a engendré une confusion totale des valeurs, des règles et des significations et ce qu’on ose définir comme un consensus généralisé, traduit davantage une complicité dans le maintien de la corruption multiforme présente qu’un accord entre différents partenaires à la recherche d’un équilibre. Peu importe que rien ne soit plus respecté, l’essentiel étant que les apparences soient sauves et que cela ne se dise pas.

Plutôt que bien faire, nous nous efforçons de nous comporter de telle manière que nos actions « fassent bien », c’est-à-dire, suivent la mode et les coteries du moment.

Ainsi ne vivons-nous que par appartenance et dépendance, sans jamais être intégralement nous-mêmes. Nous croyons ce que l’autorité maîtresse de l’enseignement et de l’information, donc du conditionnement social, nous transmet comme étant à la fois réel et vrai. Et si quelqu’un vient nous dire le contraire de ce qu’on a pu entendre ou lire dans sa sphère d’influence politique, religieuse ou intellectuelle, ce qu’il affirme est automatiquement récusé comme faux.

On oublie que crédule et croyant dérivent de la même racine latine (credere – croire).

Aucune société, se voudrait-elle même la plus secrète, n’apprendra jamais à se trouver intérieurement libre ; d’une part parce que cette liberté échappe totalement à sa compétence et d’autre part, parce que nulle autorité ne pourra admettre, qu’étant soumis à son influence, on puisse devenir véritablement libre, par là même indépendant, et échapper à son emprise.

Par la transmission de croyances, de rituels, d’usages, de pratiques et de comportements, la société rend l’individu utilisable pour elle, en étant conforme à ce qu’elle attend de lui. L’analyse de ses pensées, de ses actes et de ses intentions permet par introspection, de savoir si on a satisfait ou non aux normes et règles fixées par l’autorité sous la dépendance de laquelle on se trouve. Cela se justifie parfaitement au regard de la nécessité de maintenir une cohésion sociale, faute de quoi, on aboutit à l’individualisme exacerbé et, lorsque personne ne respecte et n’obéit plus à personne, au chaos. Par contre, cela n’a rien à voir avec la liberté intérieure que l’on dit être celle des « enfants de Dieu ».

Il faut « mourir à soi-même ». Tel a été pendant des siècles l’idéal avancé par la tradition chrétienne. Il s’agit de faire effort pour se soumettre entièrement à ceux qui « savent » et se déclarent seuls capables de nous sauver si nous leur sommes inféodés sans aucune réserve. Cela en vertu de l’axiome suivant lequel accomplir la volonté de l’autorité, c’est faire la volonté de Dieu ; ce qui non plus, n’a rien à voir avec la liberté intérieure.

Cela ne veut nullement dire qu’on n’a plus de moi, d’ego, comme se plaisent à le répéter à tous propos ceux dont la prétention à décerner à autrui des médailles de bronze, d’argent ou d’or de réalisation spirituelle, n’a d’égale que l’ignorance, ne connaissant même pas l’expérience initiale qui en quelque sorte peut être considérée comme une ligne de départ : La sortie consciente hors de soi-même en tant qu’entité perceptive, affective et pensante.

Il en est de même pour les brevets de béatification et de sainteté qui sont délivrés par l’autorité religieuse, quitte lorsqu’il y a encombrement, à procéder à une remise à jour, en vouant à l’anonymat des bienheureux et des saints, tombés en désuétude.

La dépossession de soi-même si elle est réelle, signifie qu’on ne se sent plus le propriétaire de l’être humain que l’on est en apparence, qu’on ne s’identifie plus à lui, le considérant seulement comme un élément parmi une multitude d’autres et cela parce qu’on se trouve intérieurement dans une dimension autre que celle qu’on connaît depuis sa naissance et qui a perdu sa primauté au profit de ce qu’on peut si l’on veut appeler l’essentiel, la conscience de l’exister pur, encore qu’ici aucun mot, aucune expression ne rendra compte de ce dont il s’agit qui échappe au champ possible de l’appréhension mentale.

De même qu’il est faux de vouloir volontairement quitter le monde en vue d’accomplir une ascension spirituelle dont les étapes sont soigneusement répertoriées en vue d’atteindre, en suivant une progression programmée d’avance, le sommet que constitue la réalisation.

Il importe avant tout de se rendre compte que la voie de l’effort, celle où la volonté intervient pour obtenir un résultat, reste limitée aux trois dimensions de la nature humaine, telles qu’elles ont été fixées depuis les premiers siècles de la chrétienté : corps, âme et esprit que l’on traduit aujourd’hui par dimension physique, psychique et intellectuelle.

Croire qu’en agissant sur un ou plusieurs de ces trois éléments constitutifs de l’être humain apparent permettra de parvenir là où rien ne peut plus être séparé, isolé et par voie de conséquence, nommé, constitue de notre point de vue, une erreur profonde.

Tant qu’on s’adonne à des actes rituels en vue d’obtenir un résultat d’ordre spirituel, comme des gestes, invocations, chants, danses, postures, modification du rythme de la pensée, de la respiration, des battements cardiaques ou du régime de nutrition ;

Tant qu’on s’abandonne aux exaltations et effusions du cœur ;

Tant qu’on se livre aux activités intellectuelles, à l’accumulation du savoir, à la réflexion et à la méditation :

Il y a toujours un être humain qui d’un côté, agit, s’enflamme, pense et cherche et d’un autre, un but à atteindre, un objet à trouver, pour pouvoir être pleinement unifié. On espère qu’en œuvrant dans le domaine du champ limité de l’individualité humaine, on finira par entrer dans l’infinité de la transcendance.

On pourra obtenir des extases, des ravissements ou des transes dont on ne se souviendra peut-être même plus une fois qu’on sera revenu à l’état de veille ordinaire ;

On sera peut-être l’objet de phénomènes physiques ou psychiques plus ou moins extraordinaires ;

On connaîtra, s’il se peut, l’ivresse intellectuelle de l’écrivain, du philosophe ou du poète que procure le fait de vivre par la pensée dans le domaine sans entrave de la haute altitude des concepts qui, telles les pièces d’un puzzle, permettent d’élaborer des combinaisons aussi admirables que parfaites ;

On sera toujours enclos dans le champ de l’individualité humaine, et qui plus est, à l’état de veille, quelles que soient ses visions, ses intuitions et ses divinations :

moi qui vit et moi qui me juge et m’astreins,

moi et mon maître,

moi et les autres,

moi et le monde,

moi et Dieu.

Il reste quelqu’un à qui quelque chose arrive, qui l’éprouve et qui peut ressentir le besoin d’en informer les autres quand ce n’est pas celui de se raconter et de se livrer sans aucune dignité à l’étalage de sa vie qu’on imagine spirituelle. Cela s’appelle se donner en spectacle, maladie qui affecte beaucoup d’hommes qui en vieillissant sont atteints du prurit de laisser d’eux-mêmes, en écrivant leurs mémoires, le tableau d’un être exceptionnel, digne d’être mis sur un piédestal.

Dans tous ces cas, on demeure ancré dans la dualité, même si l’on parle à longueur de discours et d’écrits de la non-dualité. Nous nous payons de mots et nous construisons des théories à partir des reflets que nous retenons de l’apparence des choses.

Loin d’apporter la clarté, les mots dans le domaine spirituel ne font qu’ajouter à l’opacité qui l’entoure et que l’esprit humain a généré, avec ses constructions, ses interprétations et ses spéculations qui forment ensemble un immense patchwork mental.

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L’homme qui ne peut vivre que dans la dualité, aspire à la connaissance d’une réalité unique dont il serait, pense-t-il, conscient d’une manière soudaine et qui s’imposerait à lui, non comme un fait d’observation, mais comme une évidence totale et irréfragable. Ce qu’on n’a pas suffisamment souligné, c’est que son esprit, par constitution, demeure ontologiquement dualiste et sépare tout ce qu’il peut appréhender pour le classer dans des catégories opposées et irréductibles : bien/mal, vrai/faux, esprit/matière, idéal/réalité, sensible/spirituel, égoïsme/amour, etc.

La totalité n’est pas de l’ordre de la pensée. Là, il n’y a plus de chose en soi. Dès lors, tous les efforts des hommes pour connaître seulement à partir de leurs propres moyens de connaissance, — qui tous relèvent de la dualité — ce que nous appelons la conscience de l’exister pur, ne peuvent conduire qu’à des discussions sans fin, des oppositions et à la tour de Babel.

La physique moderne pressent que la matière et l’énergie sont de la même essence mais il faut, si on est scientifiquement honnête, reconnaître que l’esprit humain ne peut aller plus loin et dire ce que représente cette essence en termes de physique mathématique. A moins d’échafauder des théories purement abstraites, sans aucune référence à quoi que ce soit d’observable et de mesurable, et donc sans autre réalité que celle de la pensée qui les conçoit, ce qui veut dire qu’on tourne parfaitement en rond, ici comme en théologie et en métaphysique.

On s’imagine qu’une donnée existe concrètement dans la réalité, dès lors qu’elle a été établie d’une manière parfaitement logique. Il s’agit là d’un vice de l’esprit dont l’humanité n’a pas fini de payer les conséquences tant qu’on pourra s’entretuer pour des hypothèses présentées comme des vérités et qu’on les croit telles.

On peut parfaitement dire qu’on rêve dans l’état de veille et que nos constructions mentales n’ont pas plus de réalité que nos rêves. La différence est d’importance car ce qui est vu en rêve est considéré comme un songe lorsque nous sommes réveillés, alors que nos songes de l’état de veille sont déclarés exister véritablement.

Il faut être entré dans une autre dimension pour reconnaître et admettre sans restriction possible que nous vivons dans l’affabulation et l’imaginaire et que ce sont nos idées, nos sentiments, nos motivations et rien de plus, que nous prêtons à nos semblables et à Dieu.

Chaque génération naît entièrement vide et nue. Elle doit apprendre tout ce qui a été su avant elle. Les connaissances ne sont donc pas des éléments fondamentaux. Il suffit que leur transmission ne soit plus assurée dans son intégralité pour qu’elles dégénèrent ou soient perdues.

Si la non-dualité n’est qu’une théorie, une croyance tributaire de la pensée transitoire et qui s’évanouit avec elle, dès lors, elle n’a pas plus de valeur que les autres dogmes et croyances du passé ou du présent auxquels on adhère ou que l’on rejette suivant les temps et les lieux.

Par contre, si la doctrine de la non-dualité est seulement la formulation dans la tradition hindoue d’une réalité universelle qui correspond dans le bouddhisme à la notion fondamentale du sûnyatâ et dans le christianisme à la théologie négative et si cette formulation sur le plan mental est en quelque sorte le signe indicateur de cette réalité, alors on voit dans quelle direction se tourner, n’accordant plus aux paroles et aux écrits qu’une valeur d’allusion.

La tentative pour atteindre la dimension essentielle par la gnose, les pratiques et l’ascèse, c’est-à-dire l’effort de la volonté, ce qui débouchera sur des acquisitions personnelles ou au contraire sur l’annihilation de l’individualité, peut être comparée à un triangle isocèle pointe en haut, alors que ce dont il s’agit ici serait plutôt le contraire, la base du triangle en haut et la pointe en bas.

Dans le premier cas, on s’efforce d’atteindre la transcendance, dans une perspective d’ampleur de soi que l’on prend pour identique à l’ampleur divine. Dans le second, on est atteint, percuté par la transcendance dont l’impact et l’intensité suppriment toute sensation d’isolement, d’inquiétude ou d’angoisse, mais également toute prétention à vouloir être autre chose que ce qu’on est.

Une fois que la dimension mentale a pris clairement conscience de sa dépendance et de ses limites, elle ne peut rien faire d’autre que se taire sur ce qui dépasse totalement ses limites, sur ce qu’elle avait en vain cherché à connaître, pour se l’attribuer en tant que connaisseur de la vérité. Tant qu’on ne se trouve pas sorti de soi-même, on ne parle directement ou indirectement que de soi, quand bien même affecterait-on l’objectivité la plus abstraite.