Robert Linssen : Parabole de la Flamme et de la Fumée


07 Sep 2008

(Revue Être Libre Numéros 139-141, Sept.-Déc.1957)

Le Satori échappe à toute description, à toute image. Certaines expressions peuvent être néanmoins fécondes comme aides de réalisation pratique pour autant qu’elles soient approchées par le cœur et non par le mental. (Koan n° 1)

Ayant énoncé les réserves d’usage quant à la fragilité de toute représentation symbolique, nous dirons que la Satori est à certains points de vue, semblable à une Flamme éternellement pure, sans fumée.

La Flamme reste pure et sans fumée aussi longtemps que n’apparaît pas la conscience dualiste de l’expérience et de l’expérimentateur.

Dans cette conscience dualiste apparaît le seul enfer authentique : celui que nous créons nous-mêmes de toutes pièces dans les mirages de l’identification et de l’attachement.

La Flamme éternellement pure demeure non affectée par les mirages.

La Flamme est une réalité impensable brillant de sa propre lumière.

La clarté de la Flamme est impensable. Elle ne peut être que vécue dans l’intégration non dualiste de l’Acte Pur. La Flamme est elle-même réalité translumineuse. La vision de la Flamme comme lumière est une objectivation, par conséquent une dégradation n’affectant que nous-mêmes.

La Flamme est « Prajna » ou Sagesse. La Flamme n’a aucun nom, elle n’en a jamais porté, elle n’en portera jamais. (Koan n° 2)

Quoiqu’en elle-même, la Flamme n’ait ni source, ni centre, nous dirons que « pour nous » sa source et son centre sont « Prajna » ou Sagesse.

Quoiqu’en elle-même la Flamme n’ait aucune « couronne », nous dirons que « pour nous » la couronne de la Flamme est l’Ananda ou félicité spirituelle.

La fumée de la Flamme apparaît « pour nous » dès l’instant où nous objectivons l’Ananda ou félicité. La fumée s’épaissit et devient suffocante à partir du moment où nous nous complaisons dans la jouissance de l’Ananda ou félicité en nous identifiant à sa saveur « rasa ». La félicité infinie est inconsciente d’elle-même. L’objectivation de la félicité lui fait perdre son caractère insondable. Quoique la Flamme n’ait en elle-même aucun lieu privilégié dans le Temps et l’Espace — (elle n’est pas une chose mais Acte Pur) — sa manifestation en nous peut être localisée.

La Flamme ne se « perçoit » pas comme nous percevons généralement les choses. Le Sage, conscient de sa sagesse, n’est pas un sage. L’illuminé conscient de son illumination n’est pas un illuminé.

L’éveillé conscient de son éveil n’est pas véritablement un éveillé.

Néanmoins, dans le corps d’un éveillé, affranchi de toute perception dualiste et de toute conscience de soi, la Flamme de Prajna ou Sagesse se manifeste dans la proximité de deux centres psycho-physiologiques : l’un situé à la base de la colonne vertébrale, l’autre près du centre ombilical.

Cette localisation qui paraît absurde ne concerne que l’activation psycho-physiologique résultant de la manifestation en nous, de l’éveil de Prajna ou Sagesse. La Flamme est en Elle-même omniprésente et ne possède aucune demeure privilégiée.

La Flamme est toujours neuve, créatrice. Elle ne laisse pas de traces. Elle est complète en elle-même à chaque instant. Elle est le Grand Travail. Son rythme est celui d’une création pure, éternellement présente alimentant les mondes de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

La Flamme n’est pas le flux de « quelque chose ». Elle est au delà de la mobilité et de l’immobilité.

La félicité de la Flamme (Ananda) se perçoit par le cœur. Elle peut se diffuser dans tout l’organisme physique. La félicité de la Flamme peut laisser des traces. Ces traces forment les rasas » ou saveurs.

La fumée de la Flamme apparaît au moment de la perception de la saveur. Elle s’épaissit au moment de l’attachement et de l’identification avec la saveur. Cet attachement émane du mental. Ce qui reste du « moi » tente de s’emparer de la saveur pour s’affirmer, pour jouer un rôle, pour se donner une importance.

Nos races hyper-intellectualisées sont asphyxiées par les fumées de l’activité mentale. L’agitation de la pensée et les saveurs (rasas) ne sont que des sensations dont s’empare l’illusion du « moi » dans son avidité d’exister (Tanha).

La Flamme est pure création et non création de « quelque chose ». La fumée tend à s’immobiliser dans les rythmes de l’habitude, de l’identification. La fumée est une création de notre esprit au même titre que la notion de « chose ».

Lorsque les habitudes mentales et sensorielles sont toutes-puissantes, le siège de la conscience semble s’établir dans le cerveau. Telle est la condition de la « norme » actuelle dans son état d’inattention et de négligence généralisées.

Le déplacement de la conscience dans le cerveau est le dernier stade d’une dégradation de nos facultés de perception. Ces dernières sont déformées par le désir d’objectivation. Le désir d’objectivation ou de projection de soi est l’une des formes les plus subtiles de l’attachement et de l’identification.

L’Inconscient Zen — cette conscience infinie inconsciente d’elle-même dans son insondabilité — se vit, lorsque la conscience objectivisée n’a plus son siège dans le cerveau et se transforme en conscience non-objectivée. (Koan n° 3)

La conscience non-objectivée, c’est-à-dire l’état d’éveil non-mental a, pour nous, sa zone de manifestation entre le centre ombilical et le centre de base de la colonne vertébrale. Pour cette raison certaines écoles du Zen conseillent de diriger la conscience ou la perception de la conscience vers l’abdomen. Telle est la façon de procéder de l’école Rinzaï.

Néanmoins, la pratique de cette méthode peut engendrer une objectivation d’un autre ordre ou aboutir à une autohypnose.

Il est important d’insister qu’il ne faut rien attendre d’un tel déplacement de la conscience. Le Satori n’est pas une chose qui s’attend. La pratique d’un simple « truc » de l’esprit ne peut engendrer une expérience authentique, c’est-à-dire un éveil d’intégration dans lequel s’est définitivement évanouie la dualité de l’expérience et de l’expérimentateur.

Ceci équivaudrait à une tentative de reformation de la Flamme à l’aide de la fumée. La Flamme de « Prajna » n’est pas un résultat. Elle se suffit à Elle-même. Elle est entièrement neuve.

De la Flamme à la fumée, le processus de transformation (qui n’existe que dans notre esprit et n’affecte nullement la (Flamme) est irréversible.

Méfions-nous donc de l’exercice des conséquences présumées du Satori en vue de l’obtention du Satori. Du Satori à ses conséquences « pour nous » existe le même processus irréversible que celui de la Flamme à la fumée.

Néanmoins, des choses concrètes sont à mettre en place, et ce, tout simplement parce que nous les avons déplacées. C’est le cas de la tendance qu’à la conscience en nous de s’éprouver dans le cerveau.

L’acuité de conscience totale inhérente à l’éveil du Satori n’a pas son centre d’activation psycho-physiologique dans le cerveau.

Il semble qu’au contraire, l’intensité d’éveil s’exprime sur le plan psycho-physiologique par l’intermédiaire d’un centre situé dans l’abdomen pour la naissance du Satori et dans le cœur pour la perception des transformations inévitables qu’entraîne le Satori.

Les automatismes mentaux résultant de l’attachement aux engrammes cérébraux ont pour siège le cerveau. Leur emprise sur la conscience est d’autant plus grande que celle-ci ne résulte que de nos opérations mentales.

Si nous laissons œuvrer la conscience non-mentale émanant des centres abdominaux, sans interférence de la conscience cérébrale, la puissance globale d’attention et l’acuité de lucidité résultant d’un tel déplacement ont un effet immédiat : les mots, les références, les symboles qui prétendaient « contenir » la conscience « éclatent » littéralement et se dissolvent. L’acuité de l’attention non-mentale est plus grande que les mots prétendant la contenir.

La Flamme de Prajna ou Sagesse est une lucidité sans idée.

Mais pour que « Prajna » ou la Sagesse puisse effectivement se vivre il est nécessaire de réaliser « Dhyâna ». « Dhyâna » est la base du Zen. « Dhyâna » est le symbole de la disponibilité, de la transparence intérieure, de la non-attente. Pour Hui-Neng, Dhyâna est synonyme de détachement.

Le détachement ne peut être le résultat d’une réaction du « moi », luttant pour se détacher, se disciplinant pour apprendre à devenir indifférent ou insensible.

Le détachement ne peut résulter d’un acte de volonté. Il résulte d’un acte d’attention. La volonté émane de la violence fondamentale du processus du « moi ». L’attention véritable, quoiqu’exercée par le « moi » (ou ce qu’il en reste) émane de l’Inconscient Zen. Dans le fait même d’un détachement correct dégagé de tout mobile personnel, il y a « acte pur ». Tout acte pur est la Flamme de Prajna ou Sagesse.

Dans le fait de laisser opérer la Flamme-Elle-même, sans aucune attente, sans aucun espoir, se trouve l’une des clés du Satori. (Koan n° 4)

R. LINSSEN.

P.S. — La faiblesse de tout discours réside dans le fait que les mots et les images meublant l’esprit sont essentiellement dualistes. Toute affirmation possède sa contrepartie. Toute thèse possède son antithèse. Ce qui vient d’être énoncé ici est absurde si nous considérons le monde relatif mais devient vrai dans le monde de la Réalité Unique. Afin d’inciter l’esprit au dépassement des processus dualistes qui l’emprisonnent, le Zen utilise les « Koans ». L’impasse dans laquelle nous placent les « Koans » ne peut être résolue par le Mental. Devant la simultanéité de deux affirmations contradictoires faces opposées mais complémentaires d’une Réalité plus vaste — la logique se trouve dans l’obligation de suspendre ses processus habituels. Pour cette raison nous avons entrecoupé le précédent article de « Koans ». Certains constituent la négation de la phrase qui les précède. Cette négation est, du point de vue transcendantal, aussi vraie. L’affrontement de ces négations est indispensable à la compréhension du texte à « une octave supérieure ». Il est néanmoins conseillé d’approfondir la version originale de l’article avant de procéder à la méditation des « Koans » qui en forment la contrepartie.

Koan n° 1 : Le cœur véritable est Intelligence, l’Intelligence véritable est Amour.
Koan n° 2: Il n’y a ni passé, ni futur tels que nous les concevons.
Koan no 3 : La conscience objectivée ayant son siège dans le cerveau n’a pas de réalité en soi.
Koan no 4 : Dans la Réalité il n’y a rien qui puisse être comparé à une flamme ou à quoi que ce soit. La comparaison est un processus dualiste.

R. LINSSEN.