Fritjof Capra : Par-delà le monde des contraires


24 Dec 2011

(Revue Question De. No 34. Janvier-Février 1980)

Il est probablement vrai qu’en général, dans l’histoire de la pensée humaine, les développements les plus féconds naissent à l’intersection de deux courants d’idées. Les courants peuvent avoir leur origine dans des domaines totalement différents de la culture, à des époques et en des lieux culturels divers.

Dès lors qu’ils se rencontrent effectivement et entretiennent une relation suffisante pour

qu’une réelle interaction puisse s’exercer, on peut espérer des développements nouveaux et intéressants.

WERNER HEISENBERG

Lorsque les mystiques orientaux nous disent qu’ils expérimentent tous les objets et les phénomènes comme autant de manifestations d’une unité fondamentale, cela ne signifie pas qu’ils déclarent toutes choses égales. Ils reconnaissent la spécificité des phénomènes, mais, en même temps, ils sont conscients que les différences et les contrastes sont relatifs, à l’intérieur d’une unité comprenant tout. Puisque, dans notre état normal de conscience, cette unité de tous les contrastes — et particulièrement celle des contraires — est extrêmement difficile à accepter, elle constitue l’une des caractéristiques les plus épineuses de la philosophie orientale. C’est pourtant une intuition qui se trouve à la source même de cette vision du monde.

Les contraires sont des notions abstraites appartenant au domaine de la pensée, et en tant que tels ils sont relatifs. Par l’acte même de concentrer notre attention sur n’importe quelle notion, nous suscitons son contraire. Aussi Lao-tseu dit-il :

Tout le monde tient le beau pour le beau,

c’est en cela que réside la laideur.

Tout le monde tient le bien pour le bien,

c’est en cela que réside le mal.

(Lao-tseu: Tao Te King, trad. Ch’u Ta-kao, chap. 1)

Le mystique transcende le domaine des concepts intellectuels et, en le transcendant, il prend conscience de la relativité de tous les contraires. Il réalise que bien et mal, plaisir et peine, vie et mort ne sont pas des expériences absolues appartenant à des catégories différentes, mais simplement deux aspects d’une même réalité, les parties extrêmes d’un ensemble unique. La conscience de la bipolarisation, et donc de l’unité des contraires, est considérée comme l’un des plus grands desseins humains dans les traditions de l’Asie. « Sois éternel dans la vérité, par-delà les opposés terrestres », tel est le conseil de Krishna dans la Bhagavad-Gîta, et le même conseil est adressé aux adeptes du bouddhisme. Ainsi D.T. Suzuki écrit-il :

« L’idée fondamentale du bouddhisme est d’aller au-delà du monde des opposés, un monde échafaudé Dar des distinctions intellectuelles et des souillures émotionnelles, et de prendre conscience du monde spirituel de non-distinction, qui implique l’accomplissement d’un point de vue absolu. » [D.T. Suzuki : l’Essence du bouddhisme]

Tout l’enseignement bouddhiste — et, de fait, la totalité de la spiritualité orientale — tourne autour de ce point de vue absolu qui est atteint dans le monde d’acintya, ou « sans pensée », où l’unité de tous les contraires devient une expérience vivante. Selon un poète Zen :

Au crépuscule le coq annonce l’aurore ;

A minuit, le plein soleil.

[Cité par A.W. Watts: le Bouddhisme Zen]

L’idée de la polarité des contraires — que lumière et obscurité, gain et perte, bien et mal sont simplement différents aspects du même phénomène — est l’un des principes de base du mode de vie extrême-oriental. Puisque tous les opposés sont solidaires, leur antagonisme ne peut jamais mener à la victoire écrasante d’un seul côté, mais sera toujours une manifestation du jeu mutuel des deux forces. En Orient, une personne vertueuse n’est donc pas quelqu’un qui entreprend la tâche impossible d’essayer d’obtenir le bien en supprimant le mal, mais plutôt quelqu’un qui est capable de maintenir un équilibre dynamique entre le bien et le mal.

La notion d’équilibre dynamique est essentielle à la façon dont l’unité des contraires est expérimentée dans la spiritualité orientale. Ce n’est jamais une identité statique mais toujours un jeu dynamique entre deux extrêmes. Ce point a été souligné par les sages chinois dans leur symbolisme des pôles archétypaux yin et yang. Ils nomment Tao l’unité qui sert de fond au yin et au yang et le voient comme un processus qui détermine leur jeu mutuel : « Ce qui fait apparaître tantôt l’obscurité, tantôt la lumière, est le Tao. » [R. Wilhelm: le Yi King ou Livre des changements, éd. Médicis]

L’unité dynamique des opposés polaires peut être illustrée par le simple exemple d’un mouvement circulaire et de sa projection. Imaginez que vous ayez une balle qui décrit un cercle. Si ce mouvement est projeté sur un plan, il devient une oscillation entre deux points extrêmes. (Afin de garder l’analogie avec la pensée chinoise, j’ai écrit Tao dans le cercle et j’ai marqué les points extrêmes de l’oscillation par yin et yang.) La balle décrit le cercle à une vitesse constante. Mais sur la projection elle ralentit lorsqu’elle atteint le bord, retourne, et puis accélère à nouveau pour ralentir encore une fois — et ainsi de suite, en cycles infinis.

Dans n’importe quelle projection de cette sorte, le mouvement circulaire apparaîtra comme une oscillation entre deux points opposés, mais dans le mouvement même les opposés sont unifiés et transcendés. Cette image d’une unification dynamique des contraires était bien, en effet, dans l’esprit des penseurs chinois, comme on peut le voir dans ce passage déjà cité de Tchouang-tseu :

« Que les « cela » et les « ceci » cessent d’être opposés est la véritable essence du Tao. Seule l’essence, tel le moyeu d’une roue, est le centre du cercle répondant aux changements infinis ».

Une des principales bipolarités dans la vie est celle qui existe entre les aspects masculin et féminin de la nature humaine. Comme dans l’opposition du bien et du mal, ou de la vie et de la mort, nous avons tendance à nous sentir mal à l’aise vis-à-vis de la bipolarité masculin / féminin en nous-mêmes, et par conséquent faisons ressortir l’un ou l’autre aspect. La société occidentale favorise traditionnellement le côté masculin plutôt que le féminin. Au lieu de reconnaître que la personnalité de chaque homme et de chaque femme est le résultat d’une synergie des éléments féminins et masculins, elle a instauré un ordre statique où tous les hommes sont censés être masculins et toutes les femmes féminines, elle a donné aux hommes les premiers rôles et la plupart des privilèges sociaux.

Cette attitude a mené à une valorisation excessive de tous les aspects yang — ou masculins — de la nature humaine : activité, pensée rationnelle, compétition, agressivité, etc. Les modes de conscience yin       — ou féminins — qui peuvent être décrits par des mots tels qu’intuitif, religieux, mystique, occulte ou psychique ont constamment été réprimés dans notre société à orientation masculine.

Dans la spiritualité orientale, ces caractères féminins sont développés et une unité entre les deux aspects de la nature humaine est recherchée. Un être humain pleinement réalisé est quelqu’un qui, selon les termes de Lao-tseu, « connaît le masculin et adhère au féminin ». Dans plusieurs traditions orientales, l’équilibre dynamique entre les modes de conscience masculin et féminin est le but principal de la méditation et est souvent illustré par des œuvres d’art. Une splendide sculpture de Shiva, dans le temple hindou d’Elephanta, montre trois visages du dieu : à droite, son profil masculin manifestant virilité et volonté de puissance ; à gauche son aspect féminin —doux, charmant, séduisant — et au centre l’union sublime des deux aspects dans la magnifique tête de Shiva Mahesvara, le Grand Seigneur, irradiant une tranquillité sereine et une réserve transcendantale. Dans le même temple, Shiva est également représenté sous une forme androgyne — mi-homme, mi-femme —, le mouvement gracieux du corps de la divinité et le détachement serein de son visage symbolisant ici aussi l’union dynamique du masculin et du féminin.

Dans le bouddhisme tantrique, la bipolarité masculin/féminin est souvent expliquée à l’aide de symboles sexuels. La sagesse intuitive est considérée comme la qualité féminine passive de la nature humaine, l’amour et la compassion comme la qualité masculine active, et l’union des deux dans le processus d’illumination est représentée par l’étreinte sexuelle extatique des divinités masculines et féminines. Les mystiques orientaux affirment qu’une telle union des aspects masculin et féminin ne peut être réalisée que sur un plan plus élevé de conscience où le domaine de la pensée et du langage est transcendé et où tous les opposés deviennent unité dynamique.

Un niveau similaire a été atteint en physique atomique. L’exploration du monde subatomique a révélé une réalité qui est au-delà du langage et du raisonnement, et l’unification de concepts qui, jusqu’alors, semblaient contradictoires et inconciliables se trouve être l’une des caractéristiques les plus saisissantes de cette nouvelle réalité. Ces concepts apparemment incompatibles ne sont généralement pas ceux auxquels s’intéressent les mystiques d’Orient — mais leur unification à un niveau non ordinaire de réalité offre un parallèle avec la spiritualité orientale. Les physiciens modernes, par conséquent, devraient pouvoir pénétrer le sens des enseignements centraux de l’Orient en les rapprochant des expériences dans leur propre champ. Un nombre peu élevé, mais croissant, de jeunes physiciens a même trouvé une telle approche de la spiritualité orientale extrêmement précieuse et stimulante.

On peut trouver les exemples d’unification de concepts opposés en physique moderne au niveau subatomique, où les particules sont à la fois destructibles et indestructibles ; où la matière est à la fois continue et discontinue, et où l’énergie et la matière ne sont que différents aspects d’un même phénomène. Dans tous ces cas (…), il apparaît que le carcan dualiste, provenant de notre expérience quotidienne, est trop étroit pour le monde des particules subatomiques. La théorie de la relativité est décisive pour la description de ce monde ; dans le cadre relativiste, les concepts classiques sont dépassés par l’introduction d’une autre dimension, l’espace-temps quadridimensionnel. Espace et temps eux-mêmes, après avoir semblé distincts, ont été unifiés dans la physique relativiste. Cette unité fondamentale est la source de l’unification des concepts opposés mentionnée plus haut. De même que l’unité des contraires expérimentée par les mystiques, elle se situe à un « niveau supérieur», c’est-à-dire dans une dimension plus élevée. Et, comme dans l’expérience spirituelle, il s’agit d’une unité dynamique, car la réalité espace/temps relativiste est une réalité intrinsèquement dynamique, où les objets sont aussi des processus et où toutes les formes sont des schèmes dynamiques…

L’unité matière-énergie

Le monde à quatre dimensions de la physique relativiste est un monde où énergie et matière sont unifiées ; où la matière peut apparaître sous la forme de particules discontinues, ou d’un champ continu. Dans ces conditions, toutefois, nous ne pouvons plus très bien nous représenter l’unité. Les physiciens peuvent expérimenter l’espace/temps quadridimensionnel à travers le formalisme mathématique abstrait de leurs théories, mais leur imagination — comme n’importe quelle autre — est limitée au monde sensoriel à trois dimensions. Notre langage et nos modèles de pensée ont évolué dans cet univers tridimensionnel, et de ce fait il nous est extrêmement difficile d’aborder la réalité à quatre dimensions de la physique relativiste.

Les mystiques orientaux, en revanche, semblent capables d’expérimenter directement et concrètement une réalité de dimension supérieure. En état de méditation profonde, ils peuvent aller au-delà du monde à trois dimensions de la vie quotidienne et faire l’expérience d’une réalité totalement différente où tous les opposés sont unifiés en un ensemble organique. Lorsque les mystiques essaient d’exprimer verbalement cette expérience, ils sont confrontés aux mêmes problèmes que les physiciens essayant de traduire la réalité multidimensionnelle de la physique relativiste. Comme l’écrit Lama Govinda, « une expérience d’une dimension supérieure est réalisée par l’intégration d’expériences de centres et de niveaux de conscience différents. De là le caractère indicible de certaines expériences de méditation, au niveau de la conscience tridimensionnelle et à l’intérieur d’un système logique qui réduit les possibilités d’expression en imposant des limites supplémentaires au processus de pensée. » [Lama Anagarika Govinda : les Fondements de la mystique tibétaine, éd. Albin Michel]

L’univers quadridimensionnel de la théorie de la relativité n’est pas le seul exemple, en physique moderne, où des notions en apparence contradictoires et incompatibles sont considérées comme n’étant rien d’autre que divers aspects d’une même réalité. Peut-être l’exemple le plus célèbre d’une telle unification de notions contradictoires est-il celui des notions de particules et d’ondes en physique atomique.

Au niveau atomique, la matière présente un double aspect ; elle apparaît sous les formes particulaire et ondulatoire. L’aspect qu’elle présente dépend de la situation. Dans certaines situations l’aspect particulaire domine ; dans d’autres, les particules se comportent comme des ondes ; et cette double nature est également présentée par la lumière et tout autre type de rayonnement électromagnétique. La lumière, par exemple, est émise et absorbée sous la forme de quanta, ou photons, mais lorsque ces particules de lumière voyagent à travers l’espace, elles apparaissent comme des champs magnétiques et électriques vibratoires présentant le comportement caractéristique des ondes. On considère normalement les électrons comme des particules ; cependant, lorsqu’un rayonnement de ces particules est émis à travers une petite fente, il est diffracté exactement comme un rayon de lumière, en d’autres termes les électrons se comportement également comme des ondes.

Ce double aspect, matériel et rayonnant, est vraiment des plus saisissants et donna lieu à bien des « koan quantiques », conduisant à la formulation de la théorie des quanta. L’image d’une onde se propageant sans limites dans l’espace est fondamentalement différente de celle de la particule qui implique une localisation exacte. Il a fallu longtemps aux physiciens pour accepter le fait que la matière se manifeste elle-même de façons apparemment incompatibles, que les particules sont également des ondes, et les ondes également des particules.

En considérant les deux figures, un profane pourrait être tenté de penser que la contradiction peut se résoudre en disant que le dessin de droite représente simplement une particule en mouvement selon un modèle ondulatoire. Cette thèse repose toutefois sur un malentendu quant à la nature des ondes. Les particules en mouvement selon un modèle ondulatoire n’existent pas dans la nature. Dans une vague, par exemple, les particules d’eau n’avancent pas avec la vague, mais décrivent des cercles tandis que la vague passe. Pareillement, les particules d’air dans une onde sonore oscillent simplement d’avant en arrière, mais ne se propagent pas avec l’onde. Ce qui est véhiculé le long de l’onde est la perturbation provoquant le phénomène d’ondulation, mais aucune particule matérielle. Dans la théorie des quanta, par conséquent, nous ne parlons pas de la trajectoire de la particule lorsque nous disons que la particule est également une onde. Ce que nous voulons dire est que le modèle ondulatoire en tant qu’ensemble est une manifestation de la particule. Le dessin des ondes se propageant est donc totalement différent de celui du mouvement particulaire, aussi différent, selon Victor Weisskopf, que « l’idée de vagues sur un lac de celle d’un banc de poissons nageant dans la même direction ». [V.F. Weisskopf : la Physique au XXe siècle — Morceaux choisis (Physics in the Twentieth Century — Selected Essays)]

Le phénomène ondulatoire se rencontre dans plusieurs contextes différents en physique, et il peut être décrit avec le même formalisme mathématique chaque fois qu’il se présente. On utilise les mêmes formes mathématiques pour décrire une onde lumineuse, une corde vibrante de guitare, une onde sonore ou une onde aquatique. Dans la théorie quantique, ces formes sont ainsi utilisées pour décrire les ondes associées aux particules. Cette fois, cependant, les ondes sont beaucoup plus abstraites. Elles sont étroitement reliées à la nature statique de la théorie des quanta, c’est-à-dire au fait que le phénomène atomique ne peut être décrit qu’en fonction des probabilités. L’indication des probabilités d’une particule est contenue dans une équation appelée fonction de probabilité, et la forme mathématique de cette fonction est celle d’une onde, c’est-à-dire semblable aux formes utilisées pour décrire d’autres types d’onde. Toutefois, les ondes associées aux particules ne sont pas des ondes tridimensionnelles « réelles », à la différence des ondes aquatiques ou sonores, mais des ondes de probabilité, quantités mathématiques abstraites relatives aux chances de découvrir des particules en des lieux divers et dotées de diverses propriétés.

Les opposés complémentaires

L’introduction des ondes de probabilité, en un sens, résout le paradoxe des particules existant sous forme d’ondes en le situant dans un contexte totalement nouveau mais, simultanément, elle conduit à un autre couple de notions opposées, encore plus fondamental, celui d’existence et de non-existence. Ce couple d’opposés est ici aussi dépassé par la réalité atomique. Nous ne pouvons affirmer qu’une particule atomique existe ou non en un lieu donné, ni dire qu’elle n’existe pas. Étant un modèle de probabilité, la particule a tendance à exister en des endroits variés et ainsi manifeste un genre inconnu de réalité physique entre existence et non-existence. Nous pouvons donc décrire négativement l’état de la particule. Elle n’est ni présente à une place précise, ni absente. Elle ne modifie pas sa position ni ne reste en repos. Ce qui change, c’est le modèle de probabilité, et donc les tendances de la particule à exister en certains lieux. Selon les mots de Robert Oppenheimer :

Quand nous nous demandons, par exemple, si la position de l’électron reste la même, nous devons répondre « non ». Quand nous nous demandons si la position de l’électron change avec le temps, nous devons répondre « non ». Quand nous demandons s’il est en mouvement, nous devons répondre « non ». » [J.R. Oppenheimer : la Science et la compréhension du sens commun (Science and the Common Understanding)]

La distinction entre matière et espace vide a dû être abandonnée lorsqu’il devint évident que des particules virtuelles peuvent spontanément procéder du vide et y disparaître à nouveau sans qu’aucun nucléon ou autre particule de forte interaction soit présent. Voici un « diagramme du vide » : un antiproton (-ρ), un proton (ρ) et un pion (π) sont formés à partir de rien et disparaissent à nouveau dans le vide. Selon la théorie du champ, les événements de cette sorte se produisent continuellement. Le vide n’a rien à voir avec le néant ! Au contraire il contient un nombre illimité de particules qui naissent et disparaissent sans fin !

C’est là le plus étroit parallèle en physique moderne avec le vide au sens oriental. Comme le vide oriental, le « vide physique » — ainsi nommé dans la théorie du champ — n’est pas un pur néant, mais contient la potentialité de toutes les formes du monde particulaire. Ces formes, à leur tour, ne sont pas des entités physiques indépendantes, mais simplement des manifestations transitoires du vide fondamental sous-jacent.

La relation entre les particules virtuelles et le vide est une relation essentiellement dynamique ; le vide est vraiment un « vide vivant », vibrant, selon des rythmes infinis de création et de destruction. Beaucoup de physiciens considèrent la découverte de la qualité dynamique du vide comme l’une des plus importantes de la physique moderne. De son rôle de réservoir vacant des phénomènes physiques, le vide a émergé comme une quantité dynamique de souveraine importance. Les résultats de la physique moderne semblent ainsi confirmer les paroles du sage chinois Tchang Tsai : Quand on sait que le Grand Vide est plein de Ch’i, On sait que le Néant n’existe pas.

La réalité du physicien atomiste, comme la réalité du sage oriental, excède la structure limitée des notions opposées. Les paroles d’Oppenheimer semblent ainsi faire écho aux Upanishad :

Cela bouge, cela ne bouge pas.

C’est loin et c’est proche.

C’est à l’intérieur de tout ceci

Et c’est en dehors de tout ceci. [Isa-Upanishad, 5]

Force et matière, particules et ondes, mouvement et repos, existence et non-existence. Voici quelques-uns des concepts opposés ou contradictoires qui sont dépassés en physique moderne. De tous ces couples d’opposés, le dernier semble être le plus fondamental, et cependant, en physique atomique, nous devons même aller au-delà des concepts d’existence et de non-existence. C’est le trait le plus difficile à admettre de la théorie des quanta, et qui réside au cœur même du débat continu à propos de son interprétation. En même temps, le dépassement des notions d’existence et de non-existence est aussi l’un des aspects les plus troublants de la spiritualité orientale. Comme les physiciens atomistes, les mystiques orientaux traitent d’une réalité qui se trouve par-delà l’existence et la non-existence, et ils mettent fréquemment l’accent sur ce fait. Ainsi Ashvaghosha :

« La réalité ultime n’est ni existence, ni non-existence, ni ce qui est à la fois existence et non-existence, ni ce qui n’est pas à la fois existence et non-existence. » [Ashvagosha : l’Eveil de la foi (The Awakening of Faith)]

Confrontés à une réalité qui se trouve au-delà des concepts opposés, les physiciens et les mystiques doivent adopter une manière de penser originale, où la pensée n’est pas assujettie au schème rigide de la logique classique, mais ne cesse de changer et de modifier son point de vue. En physique atomique, par exemple, nous sommes maintenant habitués à appliquer tant le concept de particule que celui d’onde dans notre description de la matière. Nous avons appris à jouer avec les deux images, passant de l’une à l’autre, et inversement, afin de venir à bout de la réalité atomique. C’est précisément de cette façon que pensent les mystiques orientaux lorsqu’ils tentent de traduire leur expérience d’une réalité au-delà des contraires. Selon le Lama Govinda, « la manière orientale de penser consiste à graviter autour de l’objet de contemplation. Une impression multidimensionnelle se forme à partir de la superposition d’impressions singulières correspondant à des points de vue différents. » [Lama Anagarika Govinda : Logique et symbole dans la conception multidimensionnelle de l’univers (Logic and Symbol in the Multi-Dimensional Conception of the Universe). principaux courants, vol. XXV]

… Afin de mieux comprendre la relation entre les couples de concepts classiques, Niels Bohr a introduit la notion de complémentarité. Il considère l’image de la particule et celle de l’onde comme deux descriptions de la même réalité, chacune d’elles n’étant que partiellement juste et ayant un champ d’application limité. Chaque image est nécessaire pour donner une description complète de la réalité atomique, et toutes deux doivent être utilisées dans les limites fournies par le principe d’incertitude. La notion de complémentarité est devenue essentielle à la façon dont les physiciens pensent la nature, et Bohr a souvent suggéré qu’elle pourrait être un concept utile également en dehors du champ de la physique ; en fait, l’idée de complémentarité s’est avérée extrêmement utile il y a deux mille cinq cents ans. Elle a joué un rôle essentiel dans la pensée chinoise antique basée sur l’intuition que les concepts opposés sont associés dans un rapport polaire ou complémentaire. Les sages chinois représentaient cette complémentarité des opposés par les archétypes polaires yin et yang et voyaient dans leur relation réciproque l’essence de tous les phénomènes naturels et de toutes les situations humaines.

Niels Bohr était bien conscient du parallélisme entre son concept de complémentarité et la pensée chinoise. Lorsqu’il visita la Chine en 1937, à un moment où son interprétation de la théorie quantique était déjà complètement élaborée, il fut profondément impressionné par l’ancestrale idée chinoise de pôles opposés et, dès lors, il porta un vif intérêt à la culture extrême-orientale. Dix ans plus tard, Bohr fut fait chevalier en récompense de ses éminentes réalisations scientifiques et ses importantes contributions à la vie culturelle danoise ; et, lorsqu’il eut à choisir une arme pour son blason, son choix se porta sur le symbole chinois de Tai-Chi représentant la relation complémentaire des archétypes opposés yin et yang. En choisissant ce symbole pour son blason avec la devise Contraria sunt complementa (« Les opposés sont complémentaires »), Niels Bohr reconnaissait la profonde harmonie entre l’ancienne sagesse extrême-orientale et la science moderne occidentale.