René Fouéré : On peut porter jugement sur un acte mais non sur son auteur


06 Jul 2009

(Extrait de La révolution du Réel, Krishnamurti, Édition Le Courrier Du Livre 1985)

C’est saint Augustin et saint Thomas d’Aquin qui, à des siècles de distance, se sont accordés pour dire — dans l’esprit des préceptes rapportés au chapitre 5, versets 38 à 48, de l’évangile selon saint Mathieu — que nous devions détester le péché, parce qu’il est haïssable à Dieu, mais aimer le pécheur, parce qu’il est notre prochain.

Sans pour autant me référer, ni vouloir obéir, à des textes ou à des commandements bibliques, je m’accorderais, en un sens, avec ces docteurs de l’Eglise quant à cette double attitude, si difficile à observer, qu’ils demandaient aux chrétiens d’adopter à l’égard de la faute commise et de son auteur.

Car j’estime que s’il est parfaitement et moralement licite de porter un jugement sur un acte malfaisant, de condamner cet acte, par un légitime souci de protection individuelle et sociale, on n’est pas, en revanche, fondé, en « droit ontologique » si je puis dire, à porter un jugement sur son auteur.

Puisque, à bien des égards, cet auteur n’a pu choisir d’être ce qu’il est. Même si, au cours du temps, il a pu paraître donner délibérément, intentionnellement, certaines orientations à son caractère et à sa vie, il n’a pu être « personnellement » responsable de ce que fut son être à l’origine.

En effet, comme je l’ai maintes fois dit, il aurait fallu être avant d’être pour avoir pu choisir d’être ce que l’on serait, c’est-à-dire ce que l’on est. Ce qui eût été une contradiction dans les termes, une situation inconcevable, une impossibilité absolue.

Je peux juger les actes de l’autre, mais, à vues humaines, je ne peux donc pas juger l’autre. Car je ne sais pas pourquoi, dans l’effarante aventure, le fantastique hasard des naissances planétaires innombrables, je ne me suis pas trouvé être lui plutôt que moi.

Même si j’accepte la responsabilité sociale, la responsabilité humaine, de mes pensées, de mes sentiments et de mes actes ; même si j’accepte d’être ce que je suis, même si je m’en réjouis, je n’ai pas, pour autant, le sentiment de m’être, à l’origine, choisi ; je ne me sens pas responsable, je ne me sens pas l’auteur du fait et des caractéristiques de ma propre existence.

Si l’on n’introduit pas quelque idée de réincarnation — ce qui ne fait d’ailleurs que reporter dans un passé très lointain le problème du choix de mon être, sans pour autant le résoudre —, on ne voit pas bien comment mon être actuel aurait pu être responsable de sa naissance et des potentialités déposées en lui lors de son apparition en ce monde. Comment il aurait pu être responsable du choix de mes parents. Et, pas plus que moi, l’autre n’a pu en faire exprès d’être ce qu’il est.

J’insiste toutefois sur ce point — dont j’ai déjà parlé dans ma note « Psychologiquement, ce n’est pas autrui qui me fait mal, c’est moi qui me fais mal avec autrui » — que le fait de s’interdire de juger l’autre ne saurait s’opposer à ce qu’on porte un jugement sur ses actes, à ce qu’on se défende contre la menace qu’ils peuvent constituer pour nous-même ou pour la société. Mais cette protection légitime contre des actes malfaisants ne nous oblige pas, et même ne nous autorise pas, à détester leur auteur, à le brutaliser nous-même, par esprit de vengeance, et en y prenant plaisir. Ce qui ne ferait du reste que lui fournir des prétextes à persévérer dans sa malfaisance, à s’y enfoncer.

***

En résumé, chacun de nous a débarqué en ce monde à l’insu de ce qu’il est aujourd’hui et n’a pas conscience d’avoir choisi ses caractères biologiques et psychologiques originels. Il n’a pas davantage conscience d’avoir choisi ses parents, ni son milieu social et culturel, ni sa nation, ni sa planète, ni son univers. Il ne peut pas se sentir responsable de tous ces choix.

Ce serait plutôt cet univers qui aurait choisi de le faire naître et de le doter de ses caractéristiques personnelles initiales.

P.S. — C’est le remarquable propos « Non coupable d’être ce qu’il est », tenu le 9 janvier 1981, au cours d’une émission radio que j’ai par hasard entendue, par une femme faisant fonction de juré dans un tribunal de fantaisie, qui m’a donné l’idée d’exposer, sous une forme plus ordonnée, des vues qui étaient miennes en toute conscience depuis longtemps. En fait depuis, déjà, 1962.

20.2.1981 — 21.12.1983